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Haut perché

Dans le Perche, ces paysans qui court-circuitent l’alimentation conventionnelle

À la lisière entre la Normandie et le Centre-Val-de-Loire, une poignée de paysans pas si perchés mettent leur grain de sel dans les canaux de distribution traditionnels. Des fleurs aux légumes en passant par le pain, ces engagés du local n’y vont pas par quatre chemins pour valoriser en circuit court le fruit de leur labeur.

150 brebis et 130 agneaux (races Thônes et Marthod et Bleu du Maine) peuplent le troupeau de Gilles Michaudel. © Hugo Massa

Midi pétant dans le Perche Sarthois. Gilles Michaudel nous accueille pour déjeuner, en compagnie de ses woofers en résidence, de ses deux joyeux borders collies et d’un agneau affaibli qu’il nourrit au biberon depuis le décès de la mère. Sur la table ? Des produits de chez lui : cidre demi-sec en tête, mais aussi une miche de pain au levain, des fromages fermiers et une foule de crudités glanés le matin même au Chardon, magasin de producteurs bio qu’il a cofondé.

À la tête de sa Ferme du Chêne, ce producteur de cidre bio et éleveur de moutons n’en est pas à son coup d’essai en matière de projets collectifs. Collectif Percheron, marché fermier de la Ferté-Bernard, épicerie associative l’Ulphacette, le Chardon : il est sur tous les fronts. Cet amoureux du Perche est incollable sur le territoire et remarque avec optimisme la multiplication des initiatives s’inscrivant dans une agriculture plus respectueuse du vivant. J’ai constaté une nette augmentation de la production bio ces dernières années : qu’il s’agisse de nouvelles installations ou de conversions d’agriculteurs conventionnels.

Après un bref passage à Paris, Gilles a renoué avec son Perche d’origine et a repris la ferme familiale, historiquement dédiée à l’élevage de chevaux percherons. © Hugo Massa

Si le Perche, à cheval entre deux régions (Normandie et Centre Val-de-Loire) et trois départements (28, 61 et 72) n’est pas une entité administrative reconnue, sa proximité avec la région parisienne et sa longue tradition agricole en font un territoire clé pour l’institutionnalisation d’une stratégie d’alimentation durable. Avec la mise en place d’un PAT fin 2019 (Projet Alimentaire de Territoire, premier projet collectif de cette ampleur visant à rapprocher producteurs et consommateurs autour d’une alimentation de meilleure qualité), le Parc naturel régional du Perche entend bien raccourcir et internaliser les filières agricoles locales, qui sont pour l’instant valorisées à 95 % en filières longues en dehors du territoire.

Les circuits courts ne cessent de se développer dans le Perche de manière spontanée et leur développement est encouragé par le Parc et en phase avec le PAT, rapporte Camille Henry, chargée de mission agriculture pour le Parc. Favoriser l’approvisionnement local, bio et végétal en introduisant des légumineuses produites localement (lentilles, pois cassés ou pois chiches) dans les cantines scolaires ou réfléchir, en concertation avec des producteurs, à la mise en place d’abattoirs mobiles en sont des illustrations concrètes.

La vente directe de pain à la ferme de l’Angenardière a lieu deux fois par semaine, le mardi et le vendredi. Nombreux sont les locaux à venir y faire leurs réserves. © Hugo Massa

Sans attendre les institutions publiques, nombreuses sont les bonnes volontés à mettre la main à la pâte pour nourrir localement et durablement, avec un grain de militantisme, plaisante Julie Lefrançois, paysanne-boulangère à Sablons-sur-Huisne. Avec son compagnon Erik, ils produisent depuis dix ans un pain au levain 100 % maison, du grain au pain. Depuis quelques années, ils ont également développé une gamme de pâtes paysannes qui garnissent les étals du Chardon mais aussi les assiettes de certaines cantines de la région, grâce à MIL Perche (pour Marché d’intérêt local), une association qui œuvre pour une plus grande représentation des produits locaux dans la restauration collective.

Ancienne illustratrice en Belgique pour elle et maréchal-ferrant reconverti pour lui, c’est aujourd’hui le pain au levain qui relie Julie et Erik. © Hugo Massa

Faire une fleur à son âme

À trente minutes de route de là, à quelques encablures de Mortagne-au-Perche, Mathilde s’affaire dès potron-minet sous les serres de fleurs. Contrôle de la température, de l’humidité, de la floraison : la jeune femme passe au peigne fin toutes les variétés qui garniront les bouquets de la semaine. En ayant commencé ma reconversion par le maraîchage, je me disais que ce n’était pas une activité essentielle, pose cette ancienne graphiste. Pourtant, les fleurs sont une formidable nourriture de l’âme ! C’est une source inépuisable de beauté et de sensibilité.

Cosmos, asters, pavots, ricin, achillée, chanvre, agastache, renoncules japonaises : plusieurs dizaines de variétés de fleurs viennent colorer les serres de la ferme. © Hugo Massa

Nous sommes chez Une ferme du Perche. Ce lieu de vie et de culture(s) entame sa troisième année d’existence et embauche déjà sept personnes. Mathilde mais aussi Tom, Camille ou Antonin, 29 ans en moyenne, cultivent sur 1 hectare fruits, légumes et fleurs en maraîchage bio-intensif. Au printemps 2020, l’équipe a laissé le champ libre à Masami Charlotte Lavault, fondatrice de Plein Air Paris, la première ferme à fleurs qu’elle gère dans le XXᵉ arrondissement parisien. Le jardin percheron en est devenu l’extension idéale.

Le terrain de jeu de Mathilde et Masami ? 2 000 m2 de terre, où elles expérimentent une culture floricole innovante. © Hugo Massa

Cette dernière a apporté avec elle un précieux savoir-faire floricole. À l’heure où 85 % des fleurs vendues sur le marché français sont importées, bien souvent par avions réfrigérés depuis le Kenya, l’Éthiopie ou l’Équateur, les fleurs du Perche font partie des irréductibles 15 % qui sèment les graines de la résistance. Saisonnières, cultivées sans aucun intrant chimique ni serre chauffée, ces fleurs au bilan carbone allégé sont vendues en direct à la ferme le mercredi, sur le marché de Mortagne le samedi matin et chez Plein Air Paris le samedi après-midi. Les fleurs sont aussi vendues dans notre Amap que l’on vient de lancer à Paris, quai de Valmy ! s’enthousiasme Tom Rial, jeune néo-rural à l’origine de la ferme. Ce fervent partisan de la méthode de maraîchage bio-intensif sur petites surfaces développée par le Québécois Jean-Martin Fortier s’assure ainsi un revenu en diversifiant les débouchés tout en privilégiant toujours la demande locale.

Les serres protègent les cultures du vent, des fortes chaleurs ou des coups de gel. Tout y est géré manuellement. © Hugo Massa

Tendre une perche au territoire

Dans ce paysage, le Chardon fait figure d’oasis en proposant à la fois des débouchés en circuit court aux paysans bio et locaux, tout en achalandant en un seul lieu nombre de leurs produits. Ce magasin, autogéré par les 19 producteurs fondateurs, a ouvert fin 2019 sur la place du marché de Nogent-le-Rotrou, à trente kilomètres de Mortagne. Au-delà de proposer des produits de qualité, la force de notre collectif, c’est la coopération, l’entraide, et le fait de s’enrichir des compétences complémentaires des un·es et des autres, raconte Sarah Gilsoul, maraîchère aux Jardins de la Rue et salariée à temps partiel au Chardon.

Le Chardon a progressivement étendu ses horaires d’ouverture pour répondre à la demande grandissante. Le magasin ouvre désormais ses portes le mardi et le vendredi toute la journée ainsi que le samedi matin. © Laurène Petit

Tout comme chez Une ferme du Perche, la demande en denrées percheronnes a explosé pendant le premier confinement. Ainsi, le chiffre d’affaires du Chardon a doublé par rapport aux prévisions, ce qui a permis de passer d’une à deux salariées et de diversifier un peu plus l’offre initiale : pas moins de 45 producteur·rices et artisan·es y sont référencé·e·s aujourd’hui. Si l’engouement autour du local est retombé comme un soufflé au premier déconfinement, la demande en légumes frais et produits de base (farine, œufs…) reste tout de même un peu plus importante qu’avant la crise, selon Camille Henry, du Parc Naturel Régional du Perche.

Pour répondre à cette demande croissante et mettre le pied à l’étrier à des jeunes agriculteurs qui souhaitent s’installer, le Parc a créé en 2015 un espace-test agricole. Sarah Gilsoul (maraîchère et salariée du Chardon) et son compagnon Emmanuel Godinot ont ainsi pu se délester du risque administratif et financier, tout en recevant accompagnement et équipements. Ils ont monté quatre ans plus tard les Jardins de la Rue, leur propre ferme maraîchère bio qui fournit notamment le Chardon. Vendre en direct ou en circuit court, diversifier ses canaux de distribution, se regrouper en collectif : c’est aussi ce qui permet à Mathilde, Tom, Sarah, Gilles, Julie ou Erik de cultiver la résilience. Une formidable perche tendue pour le territoire !

Vinaigre balsamique de cidre, confiture de pommes infusée au foin, chips de sarrasin, huile de chanvre : c'est aussi la créativité qui garnit le panier. © Laurène Petit

2 commentaires

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  1. Que de belles nouvelles, proches de nous.

    C’est tellement important à l’heure où les médias classiques nous abreuvent d’actualités anxiogènes…

    Continuez de nous inonder de bonheur !

  2. Juste comme ça, la Sarthe fait partie des Pays de Loire. La Ferté-Bernard est aux confins de 3 départements et 3 régions… 😉

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