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Pars à Die

Écologie, je Die ton nom

Au pied du Vercors, la ville de Die est blottie sur l’un des territoires les moins densément peuplés de France. Pourtant, on compte trois fois plus d’exploitations bio que la moyenne nationale, une vie associative aussi fertile que dans les métropoles, et une mobilisation écologique et sociale des plus engagées. D’irrésistibles Gaulois face à l’accélération contemporaine.

En guise de remparts, le parc naturel régional du Vercors. ©Justine Knapp

Les picodons juste affinés glissent de main en main, vite rejoints par le pain du paysan-boulanger ; les effluves de lavande rivalisent avec celles des tresses d’ail et les bises claquent trois fois près des roulottes qui ont apporté de quoi rincer les glottes et casser la croûte. C’est jour de marché à Die. L’été, les musiciens battent la mesure sur le pavé, entre la boutique du tourneur sur bois et celle de la savonnerie artisanale, pas loin de l’estaminet japonais féru de produits locaux ; face aux terrasses joyeuses du café des Lys et de la boulangerie bio ; ou devant la micro-brasserie La Manivelle qui a pignon sur rue au cœur de la ville.

Agriculture et culture bio

Ici, circuits courts, économie solidaire et agriculture biologique ne sont pas de vains mots. 30 % des exploitations sont labellisées AB, contre 7,3 % pour la moyenne française. Historiquement, les intrants n’ont pas franchi les cols en masse, trop chers pour le pays diois : un territoire enclavé de 52 communes bordé par les crêtes, où le premier grand axe routier se dessine après une heure de route, à Valence. Malgré un nombre d’habitants au kilomètre carré deux fois inférieur à celui de la Creuse (les communes de Châtillon et La Motte-Chalancon sont même les moins densément peuplées de France), il concentre 250 acteurs culturels.

Jour de marché, quelques notes de jazz sont lancées devant le café associatif Andarta. Chaque semaine, concerts, spectacles de théâtre, soirées dansantes ou piano bar y sont organisés. Parmi les rendez-vous réguliers : le café paysan ou éco-philosophique. ©Justine Knapp

Die accueille plus d’un tiers des 11600 âmes de la zone, ainsi qu’un théâtre conventionné scène régionale, un cinéma d’art et d’essai, une médiathèque, une gare, un collège-lycée et un hôpital. Au pied du parc naturel du Vercors, les lieux sont dominés par la paroi rocheuse du Glandasse et traversés par la Drôme, dont l’eau vert viride, qui sculpte la roche calcaire en piscines naturelles, comble les touristes hollandais qui prennent leurs quartiers dès le mois de mai.

Dans le Pas-de-Calais, je passais pour une extraterrestre en disant manger des graines germées. Ici, c'est juste normal.

Terre d’accueil des néo-ruraux, dans les années soixante, comme en Ardèche, puis de la seconde vague en 1980, elle attire toujours les contemporains urbains en quête de sens, séduits par le dynamisme culturel et l’identité contestataire, entretenus au fil des ans par ces arrivées engagées. Pour Pascale, 35 ans, ex-touriste, c’était il y a plus de trois ans : J’ai déménagé de Lille, encouragée par l’offre locale bio, mais aussi par l’envie de vivre plus lentement, en consommant moins notamment. Dans le Pas-de-Calais, je passais pour une extraterrestre en disant manger des graines germées. Ici, c’est juste normal. De partir de bases communes, ça permet d’avancer ensemble sur d’autres modes de vie.

La Carline, épicerie bio accessible à tous, est autogérée par les salariés, producteurs et consommateurs. ©Justine Knapp


Une épicerie coopérative aussi lucrative qu’un magasin bio lyonnais

Consommer moins mais mieux : la Carline, épicerie coopérative co-gérée par les producteurs locaux, les salariés et consommateurs, affiche un chiffre d’affaires équivalent à celui d’un Biocoop lyonnais. Il n’y a aucune structure équivalente en France, qui compte ainsi un millier de clients fidèles en zone rurale, hors touristes, précise Florent, le directeur du magasin en place depuis 28 ans. Au départ, les pionniers réunis en association se relayaient pour rapporter leurs courses groupées de Valence, seule détentrice de l’offre bio.

Les productions agricoles à l’époque étaient surtout liées à un moment de l’année, comme la Clairette de Die, l’agneau ou les noix, du coup plutôt tournées vers l’export, poursuit-il. Les exploitations se sont diversifiées vers une alimentation du quotidien grâce à ce nouveau marché local permettant enfin la vente directe. D’autres ont progressivement cessé leur relation exclusive avec les grossistes. Les outils ont suivi : en 2002, les éleveurs se sont réappropriés l’ancien abattoir de Die.

Adeline, stagiaire dans une ferme d’élevage caprin, suit une formation diplômante à Die, l’une des plus réputées de France pour les installations en agriculture biologique. ©Justine Knapp


La même année, le territoire entre en zone test : le projet Biovallée, financé par la région Rhône-Alpes, booste les initiatives déjà en place depuis trente ans pour faire de la vallée de la Drôme la star européenne du développement durable. Jusqu’en 2014, une myriade de projets explose : les conversions vers l’agriculture biologique doublent en cinq ans, les toits s’équipent de photovoltaïque, l’extinction nocturne des villes s’impose, une dizaine d’éco-quartiers pointent sur la carte.

Entraide bienveillante et gratuité de mise

Parmi les subventionnés, les rencontres de l’Ecologie au quotidien se tiennent fin janvier. Si l’été provençal témoigne de la proximité avec la région sudiste, les influences alpines du Vercors recouvrent en ce mois-ci les campings déserts d’un manteau neigeux. Pas de trêve hivernale pour la vie locale, à laquelle prennent part le millier de festivaliers venus pour divers conférences. Au bal folk qui conclut la manifestation, rares sont ceux qui n’entrent pas dans la danse aux pas traditionnels guidés par l’orchestre. Chaque lundi, les débutants profitent d’initiations gratuites en prévision de ces rendez-vous, aussi réguliers que les festivités paysannes (fête de la Transhumance, de la Clairette, du pain d’Aucelon…), qui fédèrent la communauté dioise, locaux ancestraux comme derniers arrivants.

Les vins nature du coin roulent chaque semaine jusqu’à Die. Sur place ou à emporter. ©Justine Knapp

Après seulement trois mois sur place, quatre personnes croisées dans la rue et en soirée m’ont aidée naturellement à déménager, se souvient Pascale. Beaucoup sentent à Die une énergie bienveillante, on observe une vraie entraide entre les gens. Il y a beaucoup d’initiatives autour de la gratuité, comme l’accorderie ou le site internet ensemble-ici pour échanger des coups de main. Infirmière libérale, elle recherche actuellement un local pour une alternative à la maison de retraite, axée sur un espace de cohabitation entre personnes âgées. Illustration simple du cercle vertueux.

L’énergie positive vient du sol

Du point de vue de l’Histoire, les échanges et l’ouverture définissent le territoire diois, construit autour d’une voie romaine. Pour sa tradition contestataire, il faut puiser du côté de son puissant passé protestant. Héritages qui marquent toujours la couleur politique, teintée majoritairement de rouge ou rose depuis la Seconde Guerre mondiale.

Des histoires aussi se content sur le zinc de Valentina, gérante du café associatif Andarta, du nom de la déesse celtique protectrice qui a donné son nom à la ville, debout depuis le premier siècle : Die est située pile à la jonction entre plusieurs couches géologiques, amorce-t-elle en croquant une rapide carte, comme pour s’assurer de la compréhension de son auditoire malgré son fort accent russe. Au XIXe siècle, la cloche de l’église est même tombée à cause d’un violent séisme. Toute cette énergie positive est aussi insufflée par la Terre en mouvement sur laquelle nous nous trouvons, évoque-t-elle avec poésie.

En place depuis 1839, la maison Achard-Verdurand propose à son comptoir boisé nougats de Montélimar, bonbons à la Chartreuse ou calissons d’Aix. ©Justine Knapp

Face à une population vieillissante, les jeunes actifs fraîchement débarqués entretiennent le bouillonnement local. Des espaces de coworking fleurissent depuis cinq ans pour les travailleurs indépendants, entrepreneurs ou adeptes du télétravail, statuts presque indispensables avant d’envisager un emménagement. Florian a rejoint cette année le hameau Habiterre, l’un des pionners de l’habitat groupé en France situé sur les hauteurs de la ville, à la suite d’un départ : La famille originaire du Québec a vécu ce à quoi beaucoup sont confrontés dans le Diois : ça plaît, puis au bout d’un temps, c’est dur de s’y retrouver au niveau professionnel. Infirmier, il a rapidement emprunté la porte grande ouverte de l’hôpital, seule source majeure d’embauche avec la cave Jaillance, consacrée à la clairette.

Il y a des problèmes à résoudre au-delà du développement durable.

Die n’échappe pas à une gangrène commune aux zones rurales : emploi en berne et désertification du centre-ville. Deux commerces ferment à la fin du mois et ne seront pas remplacés, regrette Florence, libraire indépendante de l’artère principale dont le chiffre d’affaires est au beau-fixe. Les livres soulèvent plus volontiers la mobilisation pour l’achat de proximité, ce qui est loin d’être le schéma général. Pour les boutiques moins fréquentées, direction la jeune zone d’activité en périphérie, aux loyers plus doux.

Il y a des problèmes à résoudre au-delà du développement durable, note Oliver Fortin, directeur de la communauté de communes. Par exemple, la maternité et le service de chirurgie menacent de fermer depuis trente ans, faute de patients. Le dernier arrêté pour leur maintien, obtenu par les actions appuyées des habitants, prend fin en décembre. Difficile pour une femme enceinte de s’imaginer s’installer ou rester ici si elle doit engloutir plus d’une heure de route pour rejoindre la première maternité aux alentours. Ça peut être un vrai frein pour notre avenir. On doit à la fois préserver notre réservoir de nature et se développer économiquement. C’est un vrai paradoxe. Et d’évoquer la fuite des entreprises phares, sources de richesse potentielles, qui quittent le coin à la recherche de mètres carrés à vendre.

La “dent de Die” s’extrait du contour des crêtes et falaises du massif du Vercors. ©Justine Knapp

Il faut dire qu’en quarante ans, les frontières du sauvage Diois n’ont quasi pas évolué. Forêts et espaces naturels en recouvrent toujours les deux tiers. Les vignes, champs de lavande, espaces pastoraux et la montagne se dressent naturellement face aux zones industrielles, lignes TGV ou lotissements bétonnés. Face à la fureur du siècle et son rythme effréné. Bercés par ce paysage militant, les enfants du pays ne partagent qu’une seule urgence, celle de rétablir le lien.

8 commentaires

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  1. Et vous pourrez croiser aux coins de rues, Licornes et Bisounours pour le plus grand plaisir des petits et des grands.
    Heureuse à Die mais cet article est une publicité mensongère !
    La fin des contrats aidés, la baisse des dotations publiques, les fermetures programmées de nos services publics menacent nos emplois et notre qualité de vie … comme partout ailleurs.
    Et comme partout ailleurs, la précarité est difficile à vivre.

    Alors oui, des asso en masse, des gens motivés, des paysages incroyables et une qualité de vie, sans doute, supérieure à la moyenne mais on est pas dans un film …
    Et oubli de taille, à Die, il y a aussi une radio associative, militante … qui travaille avec toutes les autres asso et équipements de la ville.

  2. C’est l’image d’Epinal. Sur les agricultures bio, ce n’est pas 30 pourcent de la surface agricole, quand ca verse dans le phyto ca en balance tant que ca peut…

    1. « Historiquement, les intrants n’ont pas franchi les cols en masse, trop chers pour le pays diois. »
      Ouais enfin pas pour tout le monde alors et certains vignerons n’y vont pas de main morte avec les produits.

      Sur le reste j’y trouve une vision un peu trop idyllique d’un territoire qui reste somme toute très agréable à vivre…Quand on a un logement décent, pas de problème de transport et suffisamment de quoi vivre au niveau financier ce qui n’est vraiment pas le cas de tout le monde

  3. Cet article a éveillé ma curiosité. Je me suis dit qu’il faudrait que je retourne à Die parce que je n’ai pas du tout eu l’impression d’une ville agréable lorsque j’y suis allée avec mon mari il y a 5 ou 6 ans. C’était au mois d’août, mais il pleuvait quand même ce jour là. Nous avons effectué notre visite en nous abritant d’un bâtiment couvert vers un magasin et ainsi de suite. La ville semblait presque vide, les gens étaient peu aimables et peu disponibles. Nous n’avons rien acheté parce que tout nous a paru fort cher. Nous n’avons pas gardé un souvenir heureux de cette journée que nous avons d’ailleurs écourtée pour retourner dans notre gîte où nous attendaient nos enfants et petits-enfants.

  4. Merci pour ce très bel article qui donne tous les aspects de la ville, les bons comme les mauvais ! Et bravo pour ce magazine, c’est un plaisir de le recevoir dans ma boite mail à chaque fois !

  5. merci pour ce bel article, bien fourni. Cela me donne envie d’aller vivre là-bas. Je vais y aller en reconnaissance en octobre, et j’y ai loué un gîte pour Noêl. MERCI !!!

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