Centre d'expérimentation de la transition alimentaire

À la ferme solidaire d’Emmaüs

C’est l’histoire d’une communauté Emmaüs qui a évolué, pour devenir un centre d’expérimentation de la transition alimentaire. De la fourche à la fourchette, tous les savoirs et tous les métiers sont représentés. Objectif : incarner l’alternative, avec solidarité.

Derrière le restaurant, les compagnons sont logés dans des bungalows ou des mobile-homes. Cantine, café, épicerie, ils ont tout à portée de main. ©Thomas Louapre

Meubles d’occasion et framboises maison

Attablés devant leur délicate crème d’oignon-œuf parfait-oignons frits, Alain et Marie-Hélène profitent du calme feutré de la salle de restaurant. Les tables et les chaises sont en bois massif, la déco, sobre et juste. On vient ici toutes les semaines, assure Marie-Hélène. Quand on raconte aux amis la qualité du repas, la gentillesse du serveur, la convivialité, ils sont étonnés. Et pour cause, on ne s’attend pas à trouver un restaurant semi-gastronomique dans une communauté Emmaüs.

À deux pas, le parking géant commence à se remplir : on approche de 14h, le moment de frénésie quotidienne, où des centaines d’habitants de Pau et des environs se jettent sur les bonnes affaires du magasin de seconde main, l’épicentre de la communauté. À Emmaüs Lescar-Pau, on connaît ses classiques. Mais on a un peu débordé du cadre : adossés au magasin et au restaurant, on trouve aussi une crêperie, un café, une épicerie. Le tout est alimenté par les produits de la ferme, menée en agro-écologie.

Maylis et Auriane livrent les légumes du jour. 7 à 8 personnes travaillent à temps plein à la ferme. ©Thomas Louapre

Ici c’est le parc d’attraction du cuisinier, s’enthousiasme Hugues, chef-cuisinier de la Pacha Mama, en finissant de disposer les framboises maison sur sa panacotta. Je change le menu tous les jours en fonction des produits de la ferme, le seul objectif c’est que ça ne coûte pas d’argent. Ancien chef à Bruxelles, Hugues est un des rares salariés de la communauté, souvent placés à des postes hautement qualifiés, et dont le rôle est d’encadrer le travail des compagnons. Tout comme Maylis, responsable de la partie maraîchage depuis le mois de mars.

150 repas semi-gastronomiques sont servis tous les midis, une cinquantaine le soir.

Ce midi, elle gare derrière le restaurant un petit tracteur à la remorque débordante de verdure. Oignons, courgettes, fèves, salades, petits pois, concombres. Les fleurs de capucine, pour préparer le risotto, arriveront cet après-midi. Le tracteur repart, encore à moitié chargé, pour aller livrer la cantine. 150 repas y sont servis tous les midis, une cinquantaine le soir. Salade landaise truffée de gésiers, lentilles et côtes de porc, poulet pour les musulmans, gratin de courgette pour les végétariens : tout est d’ici, comme 80% des repas servis aux compagnons.

Malo faisait un tour de France à vélo lorsqu'elle a fait étape à Lescar-Pau. Elle s'est engagée comme compagnon, pour compléter l'équipe maraîchage. ©Thomas Louapre

De l’abbé Pierre à Pierre Rabhi

Comment la communauté Lescar-Pau, qui s’est rebaptisée « village » en 2012, après 30 ans d’existence, est-elle devenue un lieu d’expérimentation grandeur nature de l’autonomie alimentaire ? « Le schéma classique d’Emmaüs, c’est accueil-travail-service, explique Germain Sahry, le fondateur. Puis, des rencontres nous ont amené à nous ouvrir et à développer d’autres activités, notamment le festival que nous organisons tous les étés. Le fautif, c’est la culture. Si l’on fait de l’agro-écologie, c’est parce qu’un jour, on a rencontré un emmerdeur comme Pierre Rabhi ! » Une fois engagée dans ce mouvement, Germain a mis son indépendance d’esprit et les moyens de la communauté (le magasin  réalise environ 3 millions d’euros de chiffre d’affaires par an) au service de cet idéal : « faire de cette machine à bonne conscience qu’est parfois Emmaüs une voix qui interpelle, qui dérange, pour qu’elle devienne le porte-voix de l’alternative. Nous avons remis en vie les activités qui existaient avant dans tous les villages, car je crois à l’alternative dans laquelle on reconstruit une économie. »

Les légumes et fruits cueillis sur la ferme sont envoyés en priorité au restaurant et à la cantine... ou dévorés sur place. ©Thomas Louapre

Au delà de la production agricole diversifiée (légumes, fruits, céréales, animaux, miel), la recherche d’autonomie nécessite en effet des savoir-faire artisanaux : boulanger, boucher, cuisiniers, mécaniciens et menuisiers assurent la transformation des produits, la réparation des outils, la fabrication des locaux. Un conseil municipal élu tous les ans assume la gestion du village, sous l’autorité du « préfet » Germain, créateur et garant des règles de vie. Entre repas collectifs obligatoires et strict respect des horaires de travail, les compagnons doivent se tenir à carreau. Si tu n’as pas de cadre, tu vas au casse-pipe, explique Germain, qui rappelle que le village pratique l’accueil inconditionnel. Décrochage social, sortie de prison, et même exclusion d’une autre communauté Emmaüs : les compagnons arrivent souvent avec un lourd bagage. 80% des gens qui viennent ici, c’est parce qu’ils ont pas le choix.

Germain Sahry, responsable depuis 35 ans de cette communauté qu'il a fondée, l'a faite déborder du cadre accueil-travail-service. ©Thomas Louapre

Tartelettes alternatives

Le village a franchi un cap cette année avec la construction de son propre atelier de transformation. Confitures, chutneys, terrines, rillettes, des armes massives d’autonomisation. L’idée est aussi d’accueillir des particuliers pour des cueillettes, puis de faire avec eux des bocaux avec lesquels ils repartent, ça permet de faire des rencontres » précise Félicien, le compagnon référent sur les questions d’alimentation. On s’est collé une dimension politique au vrai sens du terme. La démarche n’est pas d’être complètement autonome et de se fermer.

Du festival, qui fête ses dix ans, à la maison des semences paysannes, ouverte cette année, l’accueil du public et la diffusion de pratiques vertueuses sont dans l’ADN du projet. La ferme a deux fonctions : nourrir le village et servir de support pédagogique, assure Yoann en brossant Festival, l’âne mascotte du village. Yoann est venu par choix : marqué par son expérience en chantier-jeune, il est revenu à la fin de ses études de commerce pour un an de compagnonnage. Nous voulons expliquer ce que l’on fait, et pourquoi on le fait, explique-t-il. Quand il y a beaucoup de travail, on propose aux gens de nous aider : ils apprennent à faire des semis, ils passent la journée et ils mangent ici, et ça nous fait de la main d’œuvre. Le mois prochain, ce sera cueillette de fruits et fabrication de tartelettes. De quoi rendre l’alternative encore plus alléchante.

Les brebis du village sont des basco-béarnaises. La ferme a aussi une vocation pédagogique, et de conservation du patrimoine local. ©Thomas Louapre

Voir plus de photos sur le centre Emmaüs Lescar-Pau ? C’est par ici.

7 commentaires

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  1. bonsoir à vous
    Je regrette que mon précédent commentaire sur Emmaus Lescar-Pau n’est pas été diffusé
    5 semaines de volontariat m’ont rendu légitime pour remettre en cause l’attitude de Germain envers les compagnons , qui eux méritent notre respect
    Sincèrement , Laurent

  2. Bonjour,

    Pourriez-vous me communiquer votre adresse mail ou un numéro de téléphone afin de vous joindre SVP ? car en cliquant sur votre site sur « mail » je ne peux accéder à votre adresse…
    Merci beaucoup.

    A très bientôt j’espère.

    SYLVIE

  3. bonjour à vous
    J’ai été volontaire 5 semaines dans cette communauté ou j’ai rencontre de belles personnes .
    MAIS derrière cette formidable organisation se cache une république bananière et le festival est toujours ou presque déficitaire ( -150 000 euros en 2015 ) .
    J’ai autant de respect pour l’Abbé Pierre que pour Pierre Rabhi mais ni l’un ni l’autre n’accepterait le manque de respect du sieur Germain envers les compagnons .
    Ici tu la ferme ou tu es viré du jour au lendemain ( sans chomage je le rappelle )
    Sans compter tout ce qui part à l’incinérateur lorsque ce n’est pas vendu assez vite ( jouet , peluche , fauteuil roulant etc…. ) .
    Et j’en aurai encore beaucoup à raconter .
    Comme tout le monde les 2 , 3 premiers jours j’étais épaté de voir tout le travail accompli , mais petit à petit le verni se craquèle et là c’est pas beau à voir .
    Voilà je voulais simplement vous informer ( comme je l’ai fait pour Emaus Paris , France Télévision , la mairie).
    Je me dois de le faire au nom de tous les compagnons , des personnes si authentiques , et de le reconnaissance que j’ai à leur égard .
    Merci pour votre attention et bravo pour la Ruche que j’ai toujours plaisir à lire .
    Sincèrement , Laurent

    1. Merci beaucoup Laurent pour ce témoignage.

      Effectivement, la direction de cette communauté, qui repose en grande partie sur le fondateur Germain Sahry, ne fait pas l’unanimité. Notre propos n’est pas de repeindre en rose la réalité quotidienne de Lescar-Pau, qui n’est pas exempte de souffrance. Mais nous décrivons et saluons la manière avec laquelle a été mise en place la thématique de l’alimentation dans le village, qui nous semble exemplaire.
      Merci en tout cas d’enrichir cet article avec votre propre expérience de compagnon !
      Bien à vous,
      Aurélien CULAT

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