Pot de thé contre pot de fer

1336 : Liberthé, j’écris ton nom

1336, derrière ce nom énigmatique se cache une histoire hors du commun. 3 années et 241 jours de lutte contre la fermeture programmée d’une usine, aujourd’hui transformée en Scop.

© Nicolas Fremiot

Un doux parfum de menthe, tilleul, verveine, fruits rouge envahit l’usine. La ligne de machines perfectionnées tranche avec ces senteurs naturelles de plantes aromatiques des collines provençales. Nous sommes à Gémenos, à côté d’Aubagne (Bouches-du-Rhône). C’est ici, que depuis deux ans maintenant, une cinquantaine de salariés, organisés en Scop, société coopérative ouvrière de production, du nom de Scop-Ti, produisent des thés et des infusions, comme avant. Avant l’uniformisation imposée par un grand groupe, avant les 1336 jours de lutte menés contre la multinationale Unilever, numéro trois mondial de la grande consommation (Knorr, Magnum, Signal…). Plus de trois ans et 241 jours de bataille pour sauver un outil de production et un savoir-faire.

Unilever annonce la fermeture de l’usine le 28 septembre 2010 et sa relocalisation en Pologne.

Dans le contexte de la mondialisation, le scénario est d’une banalité accablante. En 2010, l’usine Fralib qui produit et conditionne des thés et infusions sous la marque Lipton et Eléphant est jugée pas assez rentable par sa maison-mère Unilever. Pourtant, tous les signaux semblent au vert. Les équipes ont été centralisées sur un même site (à la fin des années 90, l’usine du Havre qui produit le thé noir a fermé obligeant une cinquantaine de familles à déménager à Gémenos pour maintenir leur emploi). De 1998 à 2000, nous sommes passés de 110 salariés à 260 et nous produisions 2,2 milliards de sachets par an, explique Gérard Cazorla, président de Scop-Ti et ancien secrétaire CGT du comité d’entreprise. La production d’infusion aromatisée et de thé en sachet est poussée à son maximum avec succès, cinq équipes se relaient non-stop, mais Unilever annonce la fermeture de l’usine le 28 septembre 2010 et sa relocalisation en Pologne.

"Nous avons découvert que le coût du travail ne représentait que 14 centimes dans une boîte de thé de 25 sachets." © Nicolas Fremiot

Combattre l’éléphant

D’emblée, les salariés et leurs représentants syndicaux refusent le sort qui leur est réservé. Et vont se battre, pied à pied pendant plus de trois ans. Leur mot d’ordre : pas un boulon ne sortira d’ici.  Leur objectif est de sauver l’outil de production, très performant. Puis de travailler à un plan alternatif. Car si l’usine est rentable, elle peut aussi produire autrement. Grâce à une expertise indépendante, nous avons découvert que le coût du travail ne représentait que 14 centimes dans une boîte de thé de 25 sachets, évaluée entre 1,50 et 1,80 euros, explique Gérard Cazorla.

Mais il faut tenir car un nouveau directeur venu de Coca Cola est chargé de liquider la boîte, et vite. Dans ses valises, on trouve tout l’arsenal que l’on connaît : des huissiers, des gardes du corps, un gros chéquier. Unilever propose de grosses sommes à des salariés. Certains acceptent. Un noyau tient le cap. On savait qu’on était capable de travailler sans patron, explique Gérard Cazorla. On voulait garder l’outil industriel, alors on a bossé sur un nouveau projet. On a développé une aromatisation naturelle afin de sortir des produits de synthèse. On a choisi de fonctionner en circuits courts avec de la matière première de la région, notamment de Buis-les-Baronnies et du Diois dans la Drôme. On a réfléchi à une nouvelle forme juridique mais aussi, à la récupération de la marque Éléphant, vieille de 120 ans et née à Marseille.

© Nicolas Fremiot

Le combat fonctionne. Unilever se voit retoquer par la justice ses quatre plans sociaux. En août 2011, candidat aux primaires du parti socialiste, François Hollande rend visite aux salariés. Puis accède à la plus haute fonction en 2012 et donne un coup de pouce politique salutaire : la communauté urbaine de Marseille rachète le terrain et l’usine de Gémenos. En avril 2014, les salariés négocient avec Unilever. Ils obtiennent des indemnités légales pour les employés, la cession des machines et de l’argent pour démarrer la Scop, soit 19 millions d’euros. L’année suivante, ils sont une cinquantaine à travailler à un nouveau nom, Unilever ayant refusé de leur céder la marque Eléphant. Ce sera  1336, Eveille les consciences, réveille les papilles, une évidence.

Désormais, la Scop Ti compte une cinquantaine de coopérateurs. Les salaires varient de 1600 euros à 2000 euros sur 13 mois. Les équipes sont aux 35 heures. © Nicolas Fremiot

Simplicité retrouvée

Depuis, des partenariats avec les producteurs du tilleul des Baronnies et des plantes aromatiques permettent de produire des tisanes de qualité sans adjuvant de synthèse. Tous se souviennent des petites billes qu’il fallait ajouter aux mélanges de plantes dont les étiquettes indiquaient la dangerosité pour les poissons. Aujourd’hui, 1336 propose une large gamme d’infusions à la verveine, à la menthe, à la camomille et bien sur des thés Earl Grey, Darjeeling d’Inde, Breakfast issus de partenariats avec le Vietnam pour une production éthique et en lien avec des coopératives en voie de certification bio. La marque est distribuée dans le réseau de la grande distribution mais pas encore sur l’ensemble du territoire. Cette deuxième bataille, ce sera la plus dure à gagner, lance Omar Dahmani, un acteur de la lutte et membre de Scop Ti aujourd’hui. En attendant, les réseaux d’épiceries associatives et les circuits courts sont naturellement privilégiés par la coopérative. Et puis bonne nouvelle pour les amateurs de boissons chaudes au bon goût d’éthique, il est désormais possible de commander en ligne.

Pour approfondir

Références

Histoire d’une lutte longue, éprouvante – et victorieuse, narrée ici au jour le jour, avec précision, sans gloriole ni pathos, par ceux qui l’ont menée, c’est-à-dire, tous.

3 commentaires

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  1. Bravo à cette scoop, je viens de passer commande ! Je vais inciter mes amis et ma famille à faire de même pour que l’aventure continue.
    Boire du bon thé (bonté 😉 et faire une bonne action ! C’est chouette

  2. Quel bonheur de lire cette magnifique histoire!! Excellente continuation à SCOP TI, je file sur votre boutique en ligne…

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