Vin vivant

Les Carroget ou le goût du vin retrouvé

Agnès et Jacques Carroget sont vignerons au domaine de La Paonnerie, à Anetz, en bord de Loire. Convertis au bio, puis à la biodynamie il y a longtemps, ils produisent des vins naturels, sans soufre. Des vins comme avant. Avant le tout chimique et ses potions destructrices du vivant. Rencontre.

Chez les Carroget à Anetz, on cultive la vigne depuis cinq générations. © Claire Baudiffier

Il est à peine 9h ce dernier matin de printemps et les rayons du soleil cognent déjà sur les champs. Des céréales, quelques vaches, un mouton égaré que tente tant bien que mal de récupérer son propriétaire à vélo, mais aussi des vignes. Nous sommes à Anetz, sur la rive Nord de la Loire, à une petite heure de Nantes. C’est un village vigneron ici. À l’époque, quand tu naissais là, tu savais faire deux choses : boire et faire du vin, lance Jacques Carroget, regard rieur, en nous accueillant dans son chai, au frais, là où les clients sont reçus pour des dégustations. Sur la porte du domaine de La Paonnerie, plusieurs affiches : les labels AB, Nature et Progrès, Demeter. Le ton est donné…

La famille est installée depuis cinq générations. On y a toujours fait du vin. Mais pas seulement, avant, il y avait aussi beaucoup de polyculture. Moi, je ne voulais pas devenir vigneron, je trouvais ça trop fastidieux. J’ai travaillé dans des fermes laitières, dans plusieurs endroits en France. Bon, finalement, je me suis rendu compte que la vigne me manquait, raconte l’homme, âgé aujourd’hui de 60 ans. Si ses parents élevaient aussi des porcs, lui ne reprend que la vigne. On est en 1978, première récolte… en conventionnel.

Eternel recommencement

Ici, avant les années 1970, j’ai connu les tractions à chevaux, alors quand est arrivé le désherbant, évidemment, c’était le rêve ! Pas de masque sur le nez, pas de cabines pour traiter, on ne se doute alors pas de la nocivité des produits utilisés. J’ai vu des gens plonger les mains nues dans le DDT (dichlorodiphényltrichloroéthane, pesticide désormais interdit, ndlr). Son père est à ce moment-là atteint d’un cancer. Du fumeur. Mais bon, en général, avec le cancer, les causes environnementales sont minimisées…

Les Carroget cultivent 20 hectares de vignes, réparties entre Anetz et Ingrandes (un peu plus à l’Est, dans le Maine-et-Loire). © Claire Baudiffier

Pendant une dizaine d’années, Jacques Carroget cultive sa vigne et vinifie son vin comme la majorité de ses collègues, en tout chimique. Je me revois un jour, en train de mettre de la potasse dans ma vigne et mon cousin de me dire : ‘Mais pourquoi tu fais ça ? Elle pousse très bien toute seule’. J’ai pensé : ‘Parce qu’on m’a dit d’en mettre. Ce moment fut sans doute l’un des catalyseurs. Comme le jour où je me suis dit : ‘Mon propre vin, c’est de la merde’. Je me suis rappelé des vins qu’on buvait avant l’arrivée de tous ces produits. Celui de mon grand-père, un vin qui avait du corps. J’ai eu envie de le retrouver…

La prise de conscience vient aussi de la dégradation du milieu. On perdait en capital de biodiversité, en fertilité des sols, mais ça, bien sûr, ce n’était pas écrit dans notre compta, que notre terre se détériorait ! Seuls comptaient les rendements et la baisse des coûts. Rendez-vous compte, ici, l’érosion des sols était de 4 à 5 millimètres par an.

Changement de cap

Agnès, son épouse, qui l’a rejoint au domaine au début des années 1990, abonde : On mangeait bio depuis longtemps, on savait qu’il fallait passer au bio, qu’il fallait changer… Le couple commence par arrêter les engrais puis, en 1997, passe en bio. À ce moment-là, il n’y a pas de vin bio (le label existe officiellement depuis 2012), seuls les raisins pouvaient être certifiés bio. S’il n’y avait pas eu Agnès, je ne suis pas sûr que j’aurais fait tout ça, c’est elle qui a été en avance ! Ta mère aussi était très intéressée par tous ces sujets, minimise Agnès, dans un sourire bienveillant.

Le domaine produit en moyenne 30 hectolitres par hectare chaque année. En 2017, ce sera beaucoup moins… © Claire Baudiffier

La transition ne se fait pas dans la douceur. On était la risée du canton. ‘Voilà de la vigne propre, pas comme chez Carroget’, disaient certains devant d’autres parcelles. Pour mon père, ce fut terrible, il ne supportait pas que la ferme prenne ce chemin-là… On a souffert de ça mais on a aussi été soutenus, par les réseaux bio, par la Ligue pour la protection des oiseaux Le couple perd 80 % de ses clients, les rendements baissent de moitié, mais les Carroget savent pourquoi ils font ça. Ils retrouvent le plaisir de travailler, la fierté d’être vignerons, le goût du vin.

Un vin comme on a envie de le faire, tient compte de la matière, des raisins, du vivant et du milieu.

Des vins que le palais amateur mais peu aguerri (le nôtre par exemple qui, depuis, a tout de même un peu de mal à boire d’autres types de vins…) pourra qualifier de différents ou d’atypiques, adjectifs que refuse le couple. Un vin comme on a envie de le faire, qui tient compte de la matière, des raisins, du vivant et du milieu, tranche le paysan. En sus d’être bio, les vins de La Paonnerie sont en biodynamie. La vigne est travaillée selon le calendrier lunaire, le sol bichonné avec diverses préparations, comme le compost de Maria Thun (à base de bouse). L’hiver, les moutons dévorent les herbes folles et offrent leurs excréments à la terre.

© Claire Baudiffier

Pas une goutte de soufre

Jusque dans les années 1970, les vins étaient l’expression du terroir. Après, c’est le pharmacien qui s’est chargé de faire leurs goûts…, glisse le paysan dans une métaphore qu’il affectionne. On entend souvent des clients nous dire que ça leur rappelle le vin de leurs grands-parents, poursuit Agnès. C’est un super compliment ! Et quand on demande naïvement comment on fait un vin sans soufre, chose impossible selon certains vignerons conventionnels, la réponse fuse. C’est facile, il suffit de ne pas en mettre ! Evidemment, ça peut paraître incroyable puisqu’on nous a martelé qu’il fallait en mettre, que c’était impossible sans, mais la preuve que non… Pas de colles non plus dans les vins des Carroget – d’où leur petit côté trouble en fin de bouteilles – et utilisation exclusive de levures indigènes.

Côteaux d’Ancenis (rouge et rosé), Anjou villages, melon de Bourgogne (plus connu sous le nom de muscadet), le domaine produit en moyenne 30 hectolitres par hectare chaque année.… Pourquoi ne pas dire muscadet, dans cette Loire-Atlantique réputée pour ce fameux blanc sec ? On nous refuse l’appellation, notre vin est apparemment trop oxydé et piqué, ironise le vigneron. Peut-être parce qu’on laisse nos raisins mûrir… C’est dommage, cette AOC est une propriété collective, elle ne devrait pas être confisquée…

Jacques Carroget est installé à La Paonnerie depuis 1978. Son épouse, Agnès, l’a rejoint dix ans après leur mariage, au début des années 1990. © Claire Baudiffier

Sur ces terres moins connues que celles du sud Loire, la solidarité est de mise. Une dizaine de vignerons naturels se sont réunis et ont créé le collectif Pinards et jus d’Ancenis. L’idée ? Promouvoir le terroir, échanger des bons moments, des compétences, des savoir-faire. Et s’entraider, comme il y a quelques semaines lorsque nous avons perdu, après deux épisodes de gel, 95 % de nos vignes. On a repris et taillé ensemble deux hectares en bio, histoire d’avoir quelques bouteilles en 2017, explique Agnès, déplorant que le phénomène n’ait pas été reconnu en calamité agricole.

Sur le fil

On n’aura aucune indemnité. On nous laisse mourir. On laisse mourir l’agriculture de demain ! Il faut faire attention car si ça continue ainsi, les jeunes n’y arriveront pas, poursuit-elle, révoltée. Il faut changer de modèle, de paradigme, aider les paysans à s’installer. C’est ça, l’urgence ! Quand on dit aider, ce n’est pas seulement financièrement, mais aussi faire des recherches autour du bio, de l’adaptation au changement climatique… Le couple, quant à lui, a pris sa décision. Si l’an prochain se révélait aussi catastrophique que cette année, Agnès et Jacques n’auront pas d’autres choix que d’arrêter…

7 commentaires

Close

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  1. Si je comprends bien la production sera très faible cette année donc ce ne sera pas tellement en achetant leur vin qu’on les aidera à continuer. Alors concrètement que peut-on faire pour les aider?

  2. Bonjour,
    Caviste en vin bio et nature à Paris, je me permets juste d’apporter une petite précision.
    Le calendrier biodynamique n’est pas un calendrier lunaire mais un calendrier planétaire, la biodynamie tient en compte l’influence de toutes les planètes, pas uniquement de la lune.

  3. Excellent article de la Ruche ! On se permet aussi de rappeler qu’il y aussi une application dédiée au vin naturel : https://www.raisin.digital On peut trouver la liste des vignerons qui réalisent ces vins et les établissements où 30% minimum de vin naturel est disponible, dans le monde entier.

Recevoir le magazine

1 newsletter par semaine.
No pubs, Pas de partage de donnée personnelle

Oui ?

Recevoir le magazine

1 newsletter par semaine.
No pubs, Pas de partage de donnée personnelle