Les femmes du Château du Coing

Sous les vignes des filles

S’imposer dans le monde du vin lorsqu’on est jeune, femme et fille de : mission impossible ? Dans la région du Muscadet, à Saint-Fiacre, Aurore Günther entrechoque les verres et les habitudes et, avec sa mère, redonne ses notes de noblesse au petit vin qui voyage désormais jusqu’à Oslo et New-York.

N’essayez pas de faire poser ces deux-là façon Comptoir des Cotonniers. L’épisode de la photo de la mère et la fille en duo est un sketch à part entière. « Mets toi devant, c’est toi la patriarche, lance Aurore à sa mère. Faut qu’on se colle comme ça ? Parce que dans la vraie vie, ça n’arrive jamais. » « Ne tiens pas le verre comme-ci, poursuit celle que tout le monde appelle madame Günther-Chéreau dans le domaine. On ne devrait pas plutôt se mettre ici ? » « Bon maman, c’est bon, on peut y aller là ? »  

©Thomas Louapre

Au château du Coing, entre le confluent de la Sèvre et de la Maine, à une demi-heure de Nantes, Aurore et Véronique, mère et fille, font tourner un domaine de 70 hectares avec la poigne des femmes de caractère. « Le domaine est dans la famille depuis 1973, ma mère est à sa tête depuis 2003, » explique Aurore qui n’a rejoint l’aventure qu’en 2011. « Maman voulait que je fasse des études. Une fois mon diplôme d’œnologue en poche, je suis revenue sur les vignes. » 

Aurore biologique

Dès son arrivée, la trentenaire apporte sa touche à l’entreprise matriarcale, en décidant notamment de passer en bio 25 hectares. Au début, l’équipe grince un peu. « En conventionnel quand tu balances une dose de produits chimiques, tu sais que ça va agir pendant dix jours, confie Rodolphe, maître de chai du domaine qui a connu toutes les périodes de l’exploitation. Avec le bio, il faut que tu sois sur le terrain tous les jours. En même temps, on ne pouvait pas continuer comme ça, les viticulteurs d’hier, il y en a plein le cimetière. » 

Rodophe dans les vignes. ©Thomas Louapre
Dans le boulot, les femmes sont plus exigeantes que les hommes, avec elles tu ne peux pas te permettre de faire un truc à moitié.

Pour autant, Aurore ne souhaite pas convertir tout le domaine. « C’est une hérésie de penser pouvoir tout passer en bio, il est tellement difficile de trouver des gens qui souhaitent travailler dans les vignes. »

Aujourd’hui, si les vendanges sont mécanisées, si 12 salariés travaillent dans le domaine, la taille et l’entretien de la vigne sont encore manuelles et réalisées par des tacherons payés 18 centimes à chaque ceps de vigne taillé. « La convention collective prévoit que l’on peut tailler 550 pieds en 8 heures, » rappelle Rodolphe qui confie à chaque saison les mêmes parcelles aux mêmes personnes. « Ça permet d’éviter le travail mal fait, confie celui qui a toujours été dirigé par la gente féminine. Dans le boulot, les femmes sont plus exigeantes que les hommes, avec elles tu ne peux pas te permettre de faire un truc à moitié. »

Descente dans la cuve. ©Thomas Louapre

D’autant qu’au château du Coing, la mère et la fille ne sont pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Toutes deux partagent le même regard et le même sourire et cette irrésistible envie de revanche. « Ma mère restera la cheffe jusqu’à sa mort, confie Aurore au détour d’un rang de vignes. On s’engueule pas mal mais on est d’accord sur l’essentiel. » L’essentiel ici à Saint-Fiacre, c’est de hisser le Muscadet au rang des grands vins, de le sortir de son image de petite piquette sympathique de comptoir pour conquérir le monde.

Petit vin deviendra grand

Véronique ouvre la voie en 2003 lorsqu’elle prend la tête de ces terres, licenciée à la mort de son père par son propre frère sur une autre partie du domaine (une sombre histoire de succession familiale). « J’ai tout de suite travaillé sur la notion de qualité et tiré le Muscadet vers le haut, pour moi c’était une évidence absolue. » Pour ce faire, la vigneronne ne cherche pas à acquérir de nouvelles terres mais à tirer le meilleur de celles-ci. « Nous entretenons parfaitement nos sols et nos vignes, quasiment centenaires pour certaines, rappelle-t-elle. Des cuves de différentes tailles permettent de pratiquer une sélection parcelle par parcelle. Les vins reposeront sur leurs lies fines jusqu’à leur mise en bouteille. »

Tout ce travail minutieux permet au domaine d’avoir l’appellation Cru Communal, « ce qui correspond au meilleur terroir en terme de qualité de raisin sur une zone géographique de production. » « Au début les voisins nous méprisaient un peu, ajoute Aurore, mais pour moi, ce sont eux qui sont à la ramasse. »

©Thomas Louapre

« Aujourd’hui, on ne s’est jamais aussi bien portées, se félicite Véronique en cherchant un morceau de bois à toucher pour conjurer le sort. 350 000 bouteilles millésimées quittent chaque année les cuves du domaine pour abreuver le monde. » « 53% partent à l’export, explique Aurore qui s’apprête à monter dans un avion pour rencontrer ses clients norvégiens. On a un monopole avec l’Etat, c’est le genre de contrat qu’on ne peut pas se permettre de perdre. Et puis franchement, passer quelques jours dans le grand Nord pour faire goûter mes vins, y’a pire non ? »

©Thomas Louapre

Touche féminine

Depuis 5 ans, Aurore s’attache également à donner une autre image aux muscadets de la maison, en dé-dorant les étiquettes, en les présentant à des cavistes branchés.  « Il y a deux ans, j’ai demandé à une amie de me dessiner une nouvelle étiquette pour un cépage melon de Bourgogne réalisé à partir des plus jeunes vignes du domaine, elle m’a proposé le nom les Petits Jupons et un visuel complètement à contre-courant de ce que l’on faisait auparavant. » « Je n’y croyais pas du tout, confesse Véronique mais c’est un vin qui fait un carton. »

Sur la bouteille au collet rouge vif, une étiquette dévoile deux jolis jupons sous des jupes à pois. Elle raconte l’histoire de deux femmes : la mère et la fille qui, dans le milieu aride et masculin de la vigne, ont réussi à imposer leur style. À faire danser les vins quand d’autres ne pensaient qu’à les faire tanguer…

2 commentaires

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  1. Belle expérience féminine !
    Je rend hommage à ces 2 femmes qui ont du cran et savent en imposer pour révéler le meilleur.
    BRAVO !!!!

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