Biodiversité viticole

Son plant pour sauver les cépages alpins

Au pied des sommets, le propriétaire du domaine du Petit Août relance les variétés de raisin d’altitude en voie de disparition, avec la rigueur du collectionneur et un enthousiasme communicatif.

Remollon, Hautes-Alpes, 700 mètres d’altitude. Les vendanges s’y étalent jusqu’à fin octobre. ©Thomas Louapre

Chaud alpin

Lentement, la brume du petit matin remonte des coteaux vers les cimes qui dominent la vallée de la Durance. Le bonnet rouge de Yann de Agostini émerge de la vigne alors qu’il passe dans les rangs pour donner un coup de main à ses vendangeurs engourdis par le froid. Il fait 5 degrés, nous sommes à 700 mètres sur des éboulis argilo-calcaires, bien au-dessus des vergers qui bordent la rivière. « On est sur la dernière vallée chaude des Hautes-Alpes », assure Yann, qui a une conception bien alpine de la chaleur. Comme lui, son raisin semble se moquer des premiers coups de froid de l’automne : les grappes sont nombreuses, bien formées, appétissantes. « Les coteaux, c’est idéal : ça ne gèle pas, explique le vigneron. Ici, avant, il y avait de la vigne partout. Et quand les caves coopératives se sont cassé la figure, ils ont tout arraché. » Mais Yann, lui, replante. Et pas n’importe quoi : les cépages du cru, s’il vous plaît, avec le pied montagnard.

Yann de Agostini sélectionne son raisin avec précaution. Toute grappe imparfaite est impitoyablement écartée. ©Thomas Louapre

Nous sommes à Remollon, à quelques kilomètres de Gap, dans la deuxième parcelle que Yann a plantée depuis le lancement du domaine du Petit Août, en 2008. « Je l’ai plantée à partir de deux souches de mon voisin qui a travaillé avec des chercheurs de l’Inra pour les sélectionner. » Le nom du cépage typique des Hautes-Alpes n’est pas très ragoûtant : le mollard. Mais le vin que Yann en fait vaut le détour. Léger, délicat, comme savent l’être les vins de montagne. « Le mollard est un peu poivré, épicé, ça doit être dû à l’amplitude thermique », avance le vigneron.

Toutes les bouteilles de Yann portent des noms de chansons.

Et les rendements ? « Il faut réguler cette vigne sinon elle produit trop. Vous savez, si les anciens ont maintenu ces cépages, c’est parce qu’ils étaient rustiques mais aussi parce qu’ils produisaient bien. » Pourtant, le cépage alpin a perdu la bataille du goût face aux cabernet-sauvignon et autres merlot, et la vallée de la Durance a vu s’effacer sa tradition viticole. « Ici, il y a eu 7000 ha de vignes, tous cépages confondus avant le phylloxera il y a un siècle et demi. Aujourd’hui, il y en a 120. » En tout, les Hautes-Alpes ne produisent plus qu’une dizaine de cuvées de 100 % mollard. Dont 4 sortent du domaine du Petit Août.

Une vigne de mollard récemment plantée. Ici, on fait du neuf avec du vieux. ©Thomas Louapre

Cep possible

Mais il y a encore plus rare : l’espanenc. Yann est tombé sur la dernière vigne connue, 0,2 hectare appartenant à un papy du coin. Il a pris des greffons et a fait un test. La première cuvée étant superbe, il a visé plus grand. Les 130 bouteilles produites l’an dernier ont toutes été envoyées comme contreparties d’un crowdfunding lancé pour financer cette entreprise de repeuplement des coteaux haut-alpins. L’antenne locale de l’association Slow Food, via son président Philippe Rostain, a assuré la campagne de levée de fonds, avec en point d’orgue la visite des vignes de Yann par l’emblématique fondateur du mouvement, l’Italien Carlo Petrini. Succès garanti, les vignes sont déjà payées. « On a envie que Yann réussisse, explique Philippe. Ces cépages ne sont pas forcément bons parce qu’ils sont anciens, mais il faut leur donner leur chance et c’est ce qu’il fait. » Le mollard et l’espanenc ont saisi cette chance pour faire leur entrée dans l’Arche du goût, sorte de catalogue de la biodiversité alimentaire menacée d’extinction.

L’éraflage manuel des grappes d’espanenc est l’occasion d’un second tri. ©Thomas Louapre

On n’arrête pas un collectionneur. D’autres cépages attendent leur tour « J’ai déjà planté 150 pieds de persan, un cépage savoyard, et  je veux aussi essayer le Picardan et le Colombau, des cépages blancs de Provence. On dit que le raisin s’exprime le mieux à sa limite septentrionale. » Dans la tête de Yann, déjà remplie de musique (toutes ses bouteilles portent des noms de chansons), les idées de cuvées s’empilent comme les barriques dans la cave investie en 2012. Le domaine produit déjà douze vins différents, entre les blancs, les rosés et toutes les manières possibles de faire du vin rouge : en cuve, en fût de chêne, pressé du jour, en grappes entières… La place manque déjà. Il faut pousser les murs, continuer à planter et redonner leur splendeur et leur identité aux vins de la Durance.

©Thomas Louapre

Du raisin au vin : suivez les vendanges de Yann dans le bel album photos juste .

3 commentaires

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  1. Pour les avoir goûtés, je confirme que ses vins sont exceptionnels. Mais ils sont produits en petite quantité alors il ne faut pas trop ébruiter le filon sinon y’en aura plus quand on ira 😉

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