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Jardins secrets

Des fleurs pour la vie

Fanées par la vie, elles se sont éloignées de l’emploi. Chez Fleurs de Cocagne, on leur offre un bain professionnel fait de roses et de clients prestigieux. Dans cet univers de fleurs et d’odeurs, des dizaines de femmes retrouvent le chemin de la vie active. 

©Thomas Louapre

Il est bientôt 13 heures. C’est la pause déjeuner, mais Clémentine et Carole discutent composition des bouquets de mariage. Cet été, elles en ont deux de prévu, dont celui d’un ancien collègue. Donc pour les damoiseaux, on accorde aux demoiselles ? vérifie Carole entre deux bouchées de son couscous maison. Et pour les bouquets de l’après-midi, on pense stratégie : Qu’est ce qu’on attaque en premier ? Ficelle… ficelle à piquer ? demande Clémentine. 

Beaucoup de termes techniques s’enchaînent au milieu de noms de fleurs en vrac. Carole, pourtant concentrée sur les commandes et la relation clients, maîtrise tout le vocabulaire de Clémentine, qui est la seule à avoir les compétences en fleuristerie.

La terre qui panse

C’est que chez Fleurs de Cocagne, rien ne prédisposait personne ou presque à faire des bouquets de fleurs bio. Le réseau Cocagne, association qui promeut depuis vingt-huit ans l’insertion des personnes en grande précarité par le travail de la terre, a choisi, à Avrainville, de laisser leur chance aux femmes, dans un domaine où l’on se dit trop facilement qu’il en faut (des muscles). Certaines sont restées à la maison pour élever leurs enfants, d’autres sont arrivées récemment en France, ou ont connu un traumatisme qui les a empêchées de travailler.

Parmi les 130 jardins du réseau, celui d’Avrainville à 35 kilomètres de Paris est tout particulier : on y produit des légumes mais aussi beaucoup de fleurs. Et c’est de ces fleurs que les femmes font des bouquets qui n’abîment ni leur santé, ni la planète. Ce serait incohérent de prétendre valoriser des personnes tout en détruisant leur terre, explique François Bataillard, le directeur des lieux. Chef d’entreprise à la retraite, ami du fondateur Jean-Guy Henckel, il a choisi de mettre ses compétences au profit de la réinsertion. Notre job à nous, c’est de permettre aux gens de sortir de situations traumatisantes passées. On apporte un service sociétal, souligne-t-il avec ses mains légèrement terreuses. 

©Thomas Louapre

L’exploitation, qui date des années 1960, accueille 70 % de femmes en moyenne. Un choix totalement assumé par l’équipe encadrante. Carole, en se baladant près des serres, explique : Une nana qui arrivera les ongles sales, pas coiffée, en retard, elle sera bien moins respectée qu’un homme pas rasé, encore fatigué de sa soirée de la veille. Il y a une stigmatisation bien plus violente de la femme en difficulté. Ici, on fait quelque chose de beau, on donne des émotions aux gens, on leur donne de la joie dans un mariage. Même si c’est le premier bouquet d’une employée et qu’il n’est pas terrible, on lui dira qu’il est beau, ça lui redonnera un peu de confiance ! On le voit pour certaines : l’important, c’est que leurs familles soient fières d’elles.

Fabriquer des bouquets, ça permet de se dire que ce que l'on fait est beau et de qualité.

Bouquets de fierté

À 13 h pile, c’est le branle-bas de combat. Frédérique, la seule paysanne du groupe, donne les instructions, et tout le monde file au pas vers sa mission de l’après-midi. Laureline, Assia, Marie-Chantale, sont toutes encadrées par une équipe qui s’est donné la mission de leur redonner confiance en leurs capacités. Qu’est-ce qu’on fait pour les femmes ? demande François. Rien. On a observé les structures qui leur sont dédiées : c’est ménage et compagnie. Rien pour les aider à retrouver de l’estime de soi. On s’est dit qu’on allait faire des fleurs, mais pas seulement : on va faire des bouquets. C’est très propice à ce que la personne se dise « j’ai de la valeur, regarde les émotions que je déclenche ! »

Les enjeux de Fleurs de Cocagne, le directeur les vit au quotidien : La majorité des gens ici ont des grosses blessures. Nous, on fait tout pour redonner de la valeur au travail, pour qu’il soit dans le haut du panier. Ce n’est pas par snobisme, c’est pour que la personne se dise que ce qu’elle fabrique, c’est de la qualité.

©Thomas Louapre

Dans la fleuristerie, les roses coupées du jour attendent qu’on s’occupe d’elles. Celles qui les assemblent en bouquet comptent parmi leurs clients des entreprises de renom : le G7 de l’environnement à Metz, le festival itinérant Lollapalooza, Chanel, le ministère de la Santé… Si leurs créations sont particulièrement convoitées, les femmes de Cocagne n’y connaissaient souvent rien quand elles sont arrivées. Les fleurs ne sont en fait qu’un bon support pour les aider à déceler leurs qualités et leurs défauts.

C’est Élodie, accompagnatrice socio-professionnelle, qui se charge de ce pan-là. Je suis tout ce dont elles ont besoin, explique-t-elle lors d’une pause dans la cuisine. Là, il y a une employée qui n’a pas été suivie médicalement depuis des années. J’oriente vers différents partenaires, ou on les fait venir ici. L’écoute, la réflexion, elle est aussi là pour ça. Auparavant en Seine-Saint-Denis, elle est habituée aux histoires difficiles à porter. Faut pas se croire au-dessus de l’incident de parcours. Ce n’est pas parce qu’on est blanc, diplômé, qu’on a une voiture, que ça ne nous arrivera pas un jour. Moi je sais que demain, je peux me retrouver derrière mon propre bureau si je perds mon compagnon.

©Thomas Louapre

Pour le recrutement, c’est le ministère du Travail qui envoie les chiffres, les quotas. Avec l’inspection du travail, il évalue le nombre d’équivalents temps plein dont Avrainville a besoin. Cette année, six employés encadrent dix-huit personnes qui ont deux ans pour retrouver le chemin de l’emploi. Élodie les guide vers le bon métier : au cours de ces vingt-quatre mois, les quinze femmes et trois hommes tournent sur les différents postes dont nécessite l’exploitation. Puis, quand le projet professionnel s’affine, ils sont envoyés en stage, et s’il le faut, on leur fait passer le permis, ou des diplômes.

Le but n’est pas de les faire travailler dans l’horticulture, mais bien de les aider à trouver leur voie. Amadi (le prénom a été changé) a fui son pays, l’Éthiopie. Il est arrivé sans parler un mot de français. Je peux vous dire qu’il est volontaire, affirme François. On va repérer les qualités dans toutes les activités pour les transformer en compétences transférables dans un avenir professionnel, poursuit le directeur. Au-delà des jolis bouquets, la vraie raison de venir ici, c’est le handicap social. Notre travail chez Fleurs de Cocagne est de remettre le pied à l’étrier. Et l’avantage avec la nature, c’est que ce n’est pas le patron qui fait les lois…

2 commentaires

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  1. Bonjour, un grand bravo pour le travail formidable de reconstruction et de rebond que permet Fleurs de Cocagne que mènent Frédérique, François et leur équipe !

  2. C’est tout simplement formidable ! Merci à tous ces acteurs de l’économie sociale et solidaire et à tous ceux qui portent les structures d’insertion, quelles qu’elles soient. Grâce à eux, ces personnes retrouvent leur dignité et c’est le premier pas vers l’autonomie.

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