La seule bière de moines en France

Abbaye de Saint-Wandrille, une vie de bière et de prière

La pression monte à l’abbaye de Saint-Wandrille. Les seuls moines à brasser une bière d’abbaye en France s’apprêtent à sortir une nouvelle cuvée. Rencontre-baptême entre laudes et complies.

©Thomas Louapre

Une lumière divine semble pousser la porte de Jarente, entrée majestueuse de l’abbaye bénédictine. Il fait frais, la brume caresse les champs encore verts du printemps normand. La nature retient son souffle avant la prochaine pluie. Derrière les murs de l’abbaye, le premier office de la journée, Vigiles, est déjà terminé. Il est 6 h 30, Saint-Wandrille s’éveille.

Frère Matthieu se tient devant la récente brasserie. Maillot de rugby du racing, jean-basket, l’habit fait du moine un brasseur prêt à lancer sa prochaine cuvée. Nous sommes mercredi, deuxième jour de brassage pour cette activité calée sur le rythme biblique : six jours de création, le septième pour se reposer. Ainsi, chaque semaine est réglée comme du papier à musique sacrée à l’instar des 7 offices qui ponctuent les journées des 30 moines qui ont épousé l’abbaye. Lundi, préparatifs (concassage du malt, étalonnage des instruments, préparation des feuilles de route) ; mardi, premier brassage ; mercredi second brassin et mise en carton ; jeudi, préparation du soutirage ; vendredi mise en bouteille ; samedi, nettoyage. Dimanche, repos avant de repartir pour un autre cycle, le lundi. La fabrication de la bière est aussi précise que la vie monastique, explique frère Matthieu, on doit faire les choses à des heures très régulières.

Nous sommes mercredi, deuxième jour de brassage pour cette activité calée sur le rythme biblique : six jours de création, le septième pour se reposer. ©Thomas Louapre

Les cloches viennent tout juste de sonner, frère Benoît, en charge de la boutique et de la commercialisation de la bière, nous rejoint avec le petit-déjeuner : Le café ne va pas vous faire sauter au plafond, c’est un breuvage de communauté. Quand je travaille à la brasserie, je ne peux pas assister à tous les offices, confie frère Matthieu qui s’est chargé de l’empâtage (mélange d’eau chaude et de malt pour extraire le sucre du grain) pendant que ses frères assistaient à Laudes. J’alterne la fabrication de la bière et la récitation des psaumes du jour. Le travail bien fait, c’est aussi une sorte de prière, poursuit-il.

En effet, saint Benoît écrivait au chapitre 48 de sa Règle : Ils seront vraiment moines s’ils vivent du travail de leurs mains. Dans l’expression « Ora et labora », le mot prière est placé devant le mot travail, ajoute frère Benoît. Pourtant, les vies liturgiques et économiques ne sont pas toujours faciles à concilier. Parfois, devant la demande des clients, j’aurais envie qu’on puisse aller plus vite, travailler plus, sortir plus de nouveautés. Mais nous sommes moines avant d’être brasseurs.

Les frères boivent de la bière le jeudi, jour de promenade, les dimanches et jours de fête. ©Thomas Louapre

De l’encaustique à la bière monastique

Avant de se lancer dans la brasserie, l’abbaye de Saint-Wandrille a connu d’autres débouchés économiques. Fabrique de cire et de produits d’entretien jusqu’en 1993, une activité que nous avons dû arrêter avec la fin des drogueries spécialisées, explique frère Benoît. Les moines ouvrent alors un scriptorium moderne : la numérisation de documents conservés sur microfilm. Avec l’arrivée du cloud et des clés USB, notre métier est devenu totalement obsolète, poursuit le frère commercial. En 2014, il nous fallait trouver un plan B. 

B comme blonde, comme bulles, comme bière ? L’idée viendra du frère Éric Jeanpierre qui en août 2014 à l’occasion d’un brainstorming communautaire sur l’avenir économique de l’abbaye déclarera : Pourquoi nous ne ferions pas une brasserie ? Je vous rappelle que nous avons dans le cloître une porte du houblon. De plus, le marché de la bière artisanale est en grande croissance en ce moment. Comme il n’y a pas actuellement de monastère brasseur en France, la place de véritable bière d’abbaye française nous tend les bras.

Frères Christian et frère Matthieu testent actuellement une nouvelle recette : la Sicera Humolone, deux mots latins qui désignent saint Anségise, abbé de Saint-Wandrille qui, dans une charte de 829, désigna la bière de houblon dont sa communauté ne devait jamais manquer. ©Thomas Louapre

La suite s’écrira sous la plume de Dieu ou de hasards objectifs : la rencontre du père abbé trois jours après la réunion plénière avec un fondu de bière sur un bateau, un kit de brassage envoyé en cadeau à l’abbaye, un projet d’étiquette adopté grâce à une imprimante défaillante… La providence a mis sur notre route les bonnes personnes au bon moment, se réjouit frère Matthieu. En l’occurrence, Nicolas Rosa, l’oncle du frère Benoît, responsable commercial pour les micro-brasseries aux malteries Soufflet, et Hervé Marziou, biérologue reconnu. Les moines trouvent également dans le testament de saint Anségise, l’abbé régissant le monastère de 823 à 833, la recommandation d’un approvisionnement en bière de houblon à l’abbaye autant que nécessaire.

En janvier 2015, l’aventure houblonnée commence à bouillonner.

« Prière et travail sont comme les deux poids d’une perche d’équilibriste : ils contribuent à l’équilibre de l’homme qui les tient en main. » ©Thomas Louapre

Duo de brasseurs

Le père abbé nomme deux brasseurs officiels, frère Christian, ex-agriculteur de 72 ans, et frère Matthieu. La proposition m’a tout de suite enthousiasmé, confie le jeune trentenaire. Pendant mes études d’ingénieur à l’Institut catholique des arts et métiers à Lille, j’étais aussi président du bar. Les deux hommes partent se former au lycée agricole de Douai, s’initient à la dégustation de bière avec Hervé Maziou, font le tour des brasseries et reviennent à Saint-Wandrille avec la délicate mission de créer leur propre bière : L’équilibre est à trouver et c’est à vous de le trouver, leur avait intimé Olivier Duthoit, brasseur à Blaringhem. Les deux moines brasseurs tentent alors des alchimies nouvelles chaque semaine avec différents malts et houblons. 

Le brasseur fait le moût, la levure fait la bière.

Pour mieux les retenir, frère Matthieu donne des noms à chacun des brassins de 20 litres : la hotte du père Noël brassée le 24 décembre, la zizanie du chapelet secret à la suite d’une lecture au réfectoire de l’histoire de l’abbaye de Port-Royal, la cellérerie, bière réalisée à la Saint-Philippe, prénom du cellérier (le Daf du monastère), l’odeur de Lazare, la cinquième semaine du Carême… L’équipe de dégustation goûte encore et encore, compare mais n’arrive pas à se décider. Nicolas Rosa et Hervé Maziou sont alors invités à trancher, à l’aveugle. La hotte du père Noël fait l’unanimité et devient l’officielle Saint-Wandrille. Délicieuse voire gourmande avec une belle amertume mais tout de même intrigante, écrit Gilbert Delos sur son blog. Car impossible à trancher entre le style belge pour son ampleur fruitée et le style britannique pour son amertume et sa sécheresse finale. Les prémisses d’un nouveau style bien français ?

L'activité bière est par nature communautaire. Ue poignée de moines se charge de la mise en cartons. ©Thomas Louapre

Les moines tiennent leur recette. Il leur faut construire la brasserie. Le monastère enfile sa chasuble d’entreprise et établit business plan et stratégie marketing. 800 000 euros d’investissements sont nécessaires pour aménager la partie inoccupée du bâtiment de la boutique. Nous sommes allés voir les banques, confie frère Benoît. Notre projet a séduit autant que notre stabilité. Il faut dire que côté engagement, on est plutôt crédible dans un monastère. Démolition, construction, élévation du toit, il faut quelques mois pour que la brasserie puisse accueillir les 4 fermenteurs de 20 hectolitres et les 2 cuves de brassage. Puis, le 7 juin 2016, ce fut l’heure du premier brassin, se souvient frère Matthieu. Depuis, les semaines de brassage se suivent et se ressemblent. La bière se mêle à la prière et le monastère en produit 600 hectolitres par an.

Les bières de l’abbaye ne se vendent qu’en format 50 cl pour en faire une bière partageable, une bière que l’on boit à deux. ©Thomas Louapre

Sur les étiquettes des 120 000 bouteilles de Saint-Wandrille vendues chaque année, la porte de Jarente a été redessinée et le texte invite à boire avec méditation. Au sein de l’abbaye fondée par Wandrille en l’an de grâce 649, une communauté de bénédictins mène une vie de prière et de travail. Dans le cloître du XIVe siècle, la porte du houblon était comme une invitation pour les moines à élaborer eux-mêmes une bière de qualité, ce qu’ils ont entrepris en 2016. Cette bière, brassée et mise en bouteille par les moines à l’abbaye, doit sa couleur à un harmonieux mélange de plusieurs malts, lui assurant une rondeur en bouche aux légères notes de caramel. Les houblons, cultivés en France, lui apportent les arômes boisés et épicés d’un lever de soleil à la sortie de l’office de nuit. Comme cette lumière divine qui, ce matin, étincelait l’abbaye.

©Thomas Louapre

Retrouvez plus de photos sur la bière de Saint-Wandrille juste ici.

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