L'arête dans l'assiette

De la mer au verre

Lors de la transformation alimentaire, la moitié des poissons, coquillages et crustacés devient déchets. Arêtes, coquilles, carapaces : Lucile Viaud a choisi d’y voir de potentielles nouvelles matières. En collaboration avec les savoir-faire bretons, elle met au point un verre marin qui évolue en fonction des espèces et des saisons.

Lucile Viaud dans son atelier. ©MariePréchac

Peaux, arêtes, écailles, coquilles, carapaces et algues. Du poisson vaillant ou de l’huître tenace, il ne reste qu’un piètre butin après leur transformation par l’industrie agroalimentaire. Entre la mer et l’assiette, les produits de la filière halieutique (pêche et aquaculture) auront laissé derrière eux la moitié de leur poids en déchet. Rebuts pour les uns, trésors pour les autres : du poisson vaillant ou de l’huître tenace déchue, Lucile Viaud confectionne du verre.

Si le circuit qui permet de valoriser ces pertes marines massives se densifie depuis plusieurs années, cette réincarnation-là est inédite pour l’ex-arête ou coquille, plus habituées à finir en compléments alimentaires, cosmétiques ou engrais destinés à l’agriculture. Les résidus sont triés par espèces, nettoyés puis transformés en poudre, mais finissent fatalement absorbés par la terre ou gobés par l’homme ou l’animal. Dans le cadre de son projet de diplôme de design et métiers d’arts de l’École Boulle, il y a quatre ans, à Paris, Lucile leur a offert un avenir durable. Ostraco défend l’idée qu’il est possible de sortir de cette logique d’élimination en stabilisant ces matières organiques et minérales en matériaux, pose-t-elle sur son site, citant désormais sa propre marque.

Le verre marin Glaz peut être recyclé à l'infini. ©LucileViaud

Les bols, verres, assiettes ou plateaux nés sous ses mains se teintent naturellement des nuances marines de leur lieu d’origine, à la croisée entre le vert et le bleu : La couleur vient des impuretés et des oligo-éléments puisés par le coquillage dans l’eau, mais elle évoque étonnement celle de la mer malgré tout. Ladite couleur étant capturée au cœur de la matière plutôt que déposée en surface, elle permet un recyclage infini de la collection. La créatrice jongle avec les teintes malgré elle, livrée comme les pêcheurs aux saisons et aux espèces capturées au large des côtes bretonnes. Côtes bretonnes qui lui sont chères et où elle démarre son projet.

Coquille, carapace, arêtes et eau

Entre la mer et les assiettes, le cheminement a duré quatre ans. Au départ, Lucile toque à la porte d’IDmer, un centre de valorisation des déchets de la mer à Lorient, dans l’idée de glaner des peaux de poisson pour en faire du cuir. On peut tanner n’importe quelle peau écaillée pour un résultat aussi résistant que le cuir de bovin, précise-t-elle. Déjà la trame du déchet organique mué en matériau d’exception s’impose. Sauf que les procédés de tannage de l’époque (avant l’avènement tout récent de méthodes végétales) réclament encore du chrome et de l’aluminium, loin des ardeurs écologiques de Lucile. Elle l’apprend sur place en même temps qu’elle comprend qu’elle ne repartira pas les poches pleines de peaux ni d’arêtes entières, mais de poudres privilégiées par la filière. Je leur ai proposé de collaborer pour entamer une recherche à partir de ces nouveaux matériaux.

Le Plâtre de mer s'avère aussi lisse qu'une coquille. ©FlavienDelbergue

Première expérimentation : coquilles, carapaces, arêtes et eau. Le mélange finit au four pour tenter une consolidation. La cuisson révèle un Plâtre de mer lisse, tantôt rose poudré ou gris. Puis les tests continuent. Je suis montée de plus en plus haut en température, jusqu’à 900 °C. Seule la coquille résistait à ce seuil, détaille Lucile. Elle combine alors cet ingrédient invulnérable à de l’algue pour faire de la céramique. Mais la surprise s’installe : le bol enfourné ressort vert d’eau, d’une texture qui rappelle celle du corail (1). Une céramique de cette épaisseur n’est pas translucide comme ça. Je me suis dit : OK, t’es en train de faire du verre. » C’était en plein pendant mon diplôme et je ne réalisais pas trop ce qu’il se passait, se souvient Lucile, qui renoue ainsi par hasard avec l’histoire verrière de sa région natale, la Lorraine, et familiale, son arbre généalogique comprenant quelques souffleurs de verre sur ses branches.

Stéphane Rivoal souffle les pièces en verre marin. © LucileViaud

C’est là-bas que le Cerfav (Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers) devient son partenaire technique et scientifique et l’accompagne sur ses essais à petite échelle. La recette est finalement définie : le matériau devient parfaitement transparent. La collection du verre marin Glaz est lancée. Aujourd’hui, les poudres d’espèces bretonnes qui se comptent en centaines de kilo sont envoyées vers un atelier verrier d’où émergent des kilos de verre. Deux-cents en 2017. La rencontre avec celui qui souffle les pièces, Stéphane Rivoal, n’est pas fortuite : lui réexploite les techniques antiques et souffle à la cuisse, assis devant un seul four, comme les Égyptiens aux premiers temps du verre ; elle réintroduit un verre ancien, composé de trois éléments seulement, comme les Égyptiens le faisaient à partir du sable et des coquillages des plages. Toute la démarche, c’est aussi de montrer qu’on peut réinterpréter ces techniques pour répondre à des enjeux actuels.

L’algue goémon, le graal

Parmi les 24 composants que peut compter la recette du verre contemporain, seuls la silice, le carbonate de calcium et de sodium sont indispensables. Leurs succédanés ? La coquille et l’algue fossilisée. Mais manquait encore un troisième élément pour un verre 100 % marin. Lucile a dû se connecter au patrimoine végétal de sa Bretagne d’accueil pour trouver la solution : Je savais qu’historiquement l’industrie verrière du XVIIe siècle utilisait l’algue goémon, l’algue emblématique du Finistère qui en tapisse toujours les plages. Aujourd’hui, elle est toujours essentielle à l’économie de la région car revendue à l’industrie pour produire des alginates par exemple, mais le verre c’est terminé.

Chaque été, les goémoniers brûlent l'algue pour que le métier reste en mémoire. ©LucileViaud

Qu’à cela ne tienne, une fois par an, le musée de Plouguerneau qui œuvre pour la mémoire des goémoniers présente le métier de l’époque à travers des reconstitutions. Chaque été, on brûle l’algue en public. Ils produisent à ce moment-là des pains de soude que je récupère pour faire une nouvelle version de mon verre (2), pas encore complètement au point, mais qui prend déjà l’exacte même couleur que l’algue, un noir profond. C’est fou. Une manière également d’illustrer ce à quoi pouvait ressembler le matériau historique. Ce projet réunit toutes les valeurs que je veux porter, la sensibilisation au patrimoine, à l’histoire de la région et aux ressources naturelles. C’est mon graal, trépigne Lucile, qui pioche volontiers dans la légende arthurienne pour ses éléments de langage. 

Prochaine étape, se tourner vers d’autres espèces, comme la moule, la coquille Saint-Jacques ou la crépidule, un coquillage local invasif dont toute voie de valorisation est bonne à prendre vu les dommages qu’il cause sur les plages bretonnes, interpelle-t-elle. Les designers ont un rôle à jouer quant aux matériaux qu’ils sélectionnent. C’est important pour moi depuis le début d’y être vigilante. Et la préservation du patrimoine ? C’est venu après, avec les rencontres. Pas de fumée sans feu, pas de verre marin sans flamme non plus.

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1. Baptisé le verre marin Opale.

2. Le verre Abysse.

17 commentaires

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  1. EXTRAORDINAIRE ! bravo pour cette démarche écologique et durable. Professeur d’Art Appliqué, je suis particulièrement sensible à ces interactions design/nature.
    Une question cependant: ou peut-on acheter ces produits afin de soutenir le travail de Lucile.

  2. bon alors moi je suis bête, j’ai trouvé le site mais pas comment acheter les produits …merci de me renseigner car c’est vraiment très beau !

    1. Elle a un site à son nom où vous pouvez trouver son Facebook avec la boutique. C’est lucileviaud.com

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