Maires les pieds sur terre

Langouët, village d’irréductibles Bretons en route vers l’autonomie alimentaire

Vingt ans déjà que la commune bretonne a choisi la voie du développement durable, au point d’en devenir un petit laboratoire. Elle expérimente depuis dix-huit mois la BioClimHouse, une maisons écolo aux toits-potagers. Le projet sortira-t-il un jour de terre ?

Thierry Le Duff cuisine depuis quatre ans uniquement des produits frais et locaux pour les 83 bambins de l'école primaire Janusz Korczak. ©Géraud Bosman-Delzons

On ne sait si ce sont les cris qui dominent ou bien le bruit assourdissant des couverts. En tout cas, sitôt passé le seuil, c’est un retour immédiat vers l’enfance : l’heure de la cantine. Dans l’esprit de la majorité des anciens demi-pensionnaires, le souvenir n’est pas des plus heureux : peu regrettent la saucisse élastique baignant dans une assiette de lentilles noires, insipides et juteuses.

À Langouët en cette rentrée scolaire, de petits légumes mijotés accompagnent du poulet… de Langouët ! C’est la fin du repas, et, étonnement, les assiettes sont vides, les déchets peu nombreux. 35 grammes par jour et par enfant, a calculé Thierry Le Duff qui entame sa quatrième année comme chef. Il explique pourquoi cette cantine fait recette : On leur met en proportion ce qui leur convient. Du coup, j’ai peu de pertes. Ça me permet de faire des repas un peu sympas. Même si le millet et le sarrasin, c’est pas évident à faire manger ! Depuis un an, il compose un menu végétarien par semaine. On ne m’a jamais parlé budget, dit-il reconnaissant. Frais, locaux, bio : en 2004, la restauration scolaire de Langouët est la première 100 % bio et locale de Bretagne.

Sous la houlette de son maire Daniel Cueff, ce petit bourg de 602 âmes situé à vingt minutes au nord de Rennes s’est engagé depuis vingt ans sur le sentier du développement durable. Cette notion même était alors quasi inconnue, rappelle cette figure de l’écologie bretonne, identifiée par les plus de 40 ans pour avoir participé à la lutte contre l’implantation d’une centrale nucléaire à Plogoff (Finistère), au tournant des années 1980.

Daniel Cueff utilise un vélo électrique pour se déplacer dans Langouët. ©Géraud Bosman-Delzons

Changement de cap

À mon arrivée en 1999, ma première action a été de ne pas avoir d’adjoint au développement durable, explique-t-il, pour porter un projet politique écologique dans son ensemble. Langouët est pourtant un terreau a priori peu favorable. C’est ici qu’est née la production laitière intensive, raconte Daniel Cueff. C’est une terre très résistante à l’écologie. Le secteur fut en effet une terre d’essai de la politique nationale de remembrement des années 1950-1960 qui visa à agrandir et à rationnaliser les exploitations (suppression des bocages par exemple) afin de les rendre plus productives.

Malgré cet ADN, la liste des réalisations s’est allongée d’année en année : en 2003 sont installés les premiers panneaux photovoltaïques de Bretagne sur des bâtiments publics. Depuis 2014, la production solaire est supérieure à la consommation de la ville (mairie, église, bibliothèque, école…) ; puis vinrent la cantine scolaire, les trois hameaux écologiques de 33 logements potagers, inaugurés en 2005, 2010 et 2015, l’abandon des produits phytosanitaires et des énergies fossiles, une école HQE (haute qualité environnementale), une voiture électrique en autopartage, une bibliothèque chauffée au poêle, la création du réseau Bretagne rurale et urbaine pour un développement durable (Bruded) qui permet à plus de 150 collectivités de s’inspirer mutuellement.

L'école a mis en place une politique zéro déchet : pas de plastique, pas de papier alu. Pour les pique-niques, on ramène la gourde.

Et, plus difficilement quantifiable, une conversion progressive des mentalités. Ainsi, quand il s’est agi de trouver des fonds pour pallier le manque de subventions, la participation citoyenne a fonctionné. En début d’année, la commune a lancé un emprunt pour lancer un projet de permaculture partagée et pédagogique. Résultat : 25 000 euros récoltés. En novembre 2016 déjà, Langouët avait levé 40 000 euros de dons pour rénover le centre-bourg (dons de 200 à 2000 euros maximum avec intérêt de 2 % brut par an sur six ans). Il y a des gens qui n’adhèrent pas, l’écologie c’est pas leur truc ; il y en a d’autres qui reconnaissent le boulot accompli, qui sont contents de voir Langouët à la télé ; et puis il y a ceux qui pensent que l’on ne va pas assez loin dans l’écologie, que ça ne va pas assez vite, catégorise l’arbitre du village.

La petite commune met en location plusieurs lots d'habitats écologiques. ©Géraud Bosman-Delzons

Nous avons échangé avec deux jeunes mamans rencontrées au portail de l’école primaire. Elles se disent conquises par les orientations municipales. L’école a mis en place une politique zéro déchet : pas de plastique, pas de papier alu. Pour les pique-niques, on ramène la gourde. La grande majorité des parents jouent le jeu, atteste Delphine, qui n’habite plus la commune mais la regrette. Langouët a vraiment changé mes habitudes, confie Laetitia. Je vais chercher mes produits aux alentours, à la Biocoop. Je mange moins mais mieux. Elle et sa petite famille habitent l’un des logements écolo de 85 m² pour un loyer de 465 euros. C’est très bien isolé, sur un plan sonore comme en thermique. L’air est constamment renouvelé par un système de double flux. Dans le jardinet, quelques légumes de saison, un composteur et une cage à poules.

Le maire n’a aucune velléité d’expansion géographique : On reconstruit le bourg sur lui-même, pas question de grignoter sur les terres agricoles. Chaque génération de lotissements renouvelés est moins gourmande en énergie (250 €/an), l’objectif visé restant l’autonomie énergétique et autant que possible alimentaire.

La BioClimHouse, une maison pour tous demain ? ©Géraud Bosman-Delzons

Termitière 2.0

Après avoir échangé dans son bureau boisé, Daniel Cueff enfourche son vélo électrique et nous le retrouvons à l’entrée du village, devant une drôle de structure : la BioClimHouse. Ce concept novateur – en France du moins, car il a dix ans au Danemark – est le fruit d’un consortium d’une vingtaine d’entreprises européennes. Il se veut triple zéro : zéro déchet à la construction et à la déconstruction (tout est recyclable), zéro émission de carbone, zéro énergie (panneaux solaires).

Il s’agit d’un prototype de maison écologique que ses créateurs veulent « ultra-performante », sur le plan géothermique particulièrement, en recourant à des matériaux biosourcés  (chanvre, lin, bois…), et en alliant technologies modernes et techniques anciennes. Le chauffage et l’aération maintiennent une température à 22°C au moyen d’un puits canadien, technique héritée des termites qui a 220 millions d’années, assure Franck Provost, ingénieur passionné de construction biomimétique (qui copie le vivant).

La structure, modulable, est faite d’un composite résineux très résistant. Elle est bâtie sur de petits plots (en béton cette fois) : l’absence de fondations en acier préserve la biodiversité. Elle est entourée de 250 tonnes de terre qui sert d’isolant naturel. Le toit, percé d’un puits de lumière, est voûté comme une coque de bateau : c’est la forme de toit la plus résistante au monde, poursuit le concepteur. L’étanchéité composite de type naval est identique à celle des cuves de château d’eau.

Autre curiosité et pas des moindres : le toit pourra soutenir une serre, dont le maintien hydrique est domotisé à l’aide de capteurs électroniques, que l’on retrouve un peu partout dans l’habitat et qui optimisent ses performances.

 

Action sociale

Bref, un concentré d’innovations qui laisse tout de même songeur : le maire ne pousse-t-il pas le bouchon trop loin, trop vite, dans son labo grandeur nature? Ne joue-t-il pas au savant fou, en quelque sorte? Les gens se marrent à l’idée d’avoir un jardin sur le toit, admet-il. En pleine campagne, quelle idée ! Ils n’ont pas tort, dans un sens. Certains jasent, mais comme ils l’ont fait quand on a fait le premier lotissement écolo. Il y a ceux qui attendent le plantage et ceux qui piaffent d’impatience d’y rentrer. Ça fait jaser, mais sur un objet bien identifié. Et c’est ça qui fait avancer la cause, assure-t-il.

Une cause qu’il juge également sociale. La BioClimHouse est en effet présentée comme une réponse à une ambition de la commune qui est l’écologie sociale, insiste Daniel Cueff, des propos aux accents très hulotiens. Son prix de construction est évalué à 1200 €/m² hors taxe. Si elle est reçoit son homologation, l’objectif est de construire sept autres BioClimHouse qui seront destinées uniquement à des primo-accédants aux revenus bas et moyens. Mais attention, prévient l’édile, ici c’est pas l’harmonie aux petits oiseaux, pensant à tous les néo-ruraux partis dans un esprit bucolique conquérir la campagne avec parfois une claque à l’arrivée. C’est plutôt l’épandage aux portes des maisons.

L’utopie : créer le micro-quartier le plus écolo de Bretagne. Mais aux dernières nouvelles, le projet aurait pris un coup dans l’aile : il pourrait ne pas être conforme au Plan local d’urbanisme. Les voies d’un monde plus propre sont pavées de bonnes intentions.

2 commentaires

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  1. C’est vrai !
    Dans cette période où les politiques parlent, veulent. Espèrent des transitions, des citoyens et startup agissent de manière concrète.
    En plus, ce concept intègre une approche permaculturelle très innovante dans l’habitat.
    Bravo !
    J’espère en voir pleins d’autres.

  2. Super idée cette Bioclimhouse!!
    On ne peut pas plaire à tout le monde,mais quoi de plus responsable et cohérent que de revégetaliser par compensation des surfaces imperméabilisées, notamment et surtout en zones peri-urbaines et rurales.

    Un concept d’habitat, de performance E4-C2, 3 à 8 fois plus performant que les maisons labelisées Passiv’haus, inventé, conçu et fabriqué en France, faisant la part belle à l’économie circulaire, la biodiversite et la valorisation des ressources non renouvelables, ultra -léger, modulable et 100% recyclable…
    C’est unique en France et Europe.

    Enfin un projet 100% écologique, innovant, avec une vraie vision globale de développement durable, sans greenwashing car le concept est issu d’inventeurs indépendants qui ont réussi le pari fou de s’entendre et co-créer un vrai produit de transition écologique et énergétique.

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