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Goudron verdoyant

À Lanvallay, la France périphérique se végétalise

En Bretagne, un quartier pavillonnaire vieillissant suscite l’inspiration en agrémentant le bitume d’herbe et de plantes. Une initiative de végétalisation pionnière en France, lancée par la commune de Lanvallay en 2020 au sein d’un projet massif. Et si on redonnait vie aux lotissements ?

Lanvallay est la deuxième ville de France après Binic-Étables-sur-Mer, au début des années 2000, à avoir entrepris cette végétalisation. © Thomas Louapre

Ils ont fait rêver une partie des Français dans les années 1970 et 1980. Ils sont aujourd’hui vilipendés, accusés d’incarner « la France moche ». Eux, ce sont les pavillons et lotissements qui s’étalent à des kilomètres à la périphérie de la plupart des villes et agglomérations françaises. Certes, ces bâtiments et les petits jardins bien tondus qui les entourent sont bien souvent trop similaires, de Dunkerque à Mulhouse en passant par Cherbourg.

Certes, beaucoup ont mal vieilli et sont peu performants au niveau thermique comme en confort de vie. Et, certes, ces quartiers pensés pour la voiture et éloignés des centres-villes répondent mal aux enjeux de notre époque. Mais cessons de montrer du doigt ces lieux où vivent 30 % des Français et tentons plutôt de faire entrer ces quartiers dans le monde de demain. À Lanvallay, dans les Côtes-d’Armor, le quartier des Chevrins fait partie des initiatives intéressantes en ce sens. En 2020, la Ville se lance pour se mettre au vert.

C’est la deuxième commune de France après Binic-Étables-sur-Mer, au début des années 2000, a avoir entrepris cette végétalisation. Construits dans les années 1970, ses trottoirs sablés avec bordures s’étaient dégradés, au point d’être devenus un territoire de prédilection pour les plantes spontanées. Depuis l’abandon des herbicides en 2014, leur gestion était devenue extrêmement compliquée.

Julien Adondi, responsable des espaces publics de la commune, se souvient : Il fallait tout retirer à la débroussailleuse, ça prenait au moins trois jours. C’était bruyant, désagréable, ça fatiguait le dos, ça faisait beaucoup de projections donc on se blessait… Et puis les herbes poussaient très vite. On pouvait y passer une journée entière, une semaine plus tard, les riverains avaient l’impression que les trottoirs étaient mal entretenus.

Pour régler le problème, une solution aurait pu être de bitumer massivement les trottoirs. L’élu Thierry Nicolas se souvient s’y être refusé : On ne voulait pas tomber là-dedans, car ça n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Ca coûte très cher le bitume, c’est peu agréable surtout quand il fait chaud, et ça imperméabilise donc il aurait fallu refaire tous les réseaux d’assainissement, ce qui aurait coûté très cher également.

Didier Pidoux, paysagiste au CAUE (Conseil d’architecture d’​urbanisme et de l’environnement des Côtes-d’Armor) et responsable du projet, détaille : Il y a en France un véritable lobby des « aménageurs », qui proposent des aménagements coûteux et techniques à tout. Le bitume, les gros travaux, c’est la réponse habituelle.  Plutôt que de lutter contre la conquête végétale, le choix a été de repenser et rénover entièrement le quartier en faisant la part belle aux plantes et à l’enherbement.

L'équipe technique a divisé des agapanthes, qui viendront bientôt fleurir les anciens trottoirs du quartier. © Thomas Louapre

Feu vert pour ralentir

Les travaux ont duré trois mois. Didier Pidoux décrit la solution imaginée : On a commencé par casser le trottoir et les bordures, pour le mettre au même niveau que la route. Puis on a enherbé et végétalisé une partie de ces anciens trottoirs. Maintenant, naturellement, on a envie de marcher sur la route. Sur place, vous avez la sensation que les voitures ne sont pas chez elles. Bien sûr, elles ont le droit de rouler, mais elles ne sont pas prioritaires, tout le monde fait attention à tout le monde. Dans certains lotissements, on a des gens qui roulent à 80 km/h au lieu de 50 km/h. Ici, on roule à 20 km/h.

Et les plantes spontanées ont disparu, au grand plaisir de Karine, 42 ans, qui vit dans le quartier depuis sept ans avec sa famille et ses trois jolies poules soies : Les mauvaises herbes, ça fait sale. Je n’aime pas ça du tout, tranche-t-elle. Un point de vue partagé par les habitants du quartier, à qui il a fallu faire accepter la végétalisation malgré la crainte d’un « fouillis » herbacé. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus joli qu’avant, concède-t-elle. Les carrés d’herbe et de plantes, qui semblent découpés au cutter dans le bitume, ont encore besoin de quelques saisons pour atteindre leur taille adulte mais donnent déjà une agréable sensation de verdure.

Le travail est à la fois plus intéressant et moins pénible pour les équipes en charge de l'entretien, qui ont été au cœur du projet. © Thomas Louapre

Thierry Nicolas, qui nous a rejoints à vélo, nous explique : On a choisi de rationaliser l’entretien. Comme il n’y a pas de bordure, on peut passer facilement à la tondeuse. Et les plantes ont été choisies parce qu’elles ne demandent quasiment aucune taille ni entretien. On a aussi planté des hortensias, qui sont emblématiques ici, et des plantes comestibles comme les amélanchiers du Canada, dont les baies sont bonnes en confiture. Ça montre que le végétal n’est pas un décor de théâtre. Une partie des anciens trottoirs a également été transformée en noues, des retenues d’eau enherbées en pente douce permettant de laisser s’infiltrer naturellement les fortes pluies.

L’ensemble du projet a coûté plus de 200 000 euros. Bitumer aurait été bien plus dispendieux encore assurent ses concepteurs. Des économies conséquentes seront faites sur l’entretien dans les années à venir. Auparavant, trois agents s’échinaient chaque mois pendant deux à trois jours pour lutter contre les plantes spontanées. Aujourd’hui, deux agents n’ont besoin que d’une demie journée par mois pour tondre les espaces enherbés du quartier.

Gisèle et son fils font partie des premiers habitants du quartier. © Thomas Louapre

L’âge d’or de Lanvallay

Bien sûr, retirer de l’espace disponible aux voitures n’est jamais sans conséquence. Pour Edwige, 72 ans : Ils ont retiré des places de parkings avec leurs histoires (même si de nombreuses places étaient libres pendant notre visite, un mercredi, NDLR). Le week-end dernier, ma fille a dû se garer très loin et marcher avec ses enfants.

À quelques centaines de mètres vit Gisèle, 86 ans, l’une des premières habitantes de ce quartier, à la moyenne d’âge très élevée. Elle a aussi quelques reproches à faire, notamment sur les tontes pas très régulières des espaces enherbés de sa rue. Mais elle se félicite tout de même : J’ai du mal à marcher, même avec ma canne. C’est beaucoup moins dangereux pour moi maintenant qu’il n’y a plus de bordures. En France, chaque année, des dizaines de milliers d’hectares de terres agricoles sont artificialisées, en bonne partie à cause de l’étalement urbain et la construction de lotissements bitumés et bétonnés. À Lanvallay, on montre qu’une voie plus végétale est possible.

 

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Crédit photo avant/après : CAUE Côtes-d’Armor / Thomas Louapre
Ici pas de thuyas ou de lauriers rose. On a planté des baies comestibles ! © Thomas Louapre

Un commentaire

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  1. Ah ah, bonne initiative mais ils n’ont pas encore gouté aux amis des voisins, qui viennent garer leur voiture sur les espaces verts.
    Nous, on a squatté un gros trottoir plein de ciguës, très mal entretenu pour en faire un petit potager, avec une herbe bien tondue. Eh bien ça n’empêche pas les potes des voisins de venir s’y mettre avec leurs grosses voitures, en veillant à déplacer les grosses pierres que l’on met pour protéger. Et puis, bien sûr, ils klaxonnent en repartant à 1 heure du mat.

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