Les syndicats s'expriment

Polyphonie agricole : la voix des syndicats n°2 et 3

Pendant 70 ans la FNSEA fut le plus important, et peut-être même le seul, syndicat des agriculteurs français. Depuis le début des années 1990, deux formations dissidentes entendent porter une autre voix : il s’agit de la Confédération Paysanne et de la Coordination Rurale, respectivement troisième et deuxième représentants. Nous avons rencontré leurs porte-paroles.

Vos mouvements sont apparus au même moment. Coïncidence ou machination ?

Bernard Lannes, président de la Coordination Rurale En 1992 une réforme de la Pac est conduite par Mc Sharry, qui fait entrer l’agriculture européenne en plein dans les règles du commerce international. On affirmait que cette réforme nous mènerait droit dans le mur et c’est effectivement ce que nous sommes en train de vivre. C’est à ce moment que des agriculteurs sont partis de la FNSEA pour créer la Coordination Rurale. Au départ, il s’agissait d’un mouvement citoyen qui s’adressait aux agriculteurs d’abord, mais aussi à l’ensemble des ruraux et qui s’était structuré autour du blocus de Paris. Nous sommes ensuite devenus syndicat officiel en 1994 pour pouvoir peser dans les instances. 

Mikel Hiribarren, secrétaire général de la Confédération paysanne – Plusieurs groupes militants ne se reconnaissaient plus dans les combats de la FNSEA depuis les années 1960, et ils ont fini par fusionner en 1987 pour former la Conf’, mais dans l’actualité il ne s’est rien passé de précis cette année-là.

 

Vos mouvements sont issus de la FNSEA. Qu’est-ce que vous lui reprochez ?

Bernard Lannes, président de la Coordination Rurale La FNSEA est dans une logique exportatrice, donc elle soutenait la réforme Mc Sharry. Elle a même participé à cette réforme puisque bon nombre des instigateurs du Xe plan qui a guidé ce commissaire européen étaient des membres de ce syndicat. L’idée de cette réforme était d’aligner les prix agricoles européens sur les cours mondiaux. Évidemment, nous avons des coûts de production plus importants que d’autres pays. Alors la réforme prévoyait de compenser l’écart avec des aides publiques. Nous, ça ne nous plaisait pas que les agriculteurs dépendent des aides. Avec le temps, les aides ont diminué et été soumises à des conditions de plus en plus difficiles à remplir. De là vient aussi une partie de l’excès de paperasse dans les fermes. Nous, on veut des prix, pas des primes.

Mikel, Confédération Paysanne – La FNSEA et son corollaire des Jeunes Agriculteurs déterminent les orientations de l’agriculture française, main dans la main avec les ministères successifs. Cette cogestion va à l’encontre de l’intérêt général en terme d’occupation des territoires et de qualité des produits. L’économie de marché libérale qu’ils défendent élimine des centaines de milliers de paysans, et leur politique axée vers une production d’exportation pousse les fermes et les régions à se spécialiser ; les régions céréalières, surtout, ont pris une ampleur extraordinaire. Cette politique concentre les outils de production, les capitaux et le foncier entre les mains de toujours moins de paysans.

 

À quoi ressemble l’agriculture dont vous rêvez ?

Bernard Lannes, président de la Coordination Rurale – On était les seuls à porter l’idée « d’exception agriculturelle ». C’est-à-dire que l’on veut sortir la production agricole de l’OMC, comme la France l’a fait pour la culture. Il faut empêcher la spéculation et les fausses pénuries organisées par les marchés financiers. On ne veut pas une agriculture qui produit pour produire, mais pour nourrir, une agriculture nourricière. Pour nous, l’agriculteur est un chef d’entreprise qui connaît son terroir, ses terres, son environnement économique : il doit avoir la liberté de faire ce qui lui semble le mieux pour son entreprise. Nous devons mettre en place les conditions qui lui permettent de choisir ses prix, ses modes de production, ses filières de commercialisation.

Mikel, Confédération Paysanne –  On aimerait des campagnes avec des paysans nombreux, des territoires vivants, une économie maîtrisée et bien organisée. Il faut plus que jamais retrouver des logiques de proximité, non pas sur des arguments identitaires, « manger français parce qu’on est Français », mais chercher une production en adéquation avec la consommation. Cette autonomie se fait sur des dimensions plutôt régionales, et l’échelle européenne trouve une certaine pertinence dans plusieurs cas. On ne dira jamais que toutes les céréales de France doivent être consommées sur le territoire français. Les vins, les spiritueux, les fromages sous appellation doivent même trouver des marchés bien au-delà de l’Europe. Ce genre de produits ne viendra pas inonder les marchés africains ou asiatiques, et n’empêchera pas les populations autochtones de consommer leurs propres productions. Dans notre philosophie, chaque territoire, partout dans le monde, a le droit d’être autosuffisant, on appelle ça la souveraineté alimentaire, et c’est ce qui nous oblige a être infiniment réservés sur les politiques d’exportation.

Dans votre bain moussant, vous préférez inviter Le Pen ou Mélenchon ?

Bernard Lannes, président de la Coordination Rurale – Je vois le sous-entendu… Notre syndicat est jeune et l’image d’extrême-droite nous a longtemps collé à la peau. Il faut dire que la FNSEA joue là-dessus : « Coordination Rurale c’est l’extrême droite, Confédération Paysanne c’est l’extrême gauche, et nous, ouf, on est mesurés, on rassemble tout le monde. » Pour peu qu’on se penche sur nos positions, on voit que ce n’est pas fondé. Hormis nos positions, il faut savoir, et c’est une originalité de la CR depuis sa création, que nos représentants ont l’interdiction d’avoir une carte politique, et nous n’appelons pas à voter pour qui que ce soit. On parle avec tous les partis. Des personnes d’horizons politiques très divers relaient nos positions. Nos combats n’ont pas d’étiquette politique. Ils sont inspirés par nos expériences de terrain et par le bon sens paysan.

Mikel, Confédération Paysanne – On est souvent soupçonnés d’une proximité avec les partis de gauche ou les écologistes. De fait, nous sommes apartisans et n’appelons pas à voter. Après, c’est vrai que nous défendons des valeurs qui se retrouvent davantage dans certaines formations politiques que dans d’autres. Dans les valeurs qu’on porte, il y a la juste répartition des richesses, la maîtrise sur le travail et sur le capital, la solidarité, la justice sociale.

L’Union Européenne, vous êtes pour ou contre ?

Bernard Lannes, président de la Coordination Rurale – On ne veut pas sortir de l’Union européenne : on veut une réorientation de la Pac. S’aligner sur les prix mondiaux, on y arrivera jamais, à moins de détruire tout notre système de protection sociale, entre autres choses. L’Union européenne est le seul espace économique à avoir un marché intérieur ouvert aux quatre vents. La logique d’un protectionnisme éclairé européen semble pourtant évidente.

Mikel, Confédération paysanne –  Je ne peux m’exprimer que sur la Pac. Actuellement, celle-ci mène à l’agrandissement des fermes et à leur industrialisation. Les fermes sont si grosses qu’elles deviennent intransmissibles. C’est à l’opposé de l’agriculture paysanne que l’on souhaite, avec des fermes nombreuses qui respectent l’environnement.

Les normes environnementales et sociales, vous dites stop ou encore ?

Bernard Lannes, président de la Coordination Rurale – Les normes environnementales sont l’objet d’une instrumentalisation politique. Elles sont préparées par des gens en totale déconnexion du terrain et leur application est un casse-tête sans nom sur le terrain. À la CR, nous avions fait constater par un huissier que certaines dispositions étaient tout simplement inapplicables dans la réalité. Il serait bon d’évaluer celles que nous avons avant d’en ajouter encore et encore. Les agriculteurs n’en peuvent plus de ces superpositions de normes.
Nous sommes également soucieux de préserver notre système de protection sociale. Peut-être par d’autres pistes de financement telles que la TVA sociale notamment. Nous sommes également très défavorables aux dernières orientations proposées par certains en faveur d’un système assurantiel obligatoire pour les revenus ou les dégâts climatiques.

Mikel, Confédération Paysanne –  Il est facile de mobiliser la colère des paysans  contre ces normes écologiques. Mais souvent, derrière, se cache la nécessaire sensibilisation vers une transition agricole. Nous sommes aussi attachés au système de protection sociale et nous ne voulons pas le détricoter davantage car il a déjà du mal à fonctionner. Pour notre part, on commence par dire que les normes doivent être adaptées à ceux qui les subissent. On sait bien que la petite production agricole subit des normes qui sont conçues pour l’industrie et qui lui sont très mal adaptées. Les normes ne doivent pas asservir mais servir.

Les semence paysannes, les OGM, vous dites miam ou beurk ?

Bernard Lannes, président de la Coordination Rurale – L’interdiction de ressemer librement et gratuitement ses propres semences est un scandale absolu, historiquement et philosophiquement absurde qui permet d’enrichir les grosses firmes semencières. Nous défendons les semences fermières. D’ailleurs, c’est un agriculteur de la CR qui préside actuellement la Coordination nationale pour la défense des semences fermières (CNDSF).
Pour les OGM, la CR affirme que notre agriculture a tout intérêt à se préserver des OGM, pour valoriser sa production auprès des consommateurs européens qui, en majorité, les refusent. Nous avons cependant une approche mesurée et non dogmatique, surtout centrée sur l’intérêt des agriculteurs.

Mikel, Confédération Paysanne – Les paysans d’Europe ne savent plus cultiver qu’avec des semences industrielles et standardisées. Les multinationales vendent ça avec des engrais, des pesticides, toute cette logique infernale que la population française commence à comprendre, mais qu’il est difficile d’inverser.  Nous sommes donc, bien sûr, largement favorables à l’échange des semences. Cela fait partie de l’autonomie des paysans. Tout comme le combat contre le développement des OGM, sur lequel on s’est bien fait connaître.

On connait vos buts. Pour les atteindre, quelles sont vos stratégies ?

Bernard Lannes, président de la Coordination Rurale – Depuis 25 ans, notre mouvement grandit. En termes de représentation, nous sommes aujourd’hui le deuxième syndicat agricole, et nous sommes à la tête de quatre chambres d’agriculture. Nous intégrons les interprofessions une à une. Nous voyons que de plus en plus de responsables politiques s’intéressent à nos idées.
Mais nous nous heurtons à une cogestion héritée de longue date. Pour beaucoup, voter pour la FNSEA était une habitude, presque une tradition familiale, mais cette tradition perd du terrain parce que les gens voient bien où elle nous mène. Nous voulons redonner le pouvoir aux agriculteurs. Le moyen d’y parvenir est de leur donner envie de voter pour nos listes aux prochaines élections des chambres d’agriculture.

Mikel, Confédération Paysanne –  On a des leviers d’action concrets, par exemple l’association Fadear, qui accompagne les paysans à s’installer et à s’engager dans une transition vers une agriculture durable. Sur le moyen terme, on a de grands espoirs dans les mobilisations avec la société civile. On sent bien que le vent tourne. On le voit dans les médias, mais aussi quand on rencontre les gens, les urbains… Tout le monde est sensible à la qualité des produits, à la salubrité, aux méthodes de culture. La Ruche qui dit Oui ! fait partie des organisations qui s’efforcent de faire des liens directs entre une consommation et une production de qualité. En tant que syndicat, on est pour un combat politique collectif avec tous les alliés possibles, en dedans et en dehors du champ agricole, afin de mobiliser les consciences et de faire en sorte que l’alimentation demain soit une vraie préoccupation, même si elle doit coûter un peu plus cher.


Illustrations : Arthur Bonifay.

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