Entreprise-modèle

L’herbier du Diois, des racines soixante-huitardes à l’industrie écoéthique

Depuis quarante ans au pied du Vercors, l’herbier du Diois s’est spécialisé dans l’import-export de plantes, toutes issues de l’agriculture biologique. Prime verte en fin de mois, cadres aux 35 heures et bâtiment à énergie positive, cette petite industrie veut être un modèle d’écologie entrepreneuriale.

Dans le genre cadre de travail sympa, l'Herbier se place là.

Tijlbert Vink se penche d’un bac rempli d’une mousse verte et douce. Du résidu d’artichaut. « Il faut une semaine pour trier 500 kg. Au final, seulement 150 kg seront gardés. C’est pour la demande pharmaceutique, l’artichaut a des vertus digestives », explique-t-il en saisissant le duvet à pleine main. Plus loin, sur les tapis bleus de préparation de commande glissent d’intrigants pop-corn. De la camomille romaine, qui peut être utilisée pour des soins capillaires et vous rendre blonde platine. Et là, il y a de la mélisse – hélas, c’est là qu’est l’os, elle demande 6 kilos de frais pour 1 kilo de sec à l’arrivée.

Une molécule du romarin, par exemple, est utilisée pour la conservation du poisson, quand les extraits de guarana (caféine) du Brésil se retrouveront dans des boissons énergisantes.

Ce ne sont que quelques exemples parmi les 350 variétés de plantes, fleurs, racines et épices qui transitent toute l’année à l’Herbier du Diois. Et comme le thym albanais n’a rien à voir avec ses cousins portugais, espagnol ou polonais, cela génère en réalité plusieurs milliers de sous-catégories de saveurs et d’odeurs. Autant de matière première biologique qui finira ici en cuisine, là en parapharmacie. Certains végétaux sont aussi recherchés pour leur principe actif. Une molécule du romarin, par exemple, est utilisée pour la conservation du poisson, quand les extraits de guarana (caféine) du Brésil se retrouveront dans des boissons énergisantes. L’entreprise traite près d’un millier de tonnes d’herbes par an. Et l’usine baigne dans de surprenants effluves floraux.

Herbes, guitares et fromages de chèvre

L’Herbier du Diois prend racine en 1979, lorsque les Vink, Ton et Marieke, venus des Pays-Bas s’installent dans la vallée de la Drôme, près de Die, célèbre pour sa Clairette depuis Pline l’Ancien. « Ils sont venus comme étrangers dans un village où l’exode rural avait tapé fort », raconte leur fils Tijlbert, 38 ans. Associés à un couple de compatriotes, ils font tourner une petite exploitation en vendant du fromage de chèvre sur les marchés du secteur. Les plantes aromatiques et médicinales viennent en complément. Dans ce microterritoire au sud du massif du Vercors, le climat est bienveillant, quasi méditerranéen, 300 jours de soleil par an, avec ce qu’il faut de précipitations. Les vastes champs de lavande méridionaux s’aperçoivent à quelques encablures. La région offre du potentiel, et venant du pays des fleurs, les Vink l’ont bien senti. Les labels verts Ecocert ou AB n’existent pas encore qu’ils commercialisent leur tisane naturelle, la première du genre en France, selon Tijlbert.

Puis l’entreprise se diversifie. « Nos clients ne voulaient plus seulement de la sauge, du thym, du romarin. Ils voulaient de la verveine, de la fleur d’oranger, du safran. » Au tournant des années 2000, alors que le bio se fait un nom, L’Herbier passe au stade industriel. « Notre travail consiste à préparer et transformer la matière première pour qu’elle puisse être utilisée par l’industrie », explique le patron qui a repris les rênes en 2004. Feuilles et fleurs sont d’abord séchées avant d’être transformées : triées, tamisées, broyées, coupées, mélangées, aromatisées, pesées, débactérisées et préparées pour envoi. Au fin fond du Diois se côtoient ainsi du tilleul français, du rooibos d’Afrique du Sud ou encore l’harpagophytum de Namibie.

Le tour du monde dans un hangar

L’Herbier échange directement avec trois cents producteurs en France, dont une quarantaine dans le Diois. « On travaille aussi avec des coopératives, mais notre vrai centre d’intérêt c’est la relation directe avec les indépendants : les aider à produire, à se diversifier pour éviter la monoculture et étaler leurs risques et leur travail toute l’année. Ça demande plus de travail, mais on a un contact avec chaque personne, chaque humeur. »

L'écologie, ça concerne aussi la relation avec le producteur, la construction du bâtiment comme la façon de travailler avec les gens au quotidien.

La société importe ses herbes de 27 pays et les exporte dans 25 autres, du Japon aux Amériques. Elle embauche régulièrement, élargit son marché et engrange un bénéfice net de 120 000 euros en 2015. Petit chiffre. « Il est stable. On investit tout, 300 000 euros en machines par an, pour rester au niveau », justifie le patron. Compétitif, en d’autres termes. « On reste une entreprise, s’excuse-t-il presque, j’essaie de faire du chiffre d’affaires. La concurrence, ça stimule. Et quand il y a eu une petite crise en France, on était content d’avoir des clients au Japon. C’est dangereux de dépendre d’un seul marché. En plus, c’est enrichissant culturellement, l’export. »

Bref, ce n’est pas parce qu’on est industriel, capitalistique et qu’on vend à l’étranger, qu’on s’éloigne du local et des principes écologiques. Car l’écologie, estime Tijlbert Vink, « ça concerne aussi la relation avec le producteur, la construction du bâtiment comme la façon de travailler avec les gens au quotidien. La structure sociale n’est que le reflet du bio ». À l’échelle de son entreprise, les principes semblent appliqués.

L’idée en béton : un bâtiment en paille

La structure, c’est d’abord le bâtiment. Sorti de terre fin 2009, ce concentré d’intelligence écologique a coûté 3,2 millions d’euros. Les études ont à elles seules croqué 600 000 euros du budget, soit l’équivalent du montant des aides publiques que L’Herbier a perçu pour l’ensemble du projet. À la pointe ? « Il y a six ans, on est allé très loin. On était le premier bâtiment industriel en paille en France. Des années de batailles avec les assurances. » Jusqu’en 2014, le bâtiment était positif énergétiquement ; et l’électricité produite par les 2 000 m² de photovoltaïque permettait, une fois revendue, d’amortir le coût exorbitant du chantier.

À l’intérieur, c’est un peu comme en boîte, trois salles, trois ambiances, avec des températures qui s’équilibrent grâce aux matériaux choisis : des murs de monobriques orientés plein sud qui emmagasinent la chaleur, des caissons de paille pour maintenir le stock à 13°C, un puits canadien pour compléter la régulation thermique… « Construire un écobâtiment, c’est un poids économique, mais si la majorité des entreprises faisait l’effort, on aurait un impact. Le manque d’argent excuse beaucoup de choses. Ce sont des choix politiques. »

La mesure phare, c'est la prime verte, instaurée dès la fin du siècle dernier. Les employés la touchent lorsqu'ils se rendent au travail avec un mode de transport propre.

Quant au social à L’Herbier, c’est 50 salariés aux 35 heures, quatre jours par semaine. Même les cadres. La parité homme-femme est respectée, et se mélange une diversité – encore – de nationalités. La mesure phare, c’est la prime verte, instaurée dès la fin du siècle dernier. Les employés la touchent lorsqu’ils se rendent au travail avec un mode de transport propre. Elle monte à 100 € par mois pour ceux dont les trois-quarts des trajets s’effectuent de cette manière. Patrice, 40 ans, fait partie des plus motivés. « C’est parti d’un défi avec une collègue qui n’avait pas le permis. » Il parcourt 53 km à vélo tous les jours depuis sept ans. « Je fais des économies énormes », assure-t-il.

Environ la moitié des salariés l’empochent, selon les saisons. « En 2015, j’ai versé 14 000 euros de prime verte », indique Tijlbert. Pour se rapprocher du travail, une dizaine ont même fait construire leur maison – souvent écologique -, et d’autres ont déménagé. Tijlbert se réjouit : « Je paye 1,6 million de charges salariales par an. C’est une richesse qui reste dans le Diois, autour de l’activité. C’est la fierté de L’Herbier. On amène ainsi un peu de contre-pouvoir à ces mégapoles qui aspirent tout. Pour moi, c’est ça, l’économie circulaire qui a du sens. »

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