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Sage polyculture-élevage

Vaches et céréales, la clé des champs

Si le soleil lorrain nous honore de sa présence, il faut plisser les yeux pour saisir l’étendue des parcelles. Clément et Clotilde ont investi une ferme d’élevage, résiliente malgré sa taille. Comment ? Il n’y a pas mille vaches, mais bien autant d’épis.

L'élevage de limousines combiné à la culture de céréales offre plus d'autonomie agricole à la ferme de la Saule, en Lorraine. © Laura Sifi

Des vaches pâturant au grand air, le foin soulevé par les fourches, la poussière de céréales sur la cotte, le carillon des barrières métalliques. Voilà pour l’image d’Épinal. La ville n’est d’ailleurs pas loin. Comptez une heure de route pour fendre le paysage, qui ne varie pas plus que le tracé est sinueux. Les monochromes de blé et colza tapissent l’horizon. La ferme de la Saule est plantée dans ce décor, à Montenoy, à deux pas de Nancy, en Lorraine.

En guise d’introduction, une problématique de paysan·nes reconverti·e·s : élever près de 200 bêtes pour leur viande, le nourrir sans achat extérieur, jouer les équilibristes pour que les céréales poussent, et se verser suffisamment pour becqueter.

En 2015, Clément et Clotilde ont repris cette exploitation bio, ancrée dans le paysage depuis trente ans. © Laura Sifi

C’est une grosse exploitation qu’ont reprise Clément et Clotilde en 2015 : 200 hectares rassemblés que vaches rustiques et fermier·ères peuvent parcourir à pied depuis la grange. Tu vois là-bas, ce sont nos bœufs, pointe depuis une parcelle surélevée Yannis, le seul salarié de la ferme. En face, une dizaine de petits points noirs se détachent dans la pente enneigée. Si j’appelle les vaches qui sont là avec nous pour manger, parfois les mâles entendent aussi avec l’écho et on les voit réagir à l’appel de la soupe ! Il faut dire que les menus sont fait-maison et bio. Clément et Clotilde nourrissent leur troupeau de limousines de manière autonome, avec ce qui pousse sur place.

Le foin et la paille dispersés aux bêtes chaque jour par Clément et Yannis proviennent des champs alentour. © Laura Sifi

Du vert dans l’auge

Comme eux, 4 % du cheptel français est élevé selon le cahier des charges bio. Dans les grandes lignes, la taille des élevages est limitée, les vaches pâturent dès que possible ou jouissent d’une étable spacieuse. La priorité est donnée aux médecines douces : les antibiotiques ne sont pas automatiques ; les stimulateurs de croissance et les hormones interdits. Le transport vers l’abattoir doit être réduit au minimum.

Et que mange une vache ? De l’herbe fraîche en été, séchée en hiver ou fermentée pour les adeptes de la productivité (l’ensilage d’herbe ou de maïs est interdit par Demeter et Nature et Progrès, notamment pour des questions de pollution des cours d’eau et de santé animale). Pour couvrir tous leurs besoins, il faut des protéines. Généralement, le colza ou le soja issus de l’industrie s’en chargent. En bio, où 50 % de l’alimentation minimum doit provenir de l’exploitation, le système de la polyculture-élevage est souvent considéré comme la référence.

En plus de l'herbe fraîche ou séchée, les céréales apportent de l'énergie nécessaire aux animaux. © Laura Sifi

Semer l’or pour faire son beurre

La ferme lorraine parvient à garnir les auges de foin et de céréales locaux grâce à son autre activité. Les cultures de luzerne, avoine, blé, lentille, sarrasin, seigle ou pois se succèdent au fil des ans dans le sol. Les rotations évitent que celui-ci s’épuise. Les grains sont triés puis stockés dans de « petits » silos de 30 tonnes, pas loin de dix fois moins qu’un contenant classique en production de masse. Ils dorment côte à côte dans la pénombre. Au-dessus, des passerelles quadrillées et des enchevêtrements de tubes donnent à l’espace des airs de cathédrale métallique, inanimée. La machine s’éveille quand les immenses portes latérales s’ouvrent, l’église du village en fond.

C’est parce qu’il y a les vaches qu’on peut faire des céréales.
Les grains qui ne finiront pas dans nos assiettes sont réduits en farine grâce à ce moulin perché, soudé par Clément en attendant un équipement plus pratique. © Laura Sifi

C’est parce qu’il y a les vaches qu’on peut faire des céréales, précise Clément, appuyé contre un moulin deux fois plus haut que lui. Les grains trop petits ou cassés, invendables à la coopérative, y sont réduits en farine. Ils nourrissent alors les bêtes, en plus des plantes fraîches ou séchées des prairies temporaires. Les déjections compostées fertilisent ensuite les parcelles où les céréales sont semées. Il n’y aurait pas les animaux, on serait bien en peine de produire nos céréales, insiste-t-il.

En tout cas pas de façon résiliente, sans avoir recours à des fertilisants chimiques ou sans épuiser des terres de leurs végétaux pour donner à d’autres. Végétaux qu’il faudrait broyer et épandre mécaniquement pour nourrir une si grande surface. Céréalier·ères et maraîcher·ères le savent, pour maintenir la fertilité, il faut soit de la chimie, soit du pétrole, soit des bêtes. Au long terme, le pâturage qui imite la nature est gagnant puisqu’il permet de maintenir les prairies, puits de carbone indispensables. Le tout à moindre coût.

Les silos stockent blé, lentilles, sarrasin, seigle ou pois, destinés aux magasins bio de la région. © Laura Sifi

À l’abri des tempêtes

L’alimentation s’avère le second poste de dépenses après la mécanisation chez les éleveur·ses bovins, sans compter les prix qui fluctuent. La ferme de la Saule accuse peu de dépenses et vend à un prix décent : Le bio permet à ce type de système d’exister, précise Yannis. Un salaire pour chacun dès la première année quand les pages des revues agricoles esquissent en demi-héros ceux qui se partagent des clopinettes au triple du temps : la prouesse tient notamment à un système rôdé, initié il y a trente ans par les pionniers du bio dans la région. Grâce à la transmission d’un modèle déjà en place, c’est le rythme de croisière, image Clément, si tant est que l’on n’omette pas que le paquebot carbure à soixante heures de travail par semaine.

Les vaches occupent plusieurs coins de la grange d'origine, pas idéalement optimisée pour leur confort et celui des fermiers. © Laura Sifi

Convertie à la fin des années 1980 sans filière bio existante et sans aides, la ferme a dû se forger autour d’investissements très raisonnés. L’idée pour nous désormais, c’est de se faciliter le quotidien, pose le trentenaire, les bottes sur le béton tout juste coulé de son futur quai de stabulation. Malgré le vent du nord qui claque la figure, Clément mime les gestes de travail dans ce futur espace optimisé, le ciel gris lorrain en guise de toit, avec le même enthousiasme qu’un jeune propriétaire pointerait la place du canapé sur son terrain en construction. Les bestiaux seront mieux, avec plus de lumière et moins de courant d’air que dans la grange, et ça nous évitera les manœuvres avec le tracteur dans la cour cabossée ou de ramasser le fumier à la fourche dans les recoins inaccessibles.

En arrière plan, le bâtiment dédié aux silos. Au premier, Clément, sur son futur quai de stabulation. © Laura Sifi

Vache à bascule

Mais l’expérience n’a pas l’instantanéité et l’évidence d’un choix d’aménagement. Clément l’a appris à ses dépends, en 2016 : Aucune vache ne partait en gestation. En dernier recours, j’ai mis tout le monde d’un coup avec le taureau. Elles ont toutes repris en même temps, et je me suis retrouvé avec 70 plutôt que 50 vaches fécondées. Le temps qu’elles vêlent, il a fallu attendre deux ans pour revenir à la normale. Pendant ce temps, il y a moins de place dans les bâtiments et le système alimentaire tremble, regrette-t-il.

L’autonomie alimentaire requiert un équilibre subtil entre le nombre d’animaux et le potentiel du sol à les nourrir. Idéalement, on compte un hectare par vache, soit deux terrains de football. À l’inverse, si l’on réduit le nombre de bêtes, il en coûte à la fertilité du sol. Autre caillou dans la botte en caoutchouc : la sécheresse de plus en plus récurrente ne faisait pas partie de l’équation de départ. En coupant court à l’herbe fraîche à la mi-juillet l’année dernière, la météo pousse à augmenter les rations de foin, prévues pour quatre mois dans l’année et pas plus.

Yannis a rejoint l'exploitation au printemps dernier pour épauler Clément et Clotilde. © Laura Sifi

Bout de gras à bout de bras

Quand le foin vient ainsi à manquer, pour réduire le nombre de bouches à nourrir aux portes de la saison froide, les éleveur·ses qui confient leur viande aux coopératives (plutôt que de la vendre en direct) cherchent à en céder davantage. Résultat, ça bouchonne, d’autant qu’ils sont de plus en plus nombreux·ses en bio. On a beaucoup de bêtes qui sont bonnes à partir et qui sont toujours là, constate Clotilde. Dans ce cas de figure, on sent qu’on n’est pas maîtres. Pourquoi ce recours au circuit long ? Il permet de se concentrer sur un seul but : élever les bêtes, et c’est tout. Les journées ont une fin. Pas de plans de découpe pour l’abattoir, pas de mise sous-vide, pas de vente directe. L’une de nos collègues pas loin fait tout ça dans son labo, mais à plein temps. Si je me consacre à élever la bête, je n’ai pas le temps pour la préparer et la vendre derrière, tranche Clément.

 

Clotilde organise la collecte et la vente des produits des Fermes vertes, un réseau local de huit fermes en agriculture bio. © Laura Sifi

Il y a quinze ans, pour vendre leur viande bio alors qu’il n’existait pas de débouchés, les fondateur·rices de l’exploitation et leurs collègues locaux ont créé collectivement les Fermes vertes. Pendant que les infos n’avaient que la vache folle à la bouche, des caissettes de 10 kilos de viande saine étaient vendues pour remplir les congélateurs des locaux. Clément et Clotilde en proposent toujours par ce biais, quatre fois par an contre tous les mois à l’époque. Les caisses ont moins de succès que deux steaks emballés sous-vide.

Né pour la viande, le réseau a évolué vers une offre alimentaire complète. Il rassemble désormais huit fermes en agriculture bio du département qui mutualisent leurs produits (pain, fromage, viande, légumes…). Les clients récupèrent leur commande dans la ferme la plus proche de chez eux. Dans son bureau, Clotilde se charge de cette organisation d’orfèvre. Sa fenêtre donne sur la cour de l’étable plutôt que les pavés nancéiens qu’elle a quittés au départ en retraite des anciens associé·e·s, il y a deux ans : J’avais toujours dit que c’était dommage de laisser tomber ce réseau de longue haleine au moment de la transmission définitive. Clément seul à bord, le poste dédié aux Fermes vertes était vacant. Clotilde a donc rejoint la ferme pour maintenir ce modèle nourricier. Une question d’équilibre, toujours.

La ferme ne vend pas de veaux. Ici, les bêtes ont ce qu'on appelle de grandes carrières, jusqu'à 15 années pour les 50 mères du cheptel, 3 ans pour les mâles. © Laura Sifi

5 commentaires

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  1. Bravo et bon courage à Clotilde, Clément et Yannis. Pourvu que le changement climatique n’impacte pas trop la pousse estivale…
    Une petite visite s’impose.

  2. Bonjour, vos articles sont souvent très intéressants, et le sujet de celui-ci l’est une fois de plus. Cependant l’usage de la notation inclusive me dérange au point de m’empêcher de lire l’article. Je suggère de proscrire cette notation, quitte à utiliser d’autres tournures de phrases.

    1. C’est un peu exagéré, non ? Il n’y a que quelques mots… Je ne suis pas une grande fan non plus mais là ça ne m’a pas du tout dérangé.

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