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Or vert

En Bretagne, la renaissance du chanvre

Pierre-Yves Normand et son association s’acharnent à bâtir une filière de production aux mille et un débouchés dans cette région jadis couverte de chanvre. On vous embarque dans les champs, mais aussi dans les affres de la législation…

Pierre-Yves Normand et Solen Lebrequer, adhérente de l’association, nettoient les déchets de la plante en vue de les envoyer en analyse, pour envisager de les commercialiser sous forme de tisane. Quant aux fleurs, si la législation n’évolue pas dans le sens de leur commercialisation, elles seront détruites. © Thomas Louapre

Recouvrir la Bretagne de chanvre. C’est le rêve, ou plutôt l’objectif, de Pierre-Yves Normand. Il y a un siècle et demi, la région comptait 100 000 hectares de culture de chanvre. Il y a quelques années, quasiment zéro et aujourd’hui, environ 250 hectares. Du boulot à l’horizon donc, qui n’effraie absolument pas ce Finistérien pur jus.

L’histoire commence au détour des années 2000. Pierre-Yves Normand achète une maison perchée en haut d’un petit bois à l’entrée de Quimper. Pleine de charme, rustique, mais trop frisquette en automne hiver. Je me dis alors : pourquoi pas l’isoler avec du chanvre, comme ce qui se faisait à l’époque dans le coin ? Les prix lui paraissant exorbitants, il décide de planter lui-même, sur deux hectares. Quatre mois plus tard, c’est la récolte, puis la transformation et enfin l’isolation, pour dix fois moins cher que le tarif qu’on lui avait proposé au départ.

Il est interdit aujourd’hui en France de cultiver du chanvre pour ses sommités fleuries. © Thomas Louapre

Pierre-Yves commence à se passionner pour cette plante. J’apprends lors d’un repas de famille que mes grands-parents étaient chanvriers, comme d’ailleurs beaucoup d’agriculteurs bretons du début ou milieu du XXᵉ siècle. Je pose des questions, m’intéresse, mais quelque chose de mystérieux plane quand on parle du chanvre. C’est alors devenu pour moi un besoin viscéral, une quête : mettre à l’honneur cette plante aux multiples potentialités et vertus.

Pierre-Yves fouille, lit, discute, se renseigne et expérimente dans les jardins partagés de Quimper la culture de chanvre, tout en continuant à exercer son métier d’opticien. Des clients touchés par un glaucome ou une tension oculaire venaient me voir, suivant les conseils d’un ophtalmologue, pour goûter de la tisane (des études ont montré que le cannabis thérapeutique pouvait améliorer les symptômes, mais il n’y a pas pour le moment de consensus scientifique à ce sujet, NDLR). Ils repartaient avec leurs lunettes et des sachets de déchets de récolte à infuser, sourit-il.

C’est à ce moment-là qu’il monte l’association Bretagne chanvre développement — qui accueille régulièrement des stagiaires, des personnes souhaitant se reconvertir… — avec un objectif simple : développer la culture de chanvre dans la région, promouvoir ses différentes applications légales et structurer une filière.

Dans les plantations d’Yves de Broc (à droite) à La Brouette de Kerivoal, le chanvre côtoie le sarrasin. © Thomas Louapre

THC controversé

Le chanvre, on le connaît surtout sous son nom latin Cannabis sativa. En fait, il existe (comme pour toutes les plantes) de multiples variétés de chanvre. Toutes contiennent des cannabinoïdes (des molécules), dont le THC, qui est controversé. Le cannabis qui se fume a une teneur en THC très importante (entre 20 et 40 %), d’où ses effets psychotropes. La culture de celui-ci (et par là, la consommation) est donc interdite en France.

Parmi les autres molécules du chanvre, on trouve le CBD. Le cannabidiol n’a pas d’effets psychotropes démontrés, mais présente des propriétés antalgiques et anti-inflammatoires (apaisantes et relaxantes, pour faire plus simple). Si ce principe actif a été reconnu par l’OMS non-addictif et non-toxique, le flou reste aujourd’hui complet en France. La législation indique que l’on peut transformer les tiges, les fibres et les graines de chanvre, en utilisant exclusivement des semences certifiées contenant 0,2 % de THC maximum. Mais le CBD, qui n’est pourtant pas classé comme stupéfiant, s’extrait des sommités fleuries, que l’on n’a pas le droit de commercialiser…, détaille Pierre-Yves.

Au niveau européen en revanche, le commerce et l’utilisation de la fleur sont autorisés (si le taux de THC n’excède pas 0,2 %). Non en France, oui en Europe, si l’on résume. Depuis quelques années, les magasins vendant du CBD (souvent sous forme d’huiles ou de liquides pour cigarettes électroniques) ont donc débarqué dans nos villes. Du CBD de synthèse et/ou importé d’autres pays, précise le cultivateur local.

Logique fumeuse

On marche sur la tête : on a à nos pieds une plante fabuleuse, qui ne nécessite ni eau ni pesticide, qui pousse sous pratiquement tous les climats de l’Hexagone, qui régénère les sols et qui pourrait apporter un complément de revenus intéressant à de nombreux agriculteurs, mais la législation bloque, souffle Pierre-Yves. Si la loi a avancé sur les expérimentations médicales de cannabis thérapeutique (qui vont être mises en route à partir de 2021 avec des produits d’importation), elle patine côté chanvre bien-être.

Ainsi, fin octobre, un amendement sur la possibilité d’extraire de la fleur les molécules thérapeuthiques a été rejeté. Dans l’attente d’évolutions (ou bien de dérogations) du cadre réglementaire, les agriculteurs de l’association continuent de développer ce savoir-faire artisanal, sans vendre les fleurs, mais en cultivant et transformant le reste de la plante, toujours avec des semences légales.

Le chanvre, transformé en farine. © Thomas Louapre

Une trentaine de cultivateurs

En ce début de mois d’octobre, c’est la toute fin de la récolte pour Yves de Broc, agriculteur à Plomelin, à quelques kilomètres de Quimper. Je me suis installé avec l’ambition de replanter du sarrasin, qui a disparu de Bretagne. Puis j’ai rencontré Pierre-Yves et me suis aussi lancé dans le chanvre avec l’association et ses conseils. On se dit qu’on tient là quelque chose d’incroyable, avec des potentiels sans limite, s’enthousiasme-t-il. Sur ce champ-là, l’idée est d’utiliser les tiges et de les broyer pour faire du fil, puis de la toile, avec l’aide d’un tisserand des environs.

L’association a formé depuis les débuts une trentaine d’agriculteurs et met en culture environ 10 hectares chaque année. Ensuite, elle travaille avec des acteurs locaux pour transformer un maximum de la plante : les déchets de culture sont broyés pour les tisanes, les graines vendues ainsi décortiquées ou transformées en huile et en farine, la farine sert à fabriquer des pâtes mais aussi de la bière, comme celle créée par un brasseur du territoire et dans laquelle le chanvre se substitue à une partie du malt et du houblon. Tous ses produits sont pour le moment vendus en local, sous la marque Chanvre de Bretagne. On a créé une société, Bretagne Blue éco, pour se préparer à la commercialisation de tous les dérivés, qui paraissent infinis, puisque l’on a aussi par exemple travaillé sur un bioplastique de chanvre… 

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Envie de plus de photos et d’infos sur la filière bretonne ? C’est par là.

Pour approfondir

Références

Souvent méconnu car très souvent confondu avec le cannabis, le chanvre est pourtant un allié incontournable en cuisine ! Son point fort ? La graine de chanvre regorge de protéines végétales, d’acides gras essentiels, de vitamines et d’omégas, ce qui en fait un superaliment, idéal notamment dans le cadre des régimes végétarien et vegan.

4 commentaires

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  1. Merci pour cet article très instructif.
    Dans le style cultures anciennes oubliées et à revaloriser, notamment en Bretagne, il y aurait également le Lin. Tout le Finistère nord en était couvert il y a deux siècles, avec des conditions de travail très pénibles, mais toute une économie et organisation sociale qui s’est développée sur cette base. La Normandie quand à elle, est première région productrice … au monde !

  2. Je suis surprise de lire qu’il y a tellement de contraintes pour cultiver du chanvre ; il y a une coopérative agricole dans l’Aube qui s’est fortement développée ces dernières années, en travaillant le chanvre récolté par les producteurs de la région (50% de la production française).

  3. Ce monsieur a raison et je lui souhaite bien du courage dans ses démarches. La France marche sur la tête (et l’Europe ne l’aide pas) à vouloir interdire une plante qui a déjà fonctionné et qui a déjà été cultivé et qui a une histoire (non néfaste pour l’humanité) qui dépasse nos générations.
    On a beau avoir des anti-impérialismes contre la culture américaine dans tous les sens, cette dernière a su redonner ses lettres de noblesses et au chanvre et au canabis en redonnant le pouvoir aux agriculteurs dans la plupart des états et dans la plupart des filières. C’est pareil aux Pays-Bas où même sans parler de cannabis le chanvre a aussi sa place dans une partie de la société.
    Mais bon que l’on reste à laisser nos technocrates en cravates décider du sort de notre gestion de la nature…

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