De moutons en fils

Ardelaine ou l’art de se tricoter la vie douce

Glissez-vous dans une couette en laine Ardelaine dans laquelle vous n’aurez plus jamais froid et découvrez une aventure collective initiée par sept amis à la fin des années 1970 dans une ancienne filature à Saint-Pierreville, au fond d’une vallée ardéchoise.

Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait. Inscrite sur les murs d’un bâtiment de la filature, au bord du torrent du village de Saint-Pierreville, la phrase résonne encore longtemps après avoir quitté Béatrice et Gérard Barras.

En cette année de cinquantenaire de Mai 68, la visite à la Scop Ardelaine confirme le succès d’aventures collectives, sans rien trahir des idéaux de jeunesse. Ardelaine, une contraction d’Ardèche et de laine, est aujourd’hui une coopérative de territoire qui fabrique des sommiers, des matelas, des couettes et des vêtements en laine de super qualité. Elle regroupe 54 salariés pour un chiffre d’affaires de 2 millions d’euros. Elle travaille avec 240 éleveurs partenaires et utilise 70 tonnes de laine chaque année.

Tout a commencé un jour de balade en 1972. Gérard Baras, 25 ans à l’époque, fait visiter l’Ardèche à sa compagne Béatrice, 20 ans. Acteurs d’une époque qui porte sa jeunesse, ils expérimentent d’abord ensemble le nomadisme dans une troupe de théâtre ambulant.

La joie du collectif s’est imprimé en nous, raconte Béatrice. Avant de se fixer sur un premier lieu, le hameau du Viel Audon au bord de la rivière Ardèche, face à Balazuc, classé parmi les plus beaux villages de France. Paradis auquel on ne peut accéder qu’à pied, le hameau compte une dizaine de maisons en ruine. Il fera le bonheur des chantiers de jeunesse qui ont en grande partie rebâti le hameau. Mais comme si cela ne suffisait pas, le couple tombe sous le charme d’une filature à l’abandon au fond d’une petite vallée, dans le village de Saint-Pierreville.

On ne connaissait rien à la laine et nous n’avions pas d’argent.

Cela nous a évoqué la Belle au bois dormant, explique Béatrice. Toutes les petites machines enroulées de laine étaient encore là, au milieu des gravats et des toiles d’araignée. Avec l’aide d’amis et de quelques jeunes du Viel Audon, ils sauvent la toiture avant effondrement définitif. Vous êtes la providence, leur confie la propriétaire, qui vit encore sur les lieux. Ils sont finalement cinq de plus à s’installer dans une des seules maisons qui tient encore debout : Pierre Tissier et sa femme Simone, institutrice, Catherine Chambron, titulaire d’un IUT gestion, Frédéric Jean, compagnon du devoir en maçonnerie, et Pierre Cutzach avec son bac agricole en poche.

On ne connaissait rien à la laine et nous n’avions pas d’argent, se souvient Béatrice. Mais à sept, ils souhaitent relancer la filière laine à une époque où les jeunes sont partis, la campagne se meurt et où les vieux matelas en laine sont remplacés par du synthétique de chez Monsieur Meuble.

Sans mise financière de départ, ils décident de tout mutualiser afin de dépenser le moins possible. Deux salaires sont fixes, celui de Béatrice qui est orthophoniste, et celui de Simone, institutrice. Les hommes font les vendanges et s’adonnent aux travaux agricoles saisonniers. La voiture est commune, un potager voit le jour. Nous sommes parvenus ainsi à consacrer 20 % de nos Smic pour acheter les matériaux et se lancer dans les travaux de la filature.

Et miracle, le groupe n’éclate pas et construit pas à pas le projet de coopérative qui verra le jour en 1982. À l’époque, beaucoup partaient faire de l’humanitaire à l’étranger. Mais les campagnes françaises étaient bien mal-en-point, il n’y avait plus de boulot et les savoir-faire ancestraux étaient abandonnés, raconte Béatrice. Nous voulions faire du développement local et cela devait passer par de l’économie sociale et solidaire.

La petite bande fabrique et vend ses premiers fils à tricoter sur les marchés de La Voulte-sur-Rhône et alentours. En complet décalage avec la tendance de l’époque d’abandonner la laine que l’on jette sur les tas de fumier après la tonte des moutons, Ardelaine fait le pari de refabriquer des matelas. Aujourd’hui encore, la commission européenne considère toujours la laine comme un déchet, au même titre que les abats. Elle est pourtant très efficace en feutre de paillage pour l’agriculture.

Les premiers salons Marjolaine à Paris prouvent à Ardelaine qu’une clientèle existe bel et bien dans le réseau bio en plein essor. Un catalogue permet de développer la vente par correspondance et de proposer des vêtements grâce à l’installation d’un atelier de confection à Valence. Ardelaine se frotte au marché européen et présente ses collections en Espagne, Allemagne, Italie. Nous passions nos vies dans les camions, confie Béatrice. Nous aurions pu aller vers l’exportation, le Japon était très intéressé. Mais nous nous sommes posés cette question toute simple : « Où va-t-on ? Nous avions déjà deux enfants avec Christian et Simone, et Pierre en avaient trois. Nous voulions nous occuper d’eux.

Leur vient alors l’idée un peu folle, encore une fois, de faire venir les gens à Saint-Pierreville. En 1990, un premier musée est ouvert, puis un deuxième. Passionnés, les membres d’Ardelaine transmettent désormais à 20 000 visiteurs par an les gestes et savoir-faire du travail de la laine qui a traversé le temps. En 2000, de nouveaux bâtiments sortent de terre pour la production. Suivront en 2010 un café, une librairie, une salle polyvalente pour l’animation des ateliers, un restaurant et une conserverie ! Le tout dans un village de 530 habitants dont une trentaine travaille à la coopérative !

Avec Ardelaine, ils sont parvenus à concilier ville et campagne, à développer l’intelligence collective, à pratiquer mille métiers différents et à élever leurs enfants.

Après plus d’une heure de route dans la vallée de l’Eyrieux, on s’émerveille de pousser la porte de la librairie-café, un espace coloré et chaleureux où regorgent des ouvrages sur l’écologie, l’économie sociale et solidaire, le développement local ou l’éducation. Ce qui frappe à l’écoute de Béatrice et Gérard avec qui nous partageons la soupe du jour, c’est que malgré les obstacles, ils n’ont jamais douté.

Et la réussite pour eux est avant tout d’avoir trouvé l’équilibre entre des sphères en conflit car morcelées, celles du travail, de la famille, des loisirs et de la culture. Avec Ardelaine, ils sont parvenus à concilier ville et campagne, à développer l’intelligence collective, à pratiquer mille métiers différents et à élever leurs enfants. Un conseil, lire le livre Moutons rebelles. Ardelaine, la fibre développement local, écrit par Béatrice Barras et édité par les éditions Repas qui publient des témoignages d’expériences alternatives et solidaires. Là encore, une création Ardelaine !

Pour approfondir

Références

Découvrez l’histoire d’un village coopératif et écologique.

9 commentaires

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  1. Je me sens toute émue par cette réussite solidaire… Vraiment, c’est possible d’aller à contre-courant de l’esprit de mondialisation, de rester dans l’esprit de l’entraide et de la solidarité, et… d’en vivre. Je me sens toute ravigotée aussi. Merci pour l’espoir que cela diffuse, pour les « vieux » comme moi (en tout cas plus de 50 ans) et pour mes enfants. Youppie!

  2. Merci pour ce bel article. J’habite tout prés sur le plateau ardechois..J’y vais régulièrement et y envoie des hôtes..Les touristes sont toujours ravis.

    1. Oui. Sans ambiguïté car on ne dirait pas :  » beaucoup part », mais « beaucoup partent. »

    2. Enfin, beaucoup peut être employé seul, sans complément, comme pronom indéfini à valeur nominale pour désigner de nombreuses personnes ou choses. Lorsque beaucoup est sujet, le verbe s’accorde généralement au masculin pluriel. Plus rarement, le verbe peut être au singulier lorsque beaucoup exprime une grande quantité de choses innombrables et indéterminées. Enfin, beaucoup peut reprendre un nom déjà exprimé; le verbe s’accorde alors en genre et en nombre avec ce nom.

      Exemples :

      – Beaucoup s’imaginent que le temps suffira pour arranger les choses.

      – Beaucoup reste à faire dans ce dossier controversé.

      – Parmi mes collègues, beaucoup sont venus me voir lors de ma convalescence.

      – Comme chaque année, la période de dégel a endommagé nos routes, et beaucoup devront être réparées d’ici l’été.

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