Des racines et des graines

Markal : de l’Arménie au label biologique

Sur la route de Valence à Romans se trouve l’usine Markal, première entreprise biologique de la Drôme. Derrière les céréales, les farines et les graines bien connues aujourd’hui, se cache l’incroyable histoire de la famille Markarian, dont le grand-père, Georges, fut le premier à fabriquer du boulghour en France.

Les champs de l'Arménie.

-1915-

Georges Markarian et sa femme se réfugient au Liban pour fuir le génocide arménien et le massacre de la quasi-totalité de leurs parents. Puis le couple s’embarque sur un bateau pour Marseille, en 1924, avant de poser ses valises à Valence où un grand-oncle a trouvé à s’embaucher. Georges, doué de ses mains, se fait rempailleur de chaises jusqu’en 1936 où il se fait licencier pour cause d’absence de nationalité française. À l’époque, la communauté arménienne se multiplie par vingt en moins de dix ans. Elle s’installe à Marseille, Aix, Orange, Valence, Lyon puis Paris.

Vient l’idée à Georges de produire du boulghour, élément central de la cuisine du pays perdu. Valence est alors entourée de champs cultivés. Des paysans font pousser du blé. Georges achète une meule de pierre, s’installe dans un atelier de 30 m2 dans la basse ville, au bord du Rhône, et commence à cuire le grain, le broyer, le peler, le sécher… Le succès ne tardera pas puisqu’il est le seul en France à proposer cette denrée.

Graines du souvenir

Les arméniens de l’exil s’arrachent ce boulghour tant regretté, présent dans tout le Moyen-Orient, au Liban, en Syrie, en Irak, en Arménie, en Grèce et en Turquie. Georges parvient à nourrir ses cinq enfants dont le cadet, Jacques, deviendra son successeur très jeune. Nous sommes au début des années 1960. Et ne me demandez pas pourquoi, parce qu’il n’en sait rien, raconte désormais son fils Olivier. Jacques observe dubitatif l’arrivée des intrants chimiques dans l’agriculture. Lui n’en veut pas. Il reste fidèle aux cultivateurs qui refusent de traiter leur blé. Et il invente son premier produit bio, le pilpil, une sorte de boulghour aux grains très fins, en hommage aux femmes africaines qui pilaient le blé pour le concasser.

En 1981, il crée avec d’autres l’Union nationale interprofessionnelle des transformateurs et distributeurs de produits de l’agriculture biologique.

-1971-

Jacques quitte l’atelier de son père pour construire une usine à Saint-Marcel-lès-Valence, l’usine Markal actuelle. Sa démarche, incomprise, fait de lui la risée de la filière agroalimentaire. Quel drôle de type ce Jacques, qui décide de ne pas se plier à l’argument massue selon lequel oui, il faut des pesticides afin de produire plus pour nourrir toute la planète. En 1981, il crée avec d’autres l’Union nationale interprofessionnelle des transformateurs et distributeurs de produits de l’agriculture biologique, l’Unitrab, dont il devient le vice-président en 1982.

Il rencontre Émile Noël et ses huiles première pression à froid bio et William Vidal. Ensemble, ils créent Ecocert, la première certification bio en France et posent les bases de l’agriculture biologique. Ils sont seuls contre tous, à l’époque où il n’existe pas encore de réseau de magasins biologiques mais des magasins de régime, leurs ancêtres.

Olivier et Franck, les deux fils désormais à la tête de l'entreprise.

-1985-

Crise de la vache folle. La prise de conscience des effets de la malbouffe profite enfin aux produits biologiques. Jacques Markarian investit dans des machines pour emballer les lentilles, le riz, les céréales et graines oléagineuses dans des petits paquets et crée un premier magasin d’usine en 1993. Il est ensuite rejoint par son fils Olivier puis son deuxième fils Franck. L’offre s’élargit et Markal exporte dans le monde entier. Mais malgré l’appel du pied quasi quotidien de la grande distribution, Olivier Markarian et son frère restent fidèles au réseau des magasins biologiques qui s’est construit en même temps que l’entreprise.

J’ai passé mon enfance à faire les courses dans les épiceries du centre de Valence avec ma mère, explique Olivier. À l’époque, on trouvait les céréales en vrac, dans des grands sacs en toile du jute. Et je livrais tous les week-ends. Je veux rester fidèle à ce commerce de proximité. C’est comme ça, il n’y peut rien Olivier, Markal, c’est une culture et une éthique.

Il se souvient encore des livraisons au fin fond du Larzac avec son père à la rencontre des fournisseurs, des gens formidables, ceux qu’on disait baba cool, des gens francs, honnêtes, d’une simplicité totale. C’est une aventure humaine l’agriculture biologique, des gens qui passaient pour des fadas.

Aujourd’hui, Olivier et Franck ont ouvert un magasin de 600 m2 à deux pas de l’usine où l’on trouve 7500 produits, des fruits, des légumes, de la viande, du sans-gluten. Une sorte de supermarché à leur façon qui reste fidèle aux producteurs locaux quand c’est possible. Car ces derniers, victimes de leur succès, n’arrivent pas toujours à faire face à la demande. La Drôme est pourtant le premier département bio de France avec ses 21 % de surfaces cultivées sans produits chimiques.

La fameuse meule de pierre...

-2018-

À l’usine, le boulghour est toujours cuit à la vapeur pendant une heure trente puis séché pendant cinq heures et non pas à très haute température pour aller plus vite. Ce qui lui donne ce goût si agréable. Ce goût du blé, s’amuse Olivier . La culture biologique est en partie ce qui sauvera l’agriculture, il en est persuadé. Mes enfants de 11 et 13 ans ne comprennent pas qu’on fasse autrement que du biologique. Mon fils espère que quand il passera son permis de conduire, les voitures électriques seront généralisées. Mon père et mon grand-père regardaient la nature, leurs amis agriculteurs et se disaient qu’il n’y avait rien à ajouter, que la terre n’avait besoin de rien d’autre. Question de culture là encore.

Markal est aujourd’hui la première entreprise biologique de la Drôme avec une croissance à deux chiffres et des exportations dans 40 pays. Au pied de l’escalier, la meule en pierre de Georges accueille le visiteur. Mais il faut faire le plein de riz, de sucre, de boulghour, de lentilles, de farine, dans des grands sacs de trois kilos au magasin Cash-bio Markal. Au détour d’un rayon, l’œil est attiré : impossible de repartir sans le papier d’Arménie, mais pas n’importe lequel, celui à la rose, en mémoire de Georges, arrivé par bateau du Liban, en 1924.

6 commentaires

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  1. Une bien belle histoire , on apprécie encore plus les produits quand on en connait l’histoire humaine de cette marque .
    Bravo et je demande aussi à Jean si il veux bien me dire le rapport entre la ligne à haute tension et la qualité des produits. Avez vous des infos précises sur ce sujet ?

  2. Passionnant cet article ! Nous devons donc la structuration de la filière bio en bonne partie à une famille arménienne… Cela montre bien que les migrations et échanges entre cultures sont bénéfiques pour les territoires qui les accueillent !

  3. J’achetais parfois des produits Markal (boulgour pour taboulé) sans connaître cette histoire familiale et cet engagement dans l’agriculture bio. J’en achèterai d’autant plus !

  4. J’ai passé mon enfance à Valence, avec plusieurs camarades arméniens.C’est en 1959 que j’ai découvert le boulghour.

  5. Il est très dommage que l’entrepôt MARKAL soit situé sous une ligne à haute tension … C’est pourquoi je boycotte ces produits. Vraiment dommage …

    1. Bonjour Jean, je ne comprends pas en quoi la ligne haute tension explique votre boycott de la marque, quel est le rapport avec la qualité des produits ?

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