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Retour d'un terre-mer

L’agriculture, phénix de Ouessant

Deuxième épisode. Sur ce petit caillou aux confins de la Bretagne, toute activité agricole avait disparu depuis des décennies, laissant la friche envahir le terrain de manière inquiétante. Entre 2018 et 2020, trois éleveurs et un maraîcher s’y sont installés, sous l’impulsion d’une conseillère municipale audacieuse. Les débuts sont imparfaits mais prometteurs. Les jalons d’un retour à l’autonomie alimentaire ?

La côte nord de l'île d'Ouessant est réputée pour la dangerosité de ses récifs. © Géraud Bosman-Delzons

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Pour lire le premier épisode, c’est par ici !

Pour découvrir les paysans et paysannes de l’île en images, c’est là !

 

À l’extrémité nord de la pince (Ouessant formant une pince de crabe), se dresse le Créac’h, le grand phare zébré emblématique de l’île : dans les nuits sans brume, avec ses faisceaux visibles à 60 km à la ronde, c’est la boule à facettes la plus puissante d’Europe ! Sur cette côte dangereuse, les récifs jaillissent comme des canines de géants, les vagues sont de véritables langues qui fauchent le promeneur. Comme cet enfant de dix ans, en octobre dernier. Un traumatisme, assure Dominique Moigne, adjointe à l’environnement, le visage grave, qui insiste auprès des médias pour prévenir des dangers des sentes côtières.

C’est à quelques coups de pédale en contrebas que l’on a rendez-vous avec une autre Créac’h : Charlène Créac’h, 26 ans. Ce matin-là, rien ne va. Pépette, la jeune border collie croisée, aboie beaucoup mais peine à diriger le troupeau de brebis. L’heure tourne et la bergère s’en agace : À cette heure-là, j’ai quasiment fini la traite… Le paternel est appelé à la rescousse.

Charlène Créac'h a décidé de revenir à ses racines pour s'installer comme cheffe d'exploitation. © Géraud Bosman-Delzons

Si Marie et Thomas Richaud ont été sélectionnés pour leur expérience (lire épisode un), le projet de Charlène a également été retenu parce qu’elle est de l’île, explique Dominique Moigne. On s’est dit aussi que les éleveurs pourraient se soutenir mutuellement. Charlène, elle, ne se voyait pas vivre ailleurs qu’ici.

C’est pourtant loin de ses racines, dans les steppes de Mongolie, que le déclic survient, il y a trois ans. Elle y découvre l’élevage extensif. À son retour, elle obtient son brevet de responsable d’exploitation et choisit l’élevage ovin. Pour son amour pour ces animaux mais aussi parce que le mouton est une identité de l’île. Désormais, elle se trouve à la tête d’un joli troupeau de 55 manechs tête rousse, une race de brebis basque, rustique comme les jersiaises, adaptées à la vie au grand air nuit et jour. L’année prochaine, son exploitation Ti Feurm Tadig Kozh (la Ferme de grand-père) sera labellisée bio.

Elle aussi a connu quelques déboires logistiques : les brebis coincées au port pendant deux semaines, ou encore l’alimentation de ses bêtes infectée par un champignon : Je faisais venir de l’orge du continent, par tonne, et je stockais les sacs sous une bâche, faute de hangar. Mais un champignon microscopique s’y est développé. Ça m’a tué une brebis et un maout. Maintenant, je commande des stocks de 25 kg que je peux garder au sec, mais ça me coûte plus cher…

Les trois éleveurs n’ont donc qu’une hâte : pouvoir enfin investir la fromagerie et le bâtiment de stockage financés par la commune. Ils auraient dû être livrés dès leur arrivée mais ne le sont toujours pas cet été. Le Covid bien sûr. L’insularité surtout. C’est le jeu : tout prend du temps sur l’île. La moindre commande peut prendre plusieurs semaines, dit Thomas, dans un sourire résigné. Marie est bloquée tous les jours par la fabrication. À terme, on pourra fabriquer tous les deux jours, ça dégagera du temps pour le reste. C’est très long, regrette l’élue Dominique Moigne, indiquant qu’il ne sera prêt qu’à la fin de l’année.

C’est le jeu : tout prend du temps sur l’île. La moindre commande peut prendre plusieurs semaines.
Charlène Créac'h conduit un cheptel d'une cinquantaine de brebis d'origine basque et fabrique des yaourts et des fromages frais. © Géraud Bosman-Delzons

Marin ou maraîcher, lié à la nature

Reste le troisième larron. Ou plutôt le premier, puisque le maraîcher est là depuis 2018. On a réussi à le dénicher, agenouillé dans ses plants de tomates, sous l’une de ses quatre grandes serres enclavées au cœur de Lampaul, le bourg-capitale de l’île. Sur l’un des rares terrains qui étaient disponibles, et pour cause : c’est l’Église qui a vendu ses parcelles à la commune.

Vincent Pichon est maraîcher et navigue entre les îles du Ponant (Molène, Ouessant, Sein...) et le continent. Il cultive en agriculture biologique et vend ses produits en circuit court. © Géraud Bosman-Delzons

Vincent Pichon, 52 ans, a continuellement balancé entre deux vies : celle en mer et celle sur terre. Sans préférence, dit-il : Ce sont deux métiers qui se ressemblent beaucoup, de par l’importance du climat et du lien avec la nature. Il passe son temps entre l’île voisine de Molène, sur laquelle il habite et cultive ses pommes de terre en plein champ, et Ouessant dont il est assez fan et où il gère presque seul ses plantations. Biologiques, les plantations, une évidence pour lui. Contre les parasites, il a opté pour la lutte intégrée. J’ai introduit des insectes pour niquer les pucerons. L’année dernière, j’ai perdu tous mes melons à cause d’eux. Faut plus me parler de melon. De toute façon, ça ne vaut pas le coup [ou le coût, NDLR]. Sur ses recettes, il ne s’étend pas trop : Si j’ai un Smic, c’est déjà bien. Si ça ne rentrait pas, ce serait déjà fini.

Ce projet, entièrement autofinancé, était pour ce Finistérien une double aubaine. De reconversion d’abord, car être matelot, quand même, ça use. Et puis ici, il a pu mettre des serres — Molène est trop petite pour en installer — et prendre de l’avance sur la saison. Ça fait quinze jours que j’ai des fraises, se réjouit-il en ce début de mai. Idem pour les tomates. En plantant de la Précoce de Quimper, je sais qu’en juin, j’en aurai déjà. Sur ces terres battues par les embruns toute l’année, ses légumes ont un goût et un parfum très prononcés, promet Vincent Pichon, de l’aveu des chefs cuisiniers qu’il fournit. On a une carte à jouer là-dessus. Chaleureux et loquace, Vincent Pichon n’a cependant pas de temps à perdre. Avant de reprendre le large, il doit livrer ses légumes aux restaurateurs ainsi qu‘à l’Île en Vrac, le magasin bio/circuit court qui a ouvert il y a trois ans également.

Fin de journée pour l'agriculteur qui livre ses produits à l'Île en Vrac, une épicerie qui a ouvert ses portes en août 2018. © Géraud Bosman-Delzons

La sensible question foncière

Avec ce sang neuf et motivé, l’île vise-t-elle une forme d’autonomie alimentaire ? Quand on voit la surface disponible, on se dit qu’il y a de la place. Mais l’autonomie n’est envisageable que dans un avenir lointain, modère Dominique Moigne, l’élue de la commune qui a initié le projet. L’obstacle : la complexe et sensible question du foncier. D’une part, le labour est refusé par les propriétaires. D’autre part, les dizaines de milliers de parcelles (!) ont été héritées en indivision. La population ouessantine en majorité refuse pour le moment que les terrains soient labourés, à cause de la perte des sillons et des bornes qui sont les marques qui permettent à chaque propriétaire de retrouver ses terrains. Une solution de court terme existe : Des terrains qui ont déjà été labourés du temps de la Ferme Saint-Michel [brève expérience de relance agricole dans les années 1980] seront utilisés en priorité par les éleveurs pour cultiver des aliments, à savoir des céréales pour leurs vaches et moutons, et par le maraîcher pour des cultures en pleine terre.

 

Dominique Moigne ne veut pas précipiter les choses et savoure une expérience collective prometteuse : Pour le moment tout se passe bien pour nos quatre agriculteurs. Les gens voient des personnes travailleuses, sympas et qui créent de bonnes choses. Nous restons très attentifs à l’acceptabilité sur la durée de leurs projets. Il faudra attendre encore quelques années pour que soient envisagés des projets de cultures maraîchères [qui impliquent de labourer et retourner les terrains contrairement à l’élevage]. Et nous passerons, comme les fois précédentes, par un appel à candidatures bâti avec la population qui sera informée par des réunions publiques. Au vu des premiers retours très favorables des Ouessantins sur les produits des uns et des autres — une demi-heure de queue devant leurs stands au marché hebdomadaire —, il y a des raisons de croire qu’une longue aventure est en train de prendre racine… en mer !

 

(1) Françoise Péron, dans Ouessant, l’île sentinelle, 191 p., Locus Solus, 2020 (1re ed. 1985).

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