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Investigation terre à terre

Patrick Lombric sur la piste des nitrates

Salutations, créature de surface, ça fait un bail qu’on ne s’était pas rencardé, non ? Faut dire que je m’étais fait discret, j’étais en infiltration ; une sale affaire de détournement de substrat dans un lombricomposteur… Bref, si tu ne me connais pas, moi, c’est Pat, Patrick Lombric si ça t’convient mieux. Mon job ? Détective de la terre, inspecteur des profondeurs si tu préfères et autant te dire que ceux qui s’en prennent au sous-sol n’ont qu’à bien se tenir !

Un truc qui cloche

L’autre jour, le commissaire m’a branché sur un beau merdier, la pollution au nitrate. J’te cache pas qu’à la base, la chimie c’est pas mon truc mais l’affaire était trop grave, il fallait faire appel au meilleur, et l’meilleur, si t’as pas compris, c’est bibi ! Alors, suis-moi et j’vais t’expliquer l’embrouille.

La pollution des nappes phréatiques, les algues vertes, le pourrissement des mares et des étangs, les marées vertes sur les côtes atlantiques, les risques de maladie chez les bébés humains

Derrière tout ça, c’est les nitrates. Tu vois l’topo ? C’est pas jojo !

Ce que je ne pige pas c’est que de l’autre côté, le nitrate se retrouve partout à l’état naturel et il est même considéré comme l’un des éléments les plus essentiels à la croissance des plantes. On s’en sert comme engrais depuis la nuit des temps et moi-même, je me suis toujours flatté de produire les crottes les plus riches en nitrate de mon quartier ! Jusqu’à récemment, tout allait bien avec le nitrate, alors pourquoi tous ces problèmes ?

Pour commencer l’enquête, la base c’est d’en apprendre un maximum sur le suspect. Une visite au labo s’impose…

©Corentin Perrichot

Passage au Labo 

Labo Rhizobium, nodule 32 – 7 h 24 :

Voilà les bleus, c’est ici qu’est fixé mon RDV. Ici, c’est le fameux labo Rhizobium, spécialisé dans la chimie des sols. J’dois rencontrer le chimiste Henri Bactérie. C’est à lui que je fais appel quand j’dois faire analyser les objets suspects. Ah, le voilà !

« Bienvenue au nodule 32, messieurs dames ! C’est ici, dans cette anfractuosité racinaire, que commence la chaîne de transformations chimiques qui nous mène au fameux nitrate. »

Nos recherches sont financées par le pied de haricots situé en surface. Il héberge le labo et nous fournit de l’hydrate de carbone (note de l’auteur : « des sucres, quoi »). Nos laborantins bactériens hébergés dans le nodule sont capables de fixer l’azote de l’air dans le sol, ce qui va, à terme, nourrir le haricot. C’est ainsi que nous y gagnons tous. Bien sûr, je mentionne le haricot, notre mécène, mais des nodules de ce type peuvent être trouvés dans toutes les plantes de la famille des Fabacées (note de l’auteur : « des légumineuses, quoi »), et certaines bactéries sont capables de fixer l’azote même sans l’aide de ces plantes.

De l’azote au nitrate, le travail des bactéries

Mais si je vous parle d’azote, c’est qu’il est le point de départ pour le nitrate. En chimie, l’azote s’écrit N et le nitrate NO3, autrement dit un atome d’azote et 3 atomes d’oxygène. Vous voyez mieux où je veux en venir ? L’azote effectue tout un cycle dans la terre, un cycle absolument essentiel à la vie des sols et à la croissance des plantes. Les grandes responsables de ce cycle de l’azote et de la création de nitrates c’est nous, les bactéries.

Ici au labo, nos bactéries produisent de l’ammoniac (NH3) à partir de l’azote (N2) fixé par nos bactéries et de l’hydrogène des sucres apportés par les racines. Nous n’avons pas l’exclusivité sur cette production toutefois, l’ammoniac est également apporté au sol par les animaux, les champignons…

Puis l’ammoniaque (NH3) est utilisé par d’autres bactéries pour fabriquer du nitrite (NO2) qui deviendra notre fameux nitrate (NO3) à l’issue d’une dernière transformation bactérienne. À noter que ces processus entraînent au passage une acidification du sol qui peut poser des problèmes pour l’agriculture et la vie souterraine…

©Corentin Perrichot

Propriétés du nitrate

«Ok Henri, j’crois que j’ai pigé comment le nitrate se crée dans le sol. Mais dis-moi, sur le profil du suspect, tu en sais quelque chose ? »

« Le nitrate est l’élément azoté le plus facilement assimilable par la plante. Contrairement aux autres éléments riches en azote comme l’ammoniac, il est directement consommable par les végétaux. C’est pour cela qu’il agit très rapidement comme engrais. Mais, s’il n’est pas consommé sur place, il a tendance à s’évader à la première pluie venue.

 

Ok, donc si j’ai bien compris, le nitrate fout l’camp en se dissolvant dans la flotte et s’infiltre en masse dans les points d’eau au lieu d’être stocké dans les plantes et le reste de la biomasse.

Il faut savoir que les nitrates sont très solubles dans l’eau et s’infiltrent donc facilement dans les mares et les nappes phréatiques. Les nitrates sont la cause majeure de pollution des réservoirs souterrains. En temps normal, la teneur en nitrates des eaux souterraines varie de 0,1 à 1 milligramme par litre, mais aujourd’hui elle dépasse souvent 50 milligrammes, norme retenue pour les eaux potables par l’organisation mondiale de la Santé. Désormais, de telles eaux nécessitent un traitement spécifique pour pouvoir être consommées par les humains. »

« Ok, donc si j’ai bien compris, le nitrate fout l’camp en se dissolvant dans la flotte et s’infiltre en masse dans les points d’eau au lieu d’être stocké dans les plantes et le reste de la biomasse… Attendez, j’ai un appel. Ouaip… Un crime ? Une mare ? Nom de … J’arrive ! »

©Corentin Perrichot

La sale filière des algues vertes

Huelgoat – Finistère 13 h 52 :

Voila, c’est ici qu’on m’a signalé le forfait. Ça va pas être beau à voir ! Si t’as l’cran de m’accompagner sur place, suis-moi. On a un témoin à interroger : Gaspard Têtard, à c’qui paraît. Fais gaffe si tu t’adresses à lui, paraît qu’il est à fleur de peau…

« Bien l’bonjour Gaspard, on m’a dit que tu étais témoin d’un crime au nitrate. J’sais bien que c’est douloureux mais faut en parler p’tit gars, ça permet à Patrick de retrouver les responsables. Tiens, voilà un bonbon au miel. »

M’sieur, regardez ma mare, elle est pleine de grands filaments verts et mous qui forment comme un tapis gluant sur les trois-quarts de la surface. Z’ai beau en boulotter un maximum, ça suffit pas ! Nous sommes trop peu nombreux pour lutter contre l’eutrophisation… Tout est arrivé si vite, ze suis submerzé !

« Eutro-quoi ? »

« Eutrophisation, c’est le nom du phénomène qui pollue nos mares. Les algues vertes se nourrissent des éléments nutritifs dilués dans l’eau. Quant il y a trop de nitrate, elles grandissent à une vitesse ahurissante. Progressivement, elles recouvrent la surface de la mare et plongent la masse d’eau dans l’obscurité. Les phytoplanctons qui ont besoin de lumière pour leur photosynthèse meurent et tous les organismes qui en dépendent finissent aussi par y passer. La mare perd sa capacité à recycler, à filtrer, à s’oxygéner et la désolation s’installe sous l’eau ! Sous la masse d’algues, l’eau croupie finit par produire de l’hydrozène sulfuré puant et toxique.

« Nom d’une taupe, c’est une saleté ce truc … »

« Oui et mon cousin, Sylvain Alevin qui vit au bord de l’océan me dit que la même chose se produit souvent par chez lui, dans l’eau de mer, à une ampleur colossale. C’est ce qui s’appelle les marées vertes ! »

Ne t’inquiète pas, mon bonhomme, je sais qui est coupable. Je vais le coincer et lui faire réparer son forfait.

« Calme-toi, mon bonhomme et essaie de te souvenir comment c’est arrivé. Avais-tu noté des signes suspects ?  »

« Ze sais pas vraiment, M’sieur. Quand z’étais encore un zeune têtard à branchies, notre mare était environnée de haies et d’arbres, les prairies toutes proches étaient pâturées par une dizaine de moutons et tout allait bien. Et puis, ils ont rasés les arbres et qu’ils sont passés avec des grosses machines, ils ont planté du maïs, ils ont tout aspergé avec des trucs… Moi, ça ne m’a pas trop alerté, personne n’avait touché à la mare…

« Ne t’inquiète pas, mon bonhomme, je sais qui est coupable. Je vais le coincer et lui faire réparer son forfait. Tiens, voilà un Mistral gagnant. Courage, mon garçon, on envoie une équipe retirer les algues…

Bon, on décampe, la bleusaille, j’ai un rapport à faire au commissaire ! »

©Corentin Perrichot

Rectifier le tir

Commissariat des affaires souterraines – Quai des Orfèvres, 56e sous-sol – 20h43

« Z’avez un moment, commissaire Bousier ? C’est au sujet de l’affaire Nitrate … «

« Allez-y, Lombric, mais faites vite, j’ai une montagne de merdier à traiter d’urgence ! »

« On avait fait fausse route, commissaire, le problème c’est pas la substance en elle-même, c’est les gogos qui s’en servent n’importe comment ! Dans un cycle qui fonctionne, les nitrates n’ont aucune raison d’aller se fourrer dans les nappes phréatiques ou de s’accumuler dans les étangs, les lacs et les estuaires. C’est à cause de mauvaises pratiques humaines qu’il y a eu tant de problèmes. J’vais pas vous faire perdre vot’ temps. Voici la liste des trucs qu’il faudrait faire pour rectifier le tir. »

D’abord, il faudrait limiter l’apport d’engrais au nitrate dans l’agriculture et si l’on a besoin d’utiliser de l’engrais, il vaut mieux utiliser des engrais riches en azote. Les bactéries vont faire leur travail et le transformer en nitrate nourricier, mais vu qu’elles libèrent le nitrate progressivement, il sera disponible au fur et à mesure des besoins des plantes et ça limitera le gâchis comme les infiltrations. Au passage, ça favorisera la vie du sol et sa fertilité à terme.

Ensuite, il y a un gros boulot à faire pour mieux structurer les sols agricoles. On avait des sols éponge qu’on est en train de les transformer en carrelages ruisselants. C’est pas à un lombric qu’on apprend ça ! Un sol aéré et léger retient l’eau en excès et retient les nitrates par la même occasion. Le labour profond favorise le lessivage des sols. Les nutriments se font la malle, à commencer par les nitrates. Le tassage des sols par les engins agricoles a tendance à les rendre imperméables. L’eau et les nutriments vont alors avoir tendance à décamper vers le point d’eau le plus proche, mares, mers et nappes phréatiques.

Faudrait aussi éviter les concentrations importantes d’animaux qui, par leur déjections, risquent de provoquer des excès de nitrate. Dans la même veine, mieux vaut éviter d’avoir trop de canards ou de poissons dans les mares. Et puis, ce serait pas idiot de développer de la biomasse capable de stocker le nitrate ailleurs que dans l’eau, soit en reconstruisant des haies de bocage, soit en ayant recours à des plantations qui habillent le sol des champs et agissent comme des pièges à azote en attendant les semis suivants.

Quand aux zones déjà polluées, y’aurait moyen d’améliorer les choses en travaillant avec des bactéries dénitrifiantes. Ça, c’est l’astuce d’Henri. Il m’a parlé de bactéries capables de transformer les nitrates en diasote (N2), le gaz qui constitue 78% de notre atmosphère et qui repart illico dans l’air ! En attendant, on peut aussi avoir recours aux plantes phytoépuratrices.

« Beau boulot, mon vieux ! J’envoie des équipes d’intervention sur les zones et je fais remonter les infos, je peux vous dire que ça va faire du barouf au Ministère… »

________

Texte William van den Broek
Illustrations Corentin Perrichot

13 commentaires

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  1. Merci. Mais que faire à notre niveau? Si ce n’est, déja que de jardiner naturellement sans rien si ce n’est que de l’herbe de tonte comme herbicide temporaire et le respect du cycle des cultures?…Comment informer les particuliers des effets toxiques et inéficaces du surdosage des engrais ou autres herbicides et pesticides? Et comment faire pression sur l’agriculteurs intensifs qui enfin parviennent dans ce monde à gagner leur vie correctement en pensant que ce n’est que grace à ces substrats?…

  2. J’ai aimé le texte bien qu’un peu trop simplifié pour moi. Je pense toutefois en faire une base de départ pour mes élèves en lycée agricole du moins pour les CAP.

  3. Excellent texte de très bonne vulgarisation ! A lire, relire et faire lire à nos élèves !

    Concernant le commentaire sur le fait de « bouffer » des animaux, que dire ???? Dans combien de temps devrons nous aussi arrêter de « bouffer » des carottes ??? Les pauvres, on les déracine quand même !

  4. Marrant et très documenté, cinglant et offensif, mais plein de perspectives !
    Ces animaux sont-ils si virtuels que ça ? Et s’ils étaient finalement réels dans un autre univers ?
    Alors, puisque notre ami les a créés sur cette page, associons-nous à eux puisqu’ici sur terre ils ont besoin de notre collaboration, nous sommes les maîtres de cette terre. Montrons le par notre action. J’en suis ! Qui vient avec moi ? jean-marie 06 51 23 32 75, colibri d’Alès

  5. Bonjour,
    Beau texte de vulgarisation. Même s’il y a des oublis (ex. il faut aussi du P pour avoir de l’eutrophisation) et des raccourcis…. mais déjà bien complexe (j’ai vu les remarques).
    Les agriculteurs prennent en compte leur environnement et suivent au mieux les apports en azote pour apporter au plus près des besoins des plantes. Cela depuis plus de 20 ans, mais les actions ne se verront que dans au moins le double dans certaines régions.
    Il ne faut pas oublier que c’est la société qui leur a demandé de produire toujours plus à un coût moindre… C’était à la sortie des guerres. Et ils l’ont fait. Les conséquences se sont vu après. Nous le voyons toujours.
    Arrêtons de stigmatiser une profession qui fait de son mieux pour répondre aux exigences de la société, des consommateurs, des entreprises de l’agro-alimentaire (qu’ils fournissent et qui leurs imposent les prix d’achat)… et de l’environnement. Nous avons besoin de l’agriculture pour se nourrir, pour nos paysages… L’élevage est nécessaire, important pour valoriser l’herbe. L’herbe une très belle usine à filtration pour les nitrates…
    Je m’arrête là, mais j’aurais encore à dire. L’élevage va mal… c’est un autre débat. Les Ruches permettent une valorisation en locale de leurs produits, comme d’autres circuits courts. Mais tous les agriculteurs ne peuvent pas valoriser en circuit court.
    Et pour répondre aux questions, je ne suis pas agriculture, je travaille avec les agriculteurs au quotidien pour l’eau du robinet et j’ai des amis agris.

  6. TRES INTERSSANT CET ARTICLE MAIS UN PEU TROP « chimique » Pas tout compris sauf la fin Enfin heureusement que le lombric est là

  7. J’ai abandonné la lecture à mi-chemin, trop pénible ! Ce pseudo argot n’ajoute rien à l’intelligence de l’article. Certains polluent avec les nitrates, vous polluez la langue française… plus rien ne nous restera !

  8. Bravo. Et alors?
    Depuis l’éternité de la chimie on connaît ce processus qui est mis à mal par le soit disant profit puisque les terres détruites ne produiront plus.
    Bayer associé à Monsanto ont encore une génération de destruction devant eux
    Et on entendra les médias nous enfumer avec le TAFTA alors que le CETA est signé.

  9. tant que les lois seront votées par les politiciens
    tant que l’argent mènera la danse
    tant que les consommateurs (moi ;vous; tous) penserons à leur intérêt personnel avant l’intérêt commun
    bref , tant que l' »homme » existera , notre planète sera en danger
    Il est toujours plus facile de dire ce qu’il faut faire lorsque qu’on exerce pas le métier concerné(ce n’est pas pour cela qu’il ne faut pas les dire , mais il est toujours plus constructif de trouver des solutions réalistes avant de contester des pratiques que je ne cautionne pas pour autant)

    Gilles, Agriculteur bio

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