Vieilles branches

Dans nos villes, des arbres attendent encore les mammouths

Dans nos villes, des arbres ont connu les dinosaures. Témoins d’un autre temps,  ces grandes tiges nous invitent à nous projeter dans notre passé.  De Marseille à Montpellier en passant par Nancy et Paris, suivons-les en balade.

L'arbre fantôme de Savigné (Vienne)

Ils sont trop grands ou trop tordus. Laissent tomber trop de feuilles ou ont de si grosses racines qu’elles soulèvent les trottoirs. En clair, certains arbres font tellement n’importe quoi qu’il faut les couper. Voilà le discours que l’on entend trop dans les villes et villages de France. Pourtant, si l’on regarde un peu mieux, les problèmes viennent souvent du fait que l’on ne réfléchit pas assez à l’avenir d’un arbre quand on le plante, encore petit. Comme le résume bien le botaniste Francis Hallé dans son plaidoyer Du bon usage des arbres : « Bien qu’ils nous soient utiles et que leur présence nous fasse tant de bien, notre ignorance à leur égard nous amène à les calomnier et à les maltraiter. »

Abattage d'arbres au centre du Mans. ©Hervé Petitbon
Tout se passe comme si notre cerveau, adapté au court terme, avait du mal à penser le temps, long, des arbres. Mais tout cela n'est pas inéluctable.

Penser le temps des arbres

Tout se passe comme si notre cerveau, adapté au court terme, avait du mal à penser le temps, long, des arbres. Mais tout cela n’est pas inéluctable et certaines espèces d’arbres sont même particulièrement adaptées pour nous aider.

Pour s’en rendre compte, il faut bien regarder les arbres qui nous entourent. Et s’interroger sur la forme de leurs troncs, de leurs fruits, de leurs défenses ou de leurs feuilles.

C’est ainsi qu’on trouve dans le jardin aux abords du Petit Palais (8e) à Paris, un arbre dont les épines montent à plusieurs mètres de hauteur et dont les fruits sont de très longues cosses très dures. C’est un févier d’Amérique. On en voit aussi au Zooparc de Beauval ou dans la calanque de Morgiou, à Marseille.

Qui s'y frotte, s'y empale. Epines du dévier d'Amérique.
Quel animal ces fruits sont-ils sensés attirer ? Quels géants bourrus ces épines tentent-elles de repousser ?

Dans le jardin des plantes de Montpellier, dans les Arènes de Lutèce, à Paris, ou encore dans le Jardin Alexandre-Godron de Nancy, on peut aussi admirer des orangers des Osages, ces arbres qui donnent de très gros fruits amers à la coque très dure.

Quel animal ces fruits sont-ils sensés attirer ? Quels géants bourrus ces épines tentent-elles de repousser ?

Après quelques recherches, on finit par trouver les animaux en question. Il s’agit des mammouths et des gomphotherium, deux mastodontes disparus il y a 13 à 15 000 ans, qui mangeaient ces fruits et dispersaient leurs graines. À nos yeux, c’est un anachronisme total. Pourtant, c’est logique. À l’échelle de ces arbres, qui peuvent vivre plusieurs centaines d’années, les mammouths ont disparu il y a très peu de temps. Une centaine de générations sépare, au maximum, l’époque des mastodontes du monde actuel rempli de bitume et d’êtres humains.

 

Voilà le mangeur de ces fruits bizarres.

Trop peu pour que la sélection naturelle les fasse beaucoup évoluer, en les séparant de leurs épines hautes par exemple. Quand on les regarde, ces arbres nous rappellent l’incroyable accélération du temps et des événements qui nous ont précédés. Le plus vieil arbre du monde a 43 000 ans. A l’époque, l’homme de Néandertal foulait encore la planète. C’est aussi à cette période qu’a débuté l’extinction de la mégafaune, en Australie puis dans le reste du monde, en grande partie au moins à cause de nos ancêtres.

Nos origines arboricoles

À l’échelle des arbres, ces changements majeurs ont eu lieu il y a très peu de temps. Les arbres à longue vie peinent, bien sûr, à s’y adapter.

Il faut les regarder et se souvenir d’où ils viennent. Parce que, faute de mastodontes pour manger leurs fruits et disséminer leurs graines, c’est en partie nous qui perpétuons ces espèces en les plantant. Et aussi parce que cela nous rappelle nos origines, comme l’écrivait si bien Francis Hallé à la fin du livre cité plus haut :

« Pour Mircea Eliade, spécialiste des religions, l’être humain, devant un arbre, « est capable d’accéder à la plus haute spiritualité : en comprenant le symbole, il réussit à vivre l’universel ». Une telle connivence entre eux et nous doit pouvoir trouver une explication. Est-ce dû à ce que l’évolution biologique a fait naître le Primate humain en haut des arbres ? (…) Les recherche menées par le paléoanthropologue Yves Coppens, professeur au Collège de France, montrent que Homo, le genre zoologique auquel nous appartenons, est apparu sur la canopée des forêts équatoriales d’Afrique de l’Est il y a 30 millions d’années ; la verticalité du corps de l’Homo sapiens, nos yeux rapprochés, nos mains dont les ongles remplacent les griffes, notre habitude de vivre en société, notre aptitude au langage et la capacité qui est la nôtre d’apprendre pendant toute notre vie sont à interpréter comme des souvenirs de nos origines arboricoles. »

Fruit de Maclura pomifera ou oranger des Osages – Cergy © Gilles Carcassès

À l’échelle de temps des arbres, le dérèglement climatique, dû aux activités humaines depuis la Révolution industrielle, date, lui, d’à peine un battement de paupière. Les plantes et les légumes qui nous entourent, même les annuelles, sont déboussolés. Nous, consommateurs et/ou jardiniers, pouvons changer les choses. Ce sera l’objet de (nombreux) autres articles. En attendant, bonne balade.

2 commentaires

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  1. Effectivement Laurent Patrick cela peut sembler étonnant et pourtant de nombreuses études ont montré que nos ancêtres ont conduit par prédation trop intensive à la disparition d’espèces d’animaux de la mégafaune. D’autres raisons peuvent avoir joué, tout n’est pas totalement élucidé mais nos ancêtres ont eu un rôle important dans cette affaire.
    Je vous conseille cet article par exemple http://www.lemonde.fr/sciences/article/2012/03/23/les-premiers-exces-de-la-chasse-il-y-a-45-000-ans_1674269_1650684.html . Bonne journée

  2. « C’est aussi à cette période qu’a débuté l’extinction de la mégafaune, en Australie puis dans le reste du monde, en grande partie au moins à cause de nos ancêtres. » écrivez-vous. ???? Pouvez-vous m’expliquer en quoi nos ancêtres sont coupables, eux qui étaient en si petit nombre à ces époques et avaient un mode de vie dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’était pas follement polluant ? A moins que vous ne soyez mû par l’obscur désir de nous accabler depuis l’aube des temps, ce que je crains fort, je ne comprends pas bien.

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