Sauveteurs de la biodiversité

Martine, un grain de folie pour les variétés locales

Au pied du Jura, Martine Delhommeau anime un réseau de jardiniers militants du terroir. À coup de binettes et de tamis, ils épaulent un musée dans son entreprise de sauvegarde des variétés potagères locales.

Au musée départemental du Revermont, les collections permanentes sont aussi vivantes. ©Thomas Louapre

Une grappe de curieux suit de près Martine Delhommeau à travers les proprettes allées du jardin. Un geste de sa main et tout le monde s’arrête, un mot prononcé et chacun tend l’oreille. « Ça, c’est ma préférée : la laitue Hiver Poncin », annonce-t-elle à son auditoire en désignant une rangée de salades coincée entre deux autres rangées de verdures. Photos, regards ébahis. Des réactions appropriées en présence d’un tel chef-d’œuvre, car nous sommes bien dans un musée, celui du Revermont, dans l’Ain. Et la précieuse laitue est un trésor local, Poncin est à 30 kilomètres en passant par les petites routes des contreforts du Jura.

Enfant du pays de Bresse, Martine Delhommeau est ici dans son élément : la conservation, patiente et passionnée, des variétés anciennes du terroir. pomme double-rose de l’Ain ou Reinette étoilée, cardons de Vaulx-en-Velin… le musée créé en 1986 en héberge près de 400, dont 181 variétés potagères.

Au musée du Revermont, on repart avec un exemplaire des œuvres exposées. ©Thomas Louapre

Rébellion végétale

L’après-midi est consacrée à la transmission des savoirs et gestes de base de la reproduction de graines. Autogamie, allogamie, hybridation, sélection, tamisage, ensachage. L’occasion aussi de rappeler quelques-uns des enjeux de la guerre des graines : la disparition accélérée, depuis deux générations, des variétés rustiques et adaptées aux terroirs par des siècles de sélection ; la toute-puissance des grands semenciers sur un marché maintenant dominé par des variétés hybrides du Catalogue officiel, les difficultés des agriculteurs qui doivent racheter ces graines tous les ans.

« Je ne prétends pas former les gens en deux heures et demie, c’est surtout de la sensibilisation, reconnaît Martine, pour qui une réaction citoyenne est nécessaire. Il y a eu une opération de laminage organisée par l’État depuis la guerre pour simplifier et éliminer les variétés locales, et il y a eu moins de résistance des paysans vis-à-vis des variétés végétales que des races animales ».

La biodiversité en sachets. ©Thomas Louapre

Pour entrer en rébellion végétale, une formation approfondie est réservée aux membres de Solimence, l’association que Martine coordonne et qui s’est naturellement formée autour du musée du Revermont, pour l’épauler dans sa mission. « L’idée du réseau Solimence, c’est de nous aider dans la conservation des variétés, car l’espace est trop restreint ici pour garder une diversité génétique, explique Agnès Ducaroy, responsable du musée. Les bénévoles adoptent une variété et sont ensuite suivis par des membres expérimentés comme Martine. »

Deux fois par an, une trentaine de « solimenciers » se retrouve pour partager le fruit de leur travail. On garde une part des graines pour les frigos situés sous les combles du musée, on resème dans le potager conservatoire et on se partage les surplus. « J’avais des tomates magnifiques, elles sont allées au musée, raconte Geneviève, membre depuis 2 ans. J’étais très, très fière ! » Et aussi, très contente de ses légumes adaptés au terroir, dont la production est quasiment assurée. Le meilleur argument possible pour atteindre le but fixé par Agnès Ducaroy :  « que ça reparte dans les jardins et dans les champs, que les semenciers se réapproprient ces variétés ».

Dans les combles du musée, le « backup » du jardin : 181 variété potagères dorment au frigo. ©Thomas Louapre

Petite bourse, grandes bouffes

Sur ce point, Martine est confiante et son optimisme est contagieux. En 20 ans de travail au musée – elle est à son compte depuis le mois de mars en tant que conseillère et formatrice en agroécologie -, elle a senti le vent tourner : « Ça va revenir, c’est dans l’air du temps. Il y a eu un réveil de la conscience populaire au moment des OGM et l’idée de l’importance de conserver les variétés locales a fait son chemin. »

La bourse annuelle d’échange de graines à Bourg-en Bresse rencontre un certain succès. Certains y arrivent naturellement par le bout de la fourchette. À chaque variété locale correspond un plat qui fleure bon le terroir et inversement : « la gaude, cette farine de maïs bressan grillée qui se mange avec du lait cru froid, c’est beaucoup moins bon avec du maïs moderne », assure Martine. Idem avec le fromage fort, qui se doit d’être aromatisé au piment de Bresse. Le pays regorge aussi de recettes appropriées à chaque variété de haricots : Œil de Perdrix, À Daino, Grain de café… «  Je me demande même s’il n’y a pas une corrélation entre la gourmandise et le jardinage. À Solimence, on est tout le temps en train de parler de bouffe ! »

Martine n'est pas nostalgique, elle aime aussi créer des variétés du futur. ©Thomas Louapre

Il y a tout de même des contraintes au pays des sauveteurs du patrimoine végétal. On ne jardine pas de la même manière lorsque l’on veut conserver des variétés. Ainsi, les salades les plus appétissantes sont épargnées pour monter en graine et les plus beaux haricots échappent à la casserole pour finir en sachets. « Je mange les variétés qu’il faut que je cultive, explique Martine. Et je mange surtout le sous-produit de la production de semence. » Autre contrainte, légale celle-ci : le commerce des variétés non inscrites au Catalogue officiel est interdit.

Pour assurer leur autofinancement et continuer à diffuser leurs variétés paysannes, les solimenciers ont donc trouvé une jolie pirouette : ils vendent des bons de soutien à l’association… qu’ils collent sur des sachets de graines ! Toute roublardise mise à part, cette histoire de variétés du pays et de menu traditionnel des arrière-grands-parents, c’est un peu réac’, non ?  « Je suis pas collectionneuse, assure Martine Delhommeau. L’idée c’est aussi de continuer à adapter ou à créer des variétés, parce que ça m’amuse ». En témoigne une variété unique de laitue trouvée au fond du jardin, verte à taches rouges : la « Mamie Tintine » ! « C’est comme ça que mes petits-enfants m’appellent… »

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Vous souhaitez en prendre de la graine ? Feuilletez l’album photo juste ici.

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