Retour à la terre

Le paysan nouveau est arrivé

Le monde paysan fascine. Celui des néo-paysans intrigue. Qui sont ces gens sans ancrage agricole qui décident de plonger tout entier dans la terre  ? Gaspard d’Allens et Lucile Leclair, un demi-siècle à eux deux, ont sillonné le pays pendant un an pour les rencontrer. Ils rapportent de leur périple un livre en forme d’hommage-témoignage  : Les néo-paysans, publié au Seuil.

Sur la couverture, Sylvain pose les mains sur les hanches au milieu de ses moutons avec la maladresse touchante des modèles non professionnels.  Il y a une quinzaine d’années, on l’aurait croisé sur un scooter dans son 9e arrondissement parisien. Aujourd’hui, il est berger dans le Perche et fier de l’être. Dans l’ouvrage de 140 pages, Sylvain est le seul à avoir sa photo. A l’intérieur du livre, l’image laisse place au récit et c’est en mots que l’on découvre David, Soizic, madame Peggy, Lucile, Sébastien, Sarah, Fabrice…

Tous appartiennent à la grande famille des hors cadre familiaux, ce qui dans le jargon des instances agricoles signifie qu’ils n’héritent pas de la terre de leurs parents. Ils sont nombreux aujourd’hui en France. Les nouveaux entrants représentent 30% des actifs agricoles, soit une tribu de près de 190 000 membres. Dans leur aventure, Gaspard et Lucile en ont rencontré une cinquantaine, un peu au hasard du vent. Fraîchement diplômés de Sciences-Po, pendant un an, les deux amoureux ont pris leur vélo, tendu leur pouce, installé leur tente et se sont laissé dériver au gré des hasards et des rencontres.

Les trajectoires racontées ici ne présentent qu’une vague dans un courant plus vaste. Partout en France, des personnes lâchent leur boulot, quittent la ville pour embrasser la condition paysanne. 

Qui ont-ils côtoyé ? Des urbains au bord de l’asphyxie, des passionnés, des révoltés, des utopistes, des anciens, des jeunes, des militants, des bourrus, des affables… Et, surtout, des individus aux manettes de leur destin. J’étais complètement hors-sol, toujours face à un écran, témoigne Alexandre ex-informaticien désormais maraicher sur les bords de Loire. Plutôt que de former les gens à la bureautique, je trouve plus riche de les nourrir.

Au fil des pages, les récits s’enchaînent, les expériences se suivent et ne se ressemblent pas. David et Soizic ont choisi de devenir paysans sur une île déserte de Bretagne, Guillaume élève ses brebis au pied des HLM, On ne peut pas parler d’un retour à la terre, rapporte-t-il, disons qu’on a plutôt fait un retour à l’essentiel. Sarah fabrique son pain à la ferme dans les Vosges, Tom s’en remet à son cheval pour retourner son champ de patates dans la ZAD de Notre-Dame-des Landes. A l’origine de leur reconversion, il y a évidemment un désir ardent de nature, la quête du bien-être à la campagne, l’envie de se rapprocher  de sa famille, expliquent Lucile et Gaspard dans la deuxième partie du livre, mais on y trouve aussi chaque fois, une critique acerbe du modèle actuel.

Pourtant,  fuir la société de consommation pour revenir à la terre n’est jamais un long fleuve tranquille quand on n’est pas du sérail. On a mis du temps à trouver notre nid, explique Fabrice désormais installé près de Vittel, enchaînant pendant une dizaine d’années les faux espoirs et les désillusions. Les conseillers de la Chambre d’agriculture ne nous donnaient pas six mois, se souviennent David et Soizic, agriculteurs sur l’île de Quéménes.

Même parcours du combattant pour Lucile et Sébastien qui mettent des années à trouver un lopin de terre en Lorraine, où le prix de la terre a bondi de 40% en dix ans, où le quart des fermes a disparu au profit d’exploitations toujours plus grandes. Tout seuls, ça aurait été impossible d’y arriver, on n’avait pas suffisamment d’apport personnel, raconte l’ex chargée de communication. Heureusement, des centaines de personnes nous ont soutenu via l’association Terre de liens. On ne les connaît pas mais elles se sont mobilisées pour que notre rêve sorte de terre.

Ces expériences individuelles font plus que s’additionner, elles tissent la toile d’un récit commun où l’on recourt à la terre pour se réapproprier la vie.

Une fois installés, les néo-paysans arrivent-ils à se tailler une place dans le paysage ? Nono, néo-paysan de 85 ans témoigne : Le retour à la terre, c’est un refrain qui a traversé les âges. Votre histoire de néo-paysans, moi je vous le dis, ce n’est pas nouveau. Lui est arrivé il y a 50 ans dans les montagnes ardéchoises. Il a commencé avec le mouton, le chinchilla, le lapin, le bœuf aux hormones avant d’adopter définitivement la chèvre. Il a participé à la redynamisation du village, ouvert la voie dans un département qui aujourd’hui compte 70% d’agriculteurs hors cadre.

Et pourtant, Nono ne sera jamais considéré comme un gars du pays. Tu vois, les gens d’ici ont toujours refusé d’entrer boire un coup chez moi, même le jour du mariage de mon fils avec la fille des voisins. Peut-être que je parle comme un Parisien, mais j’ai l’âme paysanne.  Néo-paysan un jour, néo-paysan toujours ?

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