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Dans les champs d'AgroParisTech

Grignon, la ferme de la grande école

Dans la plaine de Versailles, AgroParisTech, la plus vieille école d’agronomie de France, possède son terrain de jeu : la ferme de Grignon. Depuis 100 ans, elle marie expérimentation et production.

Ici la ferme, à 300 mètres à vol d'oiseau, l’école de Grignon. Les deux sont très liées. ©Thomas Louapre

L’hiver dernier, la nouvelle a fait l’effet d’un but marqué à la 89e minute. L’Etat annonçait la cession prochaine au PSG du domaine de Grignon, ce fief de l’enseignement agronomique depuis 1826. Les supporters de la ferme n’ont pas attendu la 3e mi-temps pour descendre sur le terrain. Quelques mois plus tard, devant la huée des associations, des anciens élèves, des riverains, des agriculteurs et des élus locaux, le club parisien-qatari a tourné les crampons pour installer son stade ailleurs. À la ferme expérimentale de Grignon, l’équipe a repris son souffle.

La ferme compte 200 vaches Prim’holstein. ©Thomas Louapre

Il faut dire qu’entre Plaisir et Poissy, Grignon n’est pas tout à fait une ferme comme les autres. Elle est, depuis ses origines, le prolongement naturel des enseignements de la plus vieille école d’agriculture, l’Institution royale agronomique créée en 1826, devenue  d’abord l’Institut national agronomique  de Paris-Grignon (INAPG) puis AgroParisTech aujourd’hui. Presque centenaire, la ferme a été créée en 1919 par les anciens élèves de l’école. Ensemble, ils ont monté une société civile coopérative, loué 150 hectares et dessiné celle qu’ils appelaient la « ferme extérieure » en opposition à la ferme intérieure de l’école consacrée aux enseignements théoriques.

Le jour où AgroParisTech va partir à Saclay, il va falloir réinventer nos liens avec l’institution.

Du champ au yaourt

Au fil du temps, la ferme s’est diversifiée. Uniquement consacrée à la culture à sa création, elle a peu à peu ouvert ses champs à différents troupeaux, de vaches et de moutons et, dans le même temps, intensifié sa production. Dans les années 60, c’était le fleuron de l’agriculture française. En 1961, elle accueillait même le championnat du monde de labour, en présence du président Charles de Gaulle.

« Aujourd’hui, je dirai que c’est une ferme de grande taille diversifiée et moderne et progressiste », résume l’actuel directeur Dominique Tristant, contractuel du ministère de l’Agriculture. Les chiffres confirment ses propos : 400 hectares de terres cultivées jusqu’à Palaiseau (dont la moitié appartiennent à l’Etat), 200 vaches prim’holstein, 550 brebis, 700 000 litres de lait transformés chaque année en yaourts dans la laiterie installée sur place. « Dans les années 80, Georges Staub, directeur de l’époque, avait décidé de créer un atelier de transformations laitières pour valoriser la production de la ferme en direct. C’était un précurseur des circuits courts », se félicite Dominique.

Les étudiants en première année d’AgroParisTech, à 300 mètres à vol d’oiseau de là, viennent régulièrement y traîner leurs bottes. Certains ont pu développer des projets de recherche et d’expérimentation.
1/3 de la production laitière est transformée sur place dans la laiterie. ©Thomas Louapre

Entre ferme de production, ferme d’application et ferme d’expérimentation, le cœur de Grignon balance.« Nous sommes dans la vraie vie, rappelle Dominique, nous devons allier performance économique, environnementale et nourricière. » Sur le premier point, l’enjeu est de taille. La ferme compte 25 salariés quand la moyenne nationale des exploitations laitières tourne autour de 60 vaches, 96 hectares et 2 personnes pour y travailler. Mais ici, près de 20 % d’entre eux se consacrent à la recherche et, depuis 10 ans, s’intéressent plus particulièrement au terrain des économies d’énergie et des gaz à effet de serre.

Aujourd’hui, un yaourt de chez nous émet 155 g de CO2 quand son homologue de la marque de distributeur Casino avoisine les 310 g.
Sur la ferme, il y a des outils de mesure un peu partout. ©Thomas Louapre

Rots, bouse et effet de serre

C’est ainsi qu’en 2005, la ferme a lancé le programme Grignon énergie positive sous l’impulsion d’un enseignant-chercheur d’AgroParisTech. Objectif ? Réduire les consommations d’énergie et les gaz à effet de serre. À cette époque, la ferme émettait autant de GES que 440 individus et pouvait nourrir entre 7 500 et 9 500 personnes. « Aujourd’hui, un yaourt de chez nous émet 155 g de CO2 quand son homologue de la marque de distributeur Casino avoisine les 310 g », explique l’ingénieur Yves Python en charge du programme. Ainsi, en 10 ans, la démarche a permis de diminuer les consommations d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre de l’atelier laitier de respectivement 37 % et 17 %.

Nous sommes voisins avec l’Inra, souvent on nous confond. Ici, on n’est pas dans une recherche cloisonnée, on balaye tous les sujets. 
Le collier qui mesure le méthane des rots des vaches. ©Thomas Louapre

Par quelle formule magique ? Par un grand nombre de mesures, d’expérimentations et d’ajustements techniques… Sur la ferme, il y a désormais des compteurs électriques un peu partout, des cahiers pour noter les consommations de fuel, des compteurs à eau, un logiciel comptable pour tous les intrants mais aussi des colliers pour mesurer le méthane des rots des vaches. « Sur ce sujet, pour le moment, on vend plutôt des essais », précise l’ingénieur. Ainsi, lorsqu’un semencier veut tester une nouvelle variété de maïs et voir l’impact sur les émissions de gaz à effet de serre, la ferme expérimente le nouveau régime sur certaines vaches et calcule le taux de méthane de leurs rots recueilli dans les colliers.

Brosse massante pour vaches heureuses. ©Thomas Louapre

« En 10 ans, nous avons modifié l’alimentation des vaches, poursuit Yves. Nous avons introduit de la luzerne qui pousse sans engrais et remplacé les produits déshydratés par leurs équivalents surpressés, ce qui est un vrai gain énergétique. » Par ailleurs, les bêtes mangent désormais les tourteaux de colza artisanaux d’un voisin, bien plus riches que les industriels. Et plus de graisse = moins de méthane, comme le prouve la littérature scientifique foisonnante sur le sujet.

Qui va bien produit bien

Aujourd’hui, dans l’étable, les vaches foulent un tapis confortable, des brosses leur caressent le poil, des brumisateurs leur rafraîchissent la couenne… « Nous sommes devenus meilleurs dans la technique d’élevage : alimentation, bien être animal… Ce qui a permis d’augmenter la productivité des vaches qui sont passées de 9 000 à 10 000 litres de lait par an », explique Yves.

Nenufar, méthaniseur low coast. ©Thomas Louapre

Parmi les autre pistes choisies par la ferme pour réduire les consommations d’énergie et les gaz à effet de serre : la valorisation de la bouse. Fumiers et lisiers sont désormais récupérés et enfouis directement dans les champs. « Quand on épand en surface, 30 à 60 % de l’azote part aux petits oiseaux », rappelle l’ingénieur. Par ailleurs, grâce à de gros tuyaux, bouse et pisse sont acheminés directement de l’étable à un énorme bassin recouvert d’une bâche : une sorte de méthaniseur low coast inventé par un étudiant de l’école et appelé poétiquement Nenufar. Sous la couverture plastique, le lisier fermente naturellement et produit du gaz qui sert à chauffer la chaudière de la laiterie.

Les produits laitiers ont reçu 18 médailles au Concours général agricole. ©Thomas Louapre

En 10 ans, la ferme a également joué sur les techniques de cultures, augmenté les surfaces sans labour… Et le bio ? « Nous sommes trop gros pour faire du bio », explique Dominique Tristant qui, avec une telle masse salariale, sue parfois à grosses gouttes quand il s’agit de boucler son budget. D’ailleurs 2016 s’annonce plus que difficile à cause de la météo. Preuve qu’à Grignon, on est dans une vraie ferme, pas dans un labo d’expérimentation.

10 commentaires

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  1. Hum…j’ai été élève à l’INAPG de 2004 à 2008, j’ai traîné mes bottes (rarement, je dois avouer que par dégoût je séchais beaucoup de cours!) à la ferme expérimentale…je suis heureuse si elle permet de faire des expérimentations utiles et si elle engage aujourd’hui une transition vers une agriculture plus durable…mais je reste marquée par le souvenir de ces pauvres « vaches-hublot » comme on les appelait, et dans le rumen desquelles on pouvait plonger notre bras grâce au « hublot » qui leur perforait le flanc, avec l’acide de leur digestion qui suintait du hublot et leur brûlait le poil…je reste également marquée par la logique, qui semble courir encore à la ferme expérimentale et ailleurs, consistant à considérer une vache comme une usine à lait que l’on pousse aujourd’hui jusqu’à 10 000L, c’est incroyable! Les pauvres, à moins de litrage que ça, elles avaient déjà des pis énormes qui touchaient le sol, avec tous les risques de mammite que cela implique, et les flancs décharnés…Je me souviendrai toujours de ce prof de zootechnie à qui j’avais demandé en amphi pourquoi on ne se contentait pas de mettre les vaches à l’herbe puisqu’elles étaient a priori faites pour ça et pourquoi il fallait calculer des « rations énergétiques » et leur donner à manger des trucs incompréhensibles (dans mes feuilles de TD à l’époque : farine de plume de poulets par exemple, mais même le maïs ensilé c’est étrange pour une vache). Il m’avait répondu, alors que l’amphi riait légèrement de ma naïveté (j’avais dû manquer le cours d’avant…ou alors, j’avais le bon sens trop coriace) : « Une vache, c’est comme une voiture : il faut mettre le moins d’essence possible, et qu’elle aille le plus loin possible! ». Bah, d’accord. On vivait pas sur la même planète. Poser ce genre de regard sur les choses faisait quasiment de moi un ovni, sur un amphi de plus de 200 élèves, on devait être 20 incrédules…J’ai dû partir me recoucher ce jour-là! Je je n’ai jamais compris où était la splendeur d’une « grande école » dans tout ça : nous arrivions tous de prépa bio, émerveillés par les processus incroyables du vivant. On trimait dur pour préparer des cours pour ces écoles…où on nous enseignait seulement à détruire la vie. C’était inadmissible pour moi. Mais je crois qu’aujourd’hui l’Agro a engagé sa transition et qu’il y a quand même des enseignements pour une agriculture plus évoluée. Et puis, elle n’était que le reflet de ce que nous étions tous en tant que société : les consommateurs, les citoyens que nous étions tous alimentaient aussi ce système…donc je ne leur jette pas la pierre. Juste de mauvais souvenirs qui restent en moi. Et un peu de méfiance quant à l’article.

  2. Et bien moi qui suis moins compétente sur le sujet, j’en appelle au retour des vaches dans les prés, à se nourrir de la bonne herbe, en saison printemps-été. J’ai aussi l’impression comme l’écrit Anne 29 que les « grandes écoles’ ne transmettent pas assez certaines notions, malgré la qualité de leur enseignement.
    Je ne sais pas exactement pourquoi, mais quelque chose m’avait gênée dans cet article…

  3. Évidemment c est indispensable ce type de ferme ecole. Mais est ve encore des produits fermiers et authentique ?…. en tant que agricultrice et productrice je vous assure que l on ne travail pas avec les meme budget !!! Nous ne sommes pas dans la même cour !!!! Alors être en « concurrence » sur certain circuit de distribution est un peu déstabilisant.

  4. Absolument d’accord avec vous LBO!
    Les quelques « innovations » environnementales que l’on nous pointe dans cet article sont à mes yeux des rustines qui cachent malgré tout le fait qu’on nous présente une ferme tout à fait conventionnelle, des qui vont dans le mur en ce moment et qui n’ont pas fini de le faire…
    Il est question d’insérer de la luzerne dans l’alimentation des vaches: allons plus loin, passons progressivement les vaches de Grignon au tout herbe! (objectif limité par la SAU disponible en Ile-de-france je me doute bien…) Apprenons aux élèves la gestion technique des fourrages, et un pas vers l’indépendance des agriculteurs. Envoyons-les en stage obligatoire au CEDAPA durant leur cursus, voilà qui serait ambitieux !
    J’ai fais des études d’agronomie il y a quelques années à Agrocampus ouest, une « concurrente » équivalente à Paris Grignon, et tout ce que j’ai appris d’innovant je l’ai appris par moi-même à la sortie. J’espérais que l’enseignement dans les grandes écoles avait pris la mesure de la révolution agricole qu’il nous faut faire (du bio, local, de l’indépendance des agriculteur, d’urgence!) mais cela n’a pas l’air d’être le cas…

    Allez la ruche qui dit oui, vous êtes un blog génial ne perdez pas votre fil conducteur en cours de route en voulant « tabler large » dans vos articles!

  5. Bonjour Yves, vous pointez un détail de mon commentaire… et pour le principal? l’avenir des étudiants formés à des techniques d’un marché hyperconcurrentiel ?

  6. pitoyable article pour nous faire croire que les vaches sont heureuses de servir au expérimentation… un yaourt au lait végétal c est sûrement 5 fois moins de carbone émis que celui au lait volé à une vache inseminée tous les ans et traite Jusqu’à épuisement….

    1. Vous avez visiblement une dent contre l’élevage Cocolarico. Les vaches laitières ne sont pas des animaux sauvages et le « vol » de lait, comme vous dites, est une pratique qui existe depuis plus de 10 000 ans. Si vous refuser l’élevage sous prétexte qu’il est « contre nature » pourquoi ne pas refuser de vous habiller ou de vous loger ? Deux choses également bien « contre nature »…

      Un yaourt au lait végétale produira peut être moins de carbone mais il générera aussi moins d’emplois, moins de paysages et de biodiversité (remplacer les prairies par des champs) et je suis sûr qu’il sera moins bon…

  7. ET oui….. Elle n’est pas bio cette école/ferme d’état… Voila qui clotûre le sujet sur une note un poil amère d’une politique quinquénale qui a laissé le sujet de l’évolution de l’agriculture vers un nouveau modèle, plus « vert » sur le bord du chemin…

    Le « bien-être » des vaches en milieu confiné même si leur cul est marqué du mot ECO en rose et qu’on les brosse de temps en temps … reste quand même une belle farce.

    Et ces étudiants, que leur propose t-on de vraiment innovant dans leur cursus ?
    Un projet pédagogique autour de la permaculture, de la conservation d’espèces bovines traditionnelles pour favoriser la boidiversité, d’effort d’association avec des fermes engagées dans la production de qualité, durable restecueuse de l’environnement?
    Un modèle plus engagé dans l’agriculture durable, raisonnée, locale et circulaire moins dépendante des intrants de tout poil et du pétrôle?
    Un modèle où ils pourront s’affranchir des pressions des sociétés industrielles et commerciales qui font tant de mal à notre agriculture actuelle, notre environnement et nos paysages de campagnes ?
    En France la surface BIO avoisine les 3, 4 % alors que le marché de consommation est proche de 15-20%… n’y a-t-il pas comme un problème ?

    Il s’agit quand même de former nos agriculteurs de demain… à des modèles économiques qui les feront bien vivre et qui seront en symbiose avec la société.

    Mais on reste finalement sur un modèle qui les forme à une agriculture semble-t-il trop proche du modèle conventionnel et industriel existant, tant décrié, et concurrencée par des pays comme l’allemagne, la chine, avec une qualité pour notre santé et la leur plus que critiquable.

    Et la ruche qui dit oui dans tout ça ? où est passé votre sens critique et votre engagement initial ?

    1. Yves: la chaleur, le vent ou la pluie ne sont pas un problème pour les vaches si l’on a veillé à laisser des haies autour des parcelles pour les protéger… Quand on abat toutes les haies pour agrandir à l’infini les parcelles et que l’on sélectionne les vaches uniquement sur un critère de production de lait pour en faire des usines de lait (=Prim holstein) plutôt que de rechercher un minimum de rusticité dans les races, effectivement on arrive à la conclusion que les vaches sont « mieux » en intérieur…

    2. Bonjour LBO,

      Il me semble que votre jugement est un peu rapide. Qu’est ce qui vous permet de considérer le bien être de ces animaux comme une farce ? Le fait d’être en bio ou le fait de pratiquer le pâturage ne sont certainement pas des indicateurs de la qualité de vie des animaux. Une vache qui sort est plus heureuse qu’en bâtiment, peut être, mais est-ce toujours vrai quand il pleut des cordes ? et en temps de canicule ? et lorsqu’il fait -10 °C ?

      Par ailleurs, et comme le montre bien l’une des photos, les vaches sortent régulièrement à la ferme de Grignon.

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