SOS géline de Touraine

Eleveurs en marge des oies

Au pays des châteaux grandioses, ils se battent becs et ongles pour sauver la géline de Touraine, modeste monument du patrimoine alimentaire. Bienvenue à la ferme du Plessis, chez les volaillers les plus perchés de la région.

Une robe noire aux reflets bleutés, la crête et les barbillons bien rouges, le coq Géline de Touraine a fière allure. ©Thomas Louapre

Inutile de s’annoncer, les oies ont déjà donné l’alerte. Un fort joli coq noir, à la crête et aux barbillons rouge vif, accueille crânement les visiteurs à la Ferme du Plessis. Un petit groupe de poules tout aussi noires le suit partout. Les Gélines de Touraine sont ici chez elles. Comme tout ce qui a des plumes et un bec, apparemment. « Nous faisons aussi refuge de la Ligue de Protection des Oiseaux », explique Christine Boisquillon, alors qu’une hirondelle passe au-dessus d’elle pour se glisser dans la grange réservée à la vente à la ferme.

« Nous sommes dans un couloir de migration et ça fait 11 ans que l’on a pas utilisé de produits phytosanitaires ici », précise son mari Jean-François. Le paradis pour volatiles, sis à Sainte-Maure-de-Touraine, est aussi une sorte d’Arche de Noé, puisqu’il héberge les derniers cheptels connus de Gélines et d’Oies de Touraine. Ou les premiers d’une nouvelle ère, si le pari de Christine réussit et que ces races anciennes recommencent à peupler les fermes tourangelles.

Le dernier troupeau connu d’oie de Touraine, en file indienne sur le chemin de la mare. ©Thomas Louapre

« Je me suis rendu compte que le patrimoine, ce n’est pas que le bâti, les beaux châteaux, mais aussi le vivant, raconte Christine. On s’est lancé dans l’élevage pour faire de l’oie de Touraine parce que j’avais lu un article sur sa disparition. » Et pour sauver les précieuses volailles, elle n’a rien trouvé de mieux que de les manger ! Oies et poules sont vendues entières aux restaurateurs ou aux clients de la Ruche hébergée sur place. Accompagnées de recettes de grand-mère, comme le civet de Saint-Thomas ou la géline à la lochoise : vin blanc, crème fraîche, champignons, bouillon de légumes de saison. Bon appétit. « On peut rajouter du safran et de la poire tapée, précise Christine. C’est aussi ça, mon but : que les gens se réapproprient des recettes avec les produits de leur terroir. »

Je me suis rendu compte que le patrimoine, ce n’est pas que le bâti, les beaux châteaux, mais aussi le vivant.

Chasse aux œufs

Avant de passer à la casserole, les bêtes ont plutôt la belle vie. Laissées en semi-liberté en plein air, elles en profitent pour faire n’importe quoi. « Là, il y a une oie de Touraine qui niche dans le buisson d’orties, là une autre dans le tas de bois, alors qu’on leur a construit des nids, s’amuse Jean-François. Il y en a une qui a niché dans la menthe juste à côté de la maison. Résultat : on se fait engueuler chaque fois qu’on passe devant ! » On trouve quatre œufs planqués dans le tas de foin des lapins, un classique, paraît-il. En faisant le tour des nids, on tombe sur une poule, confortablement installée sur ses 7 œufs… d’oie. « Ça arrive, assure Jean-François. Les oies ne parviennent pas à la déloger. Cette cane aussi, elle couve des œufs d’oie. Et juste derrière, il y a une poule qui pond son œuf du jour. Les animaux vivent ensemble, ils cohabitent. » Le fermier se penche sur un nid laissé vide par une oie partie à la toilette. Il inspecte les œufs, puis les porte à son oreille. Allo ?! « Je vérifie s’il y a pas de coquille qui casse. On arrive bientôt à terme. Celle dans les orties, elle a déjà fait quatre oisons et je lui ai retiré deux œufs hier. Son nom c’est Maximus. Elle a été couvée par une poule. »

Dans ce nid improvisé, les œufs d’oie sont presque arrivés à terme. Au moindre signe de vie, ils sont rapatriés dans la nurserie pour éclore en toute sécurité. ©Thomas Louapre

Couvées décalées

Une fois subtilisés aux zinzins de la basse-cour, les œufs arrivent à la « nurserie », où Christine les place en couveuse et les retourne deux fois par jour. On évite ainsi les accidents d’éclosion en plein air, comme l’écrasement ou l’étouffement des petits. Dans la pénombre de la petite pièce, sur fond de piaillement des nouveaux-nés qui tournent en rond en attendant leur première sortie, la fermière tient délicatement dans sa main un œuf d’oie dont dépasse un petit bec : « On est au troisième jour d’éclosion. Si demain il en est encore là il faudra que je l’aide. » Il rejoindra alors les 150 oisons prévus pour l’année.

Troisième jour d’éclosion. Cet oison prend son temps pour s’extirper de sa coquille. ©Thomas Louapre

Le cheptel d’oies de Touraine compte 27 reproducteurs, une paille à côté des grands élevages industriels d’oies de Toulouse, la championne française. Et un vrai casse-tête génétique. « Il faudrait que j’introduise de nouveaux reproducteurs pour éviter la consanguinité, explique l’éleveuse. Mais ma seule ressource, ce sont les particuliers des sociétés avicoles. Je n’ai pas le choix, je dois repartir des souches que les papys ont maintenues. Ils ont fait un travail formidable, mais certains n’ont pas assez de rigueur. » En témoignent quelques Gélines de l’année, celle-ci blanche comme neige, celle-là avec des plumes aux pattes. « Ce sont des caractères hors race qui ressortent, parce qu’il y a eu un croisement il y a quelques générations. On en a un peu tous les ans. »

Il faudrait que j’introduise de nouveaux reproducteurs pour éviter la consanguinité. Je dois repartir des souches que les papys ont maintenues.

Chez la centaine de lapins gris de Touraine, une autre spécialité de la maison, le carnet de reproduction est scrupuleusement respecté, mais le patrimoine génétique s’épuise. Nico, Mamout, Lourdo et les autres mâles (on ne se moque pas, ce sont les enfants qui nomment les bêtes) ne suffisent plus, et deux petits albinos sont sortis cette année. On sent une vague inquiétude. Christine la fonceuse qui « fait tomber les murs », selon les mots de son mari, aurait besoin que d’autres éleveurs se lancent à sa suite et fassent des échanges d’animaux sur le long terme sous peine de se retrouver dans une véritable impasse.

La Géline de Touraine passe ses nuits dans un arbre, et parfois aussi ses journées, lorsque le coq est trop insistant. ©Thomas Louapre

Poule sentimentale

Les animaux, eux, ne se posent pas de questions et font leur job. On voit de l’eau projetée en gouttelettes hors d’une bassine, sous les coups d’ailes de deux oies qui s’accouplent. Ça s’agite frénétiquement cinq secondes, ça couine un peu et c’est fini. Pas très impressionnant mais on s’en contentera : après tout, des Touraines qui s’accouplent c’est unique au monde, ça n’arrive qu’ici. Le mâle, Boubou, visiblement satisfait de sa performance, part se laver dans une autre bassine puis faire trempette dans la mare. A dix mètres de là, dans le grand cerisier, l’on distingue une petite boule noire. « Celle-là, elle s’est fâchée avec son coq ! » commente Jean-François en désignant la Géline perchée. Ici, elle est tranquille ; il faut dire que les mâles veillent au maintien de la race en sautant sur toutes celles qui passent à leur portée.

Petit à petit, à mesure que le soleil descend sur le plateau de Sainte-Maure, la poulette alpiniste est rejointe sur sa branche par les consœurs. Une file indienne se forme au pied de l’arbre et en quelques minutes, une trentaine de poules s’est répartie sur les branches, prêtes à passer la nuit à l’abri des prédateurs au-dessus des problèmes du monde. Une spécificité de la Géline de Touraine. Christine et Jean-François posent un regard satisfait sur leur arbre à poules ; demain, elles descendront et continueront leur paisible existence, grâce à eux.

Pour découvrir en photos l’exploitation la plus perchée de Touraine, c’est par ici.

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