Gardiens de la biodiversité alimentaire

Sylvia Lochon-Menseau, branchée fruits anciens

Premier portrait de notre galerie de gardiens de la biodiversité alimentaire, la directrice du Conservatoire botanique de Porquerolles veille sur le patrimoine fruitier de la Méditerranée.

Son écharpe voilette flotte au vent et frôle les herbes hautes, qu’elle traverse d’un pas léger. Arrivée dans son verger, Sylvia Lochon-Menseau fait s’envoler deux faisans dans le ciel bleu chargé d’embruns. Ils se posent quelques mètres plus loin, d’un air tranquille : « Il n’y a pas de prédateur, ici ». Aucun risque d’en voir arriver : nous sommes au cœur d’un parc national, sur une île à une poignée de kilomètres des côtes provençales. L’endroit idéal pour planquer un trésor.

A deux kilomètres des côtes, les figuiers sont protégés des principaux ravageurs des cultures et profitent du micro-climat de Porquerolles. ©Thomas Louapre

L’île au trésor

Et celui-ci offre maintenant ses feuilles au doux soleil de printemps. Directrice du Conservatoire botanique national de Porquerolles depuis cinq ans, Sylvia veille sur une collection impressionnante d’arbres fruitiers originaires de toute la Méditerranée. 250 variétés de figuiers, une cinquantaine de types de mûriers différents, autant de palmiers dattiers et près de 300 variétés d’oliviers, dont une centaine d’oléastres, le cousin sauvage buissonnant dont l’on inspecte maintenant un individu. Celui-ci est venu de Lybie, avant la guerre civile. Régulièrement enrichie depuis la fondation du Conservatoire en 1979, cette collection d’oliviers fournira à elle seule 70 des 800 variétés du futur Conservatoire mondial d’Izmir, en Turquie.

Les vergers hébergent au moins trois individu de chaque variété de fruitiers, collectés aux quatre coins de la méditerranée depuis 1979. ©Thomas Louapre

Moulin à huile et confitures

Il serait dommage de ne pas partager un tel magot. Depuis son arrivée, Sylvia s’est donc mise en tête d’ouvrir les vergers au monde. Les milliers d’arbres étaient jusqu’alors élagués, de temps à autre, pour faciliter le passage dans les allées, et les seuls visiteurs étaient les habitants de l’île qui inspectaient les figuiers à la belle saison. « Même quand j’arrive avec le premier bateau du matin, les figues ont déjà été ramassées… », s’amuse la fonctionnaire. Qui poursuit d’un air plus sérieux : «  Avec mes collègues du Parc National de Port-Cros, nous voulions vraiment mettre en avant les collections variétales, les faire connaître et les remettre en production. C’est comme ça qu’est né le projet Copains. »

Copains, pour collection, patrimoine, insertion, c’est une équipe de 8 personnes en contrats d’insertion, financée par l’association Sauvegarde des forêts varoises, qui redonne vie aux arbres depuis 2 ans. Les fruitiers sont taillés, paillés, dorlotés et même parrainés par les particuliers qui veulent soutenir le projet ! « On va pouvoir faire de la transformation, s’enthousiasme Sylvia. Il faut maintenant qu’on arrive à installer un petit moulin à huile en associant  les propriétaires de vergers d’oliviers sur l’île, on pourrait ainsi mutualiser son utilisation. Nous sommes en pleine recherche de financements.» La confiture de figue et les mûres séchées, par contre, entreront en production d’ici peu. Et nul doute qu’elles trouveront preneur dans le million de touristes qui pose le pied sur l’île tous les ans.

Sous l’impulsion de Sylvia, une équipe de travailleurs en insertion travaille depuis 2 ans à remettre ces oliviers en culture. L’objectif : produire la seule huile d’olive « made in Porquerolles », pressée sur l'île. ©Thomas Louapre

Support pédagogique

Il y a du monde dans le verger d’à côté. Pas de panique, ce ne sont pas des voisins gourmands, mais des élèves du lycée agricole de Hyères, en formation CAPA spécialisation « taille de l’olivier ». Perchés sur des échelles, un sécateur ou une scie à la main, ils travaillent depuis 3 jours à donner forme aux arbres. « C’est une parcelle de variété Lucques qui n’avait pas été taillée depuis sa plantation il y a environ 40 ans »,  explique Sylvia. Le formateur, Christian Brun, appelle les élèves un par un pour observer leur travail de plus près. Il s’agit de ne pas se louper : ces arbres sont précieux mais nécessitent une taille sévère. En cas de succès, les élèves repartent avec un diplôme supplémentaire, le « Sécateur d’or ».

Dans dix ans, on boira de l’huile de Porquerolles, et ce sera grâce à nous.
Christian Brun, formateur au lycée agricole de Hyères, vient entrainer ses élèves dans les vergers de Porquerolles. ©Thomas Louapre

Pour Sylvia aussi, l’enjeu est important : l’opération, lancée en 2013, a déjà permis de tailler 800 arbres, un cadeau inestimable pour le Conservatoire et ses faibles moyens financiers. Cette année, ils ne sont que deux recalés sur une quinzaine, un assez bon cru. En quittant l’oliveraie son diplôme sous le bras, un élève lance : « Dans dix ans, on boira de l’huile de Porquerolles, et ce sera grâce à nous ». Sylvia, lunettes de soleil sur le nez, boit, elle, du petit lait : « Avant Porquerolles, j’étais dans les Hautes-Alpes, je traitais les dossiers chauds à la direction départementale des Territoires : la qualité de l’eau, le loup… Je passais mon temps à me faire crier dessus ! C’est beaucoup plus sympa ici. »

La biodiversité en bocal : l’équipe de Sylvia conserve soigneusement des milliers d’échantillons des plantes endémiques de la méditerranée. ©Thomas Louapre

Une partie du trésor de Porquerolles est tout de même inaccessible au commun des mortels. A deux pas des serres, où les boutures de figuiers grandissent patiemment, les placards et les chambres froides du Conservatoire renferment un patrimoine génétique inestimable : 8 000 lots de graines, soigneusement séchées, étiquetées, rangées. Il y a ici 1 900 espèces sauvages, pour la moitié issues du pourtour méditerranéen français, chacune prélevée dans plusieurs lieux différents. Employée par le Conservatoire, Lara pilote un réseau de 7 botanistes pour tout le territoire et veille à la conservation des semences. Ici aussi, il faut faire vivre le patrimoine, ressemer les graines pour les « rafraîchir ». À l’image de l’Armeria de Belgentier, l’espèce la plus menacée de France. « J’ai testé des lots de graines qui avaient 20 ans : elles avaient un taux de germination de 90% ! s’étonne Lara. On a pu faire des plants que l’on a réintroduits dans la nature. » Sur le chemin de l’embarcadère, quelques minutes avant le dernier bateau pour le continent, Sylvia prend le temps de montrer d’opulents buissons aux fleurs jaunes : du genet à feuille de lin, une fierté locale unique en France. Encore un trésor que Sylvia et son île n’arrivent pas à garder pour elles seules.

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Plus d’images

Découvrez l’album photos du conservatoire de Porquerolles et le fabuleux travail de Sylvia et son équipe.

3 commentaires

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  1. Bonjour Éric,

    Il n’y a à notre connaissance pas de grenadier dans la collection de Porquerolles. Il y en a peut-être eu, mais certains vergers ont du être abandonnés faute de moyens suffisants pour les suivre. Il fait aussi souligner le fait que le climat de Porquerolles n’est pas favorable à toutes les espèces. Les amandiers sont par exemple peu à peu abandonnés, au profit des oliviers, figuiers et mûriers.
    Il serait en effet passionnant de voir si des variétés anciennes intéressantes ont été maintenues sur l’île du Levant.

    Bien à vous,

    A.CULAT

  2. Bonjour, y a t il des grenadiers aussi? .L’île du levant voisine était il y a bien longtemps un verger aussi,à se remémorer pour le jour où la marine en partira et cédera sa place au conservatoire !!!

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