Légumes et insertion

Aux Apprentis d’Auteuil, maraîchage et jardinage pour sortir de la panade

Au centre de formation continue de la Fondation d’Auteuil de Nantes, une vingtaine de jeunes est initiée aux savoir-faire du maraîchage biologique et des espaces verts. Tous traînent un parcours de vie cabossé. Leur mission, s’ils l’acceptent : apprendre les codes sociaux élémentaires pour s’insérer en société, retrouver le chemin de l’emploi et, avant tout, l’estime de soi.

Tous les jeudis, des adhérents - une trentaine - peuvent venir chercher leurs produits frais, bio et locaux, une fiche recette élaborée par les stagiaires. Le surplus de fruits et légumes est revendu à la Biocoop. © Géraud Bosman-Delzons

On sépare les légumes secs des légumes humides, et on évite que la laitue soit écrasée. Ce jeudi de juin, Alexis Rolland, 23 ans, est chargé de gérer les paniers : tomates, salade, poivron, concombre, courgette et listada de gandia, une variété d’aubergine violette, striée de blanc. Une trentaine de cageots est vendue chaque semaine, à l’antenne des Apprentis d’Auteuil de Bouguenais, dans la banlieue nantaise. Tous les ans, dans ce domaine verdoyant entourant une grande maison de maître, vingt-cinq apprentis maraîchers et paysagistes reçoivent une formation de sept à dix mois : ils sont les Jardiniers d’Auteuil, une action de pré-qualification créée en 2011 par la Fondation.

Quarante fruits et légumes sont cultivés sur près de 7 hectares dans cette vaste propriété de la Fondation d'Auteuil, dont 1000 m² sous tunnels. © Géraud Bosman-Delzons

Dans l’emploi du temps, le maraîchage compte pour 6 à 12h, le reste est consacré aux espace verts, leur module préféré, parce qu’ils utilisent des machines, le taille-haie, la débroussailleuse, la tondeuse…, sourit Emmanuelle Baud, formatrice en maraîchage biologique. Le maraîchage n’est pas dans mon optique professionnelle, dit Alexis. Physiquement, c’est trop dur : on est à genoux, dans les tunnels, dans la chaleur ou dans le froid. Je connaissais déjà les espaces verts, et j’aimerais reprendre une formation diplomante dans ce domaine. Dans sa classe, tous les apprentis maraîchers ont abandonné en cours de route.

À 17 ans, Maxime Bertaud est le plus jeune de sa formation. Les plants de tomates, très peu pour lui. Comme beaucoup de ses copains, il préfère manier la débroussailleuse. © Géraud Bosman-Delzons

La main dans la terre plutôt qu’au stylo

Dans une formation, plus de la majorité n’a pas le brevet des collèges, explique posément Gwénaël Peron, chargé des cours théoriques et du suivi individualisé. Ce sont des personnes au passé très difficile et bien différent les uns des autres. Près d’un tiers a eu, ou a encore, des ennuis avec la justice, comme ce jeune reparti en prison après trois semaines de cours.

L’une des principales missions de Gwénaël Peron est d’enseigner les « compétences-clés », les savoir-vivre de base dont un adulte a besoin pour s’insérer socialement et professionnellement : dire bonjour et merci, écrire un mail, mettre à jour son CV, etc. Ils apprennent aussi à planifier un trajet en transport en commun. On s’est aperçu qu’un de nos jeunes mettait deux heures au lieu d’une pour venir ici, parce qu’il n’avait pas regardé le chemin le plus rapide, illustre l’éducateur.

Ici, il s'agit donc d'apprendre à apprendre.

L’équipe encadrante s’adapte à chaque individu et tente de lever ses « freins périphériques » – handicap, addiction, problèmes familiaux, barrières  financières – pour qu’il se concentre au mieux sur son projet professionnel. À 22 ans, reprend Gwénaël Peron, l‘une de nos stagiaires vivait dans un foyer pour jeunes mères isolées, avec son enfant de deux ans. Elle était très curieuse et comprenait très vite. Mais ses histoires et ses difficultés personnelles l’envahissaient complètement et l’empêchaient de se concentrer. Elle a laissé tomber. Selon le jargon employé à la Fondation, il s’agit donc « d’apprendre à apprendre » : se concentrer, retrouver la motivation, une certaine curiosité, et de la confiance en soi.

Autre obstacle majeur, la salle de cours. Pour certains, rester à une table pour poser une addition, c’est insupportable. Ça fait remonter des souvenirs hyper douloureux, d’échec scolaire surtout. Ils sont fâchés avec le travail intellectuel. Dès qu’ils arrivent en salle, ils se ferment. Les élèves passent donc le maximum de leur temps en extérieur.

© Géraud Bosman-Delzons

Les vertus du jardin

Sur le  fond du sujet aussi, il faut commencer de zéro : En janvier, aucun ne connaissait les quatre saisons ou ne savait que les fleurs arrivent au printemps, poursuit Gwénaël Peron.

Alors, Emmanuelle leur transmet sa subtile science des légumes : le nom des végétaux, comment les planter, observer les systèmes racinaires, identifier les mauvaises herbes qui caractérisent un sol, éviter son épuisement en maîtrisant la rotation des légumes, distinguer les auxiliaires des ravageurs… Et même les compter : un jour, sur nos 80 pieds d’aubergines, on a recensé environ 800 coccinelles. Une seule coccinelle mange plusieurs centaines de pucerons par jour, s’étonne-t-elle encore. Ici, ni phyto, ni intrants.

Lorsqu'un jardinier fait bien son travail, il constate que la nature le récompense en lui offrant ses fruits.

Dans son enseignement, dont elle considère aussi l’aspect thérapeutique, les métaphores prennent tout leur sens. Le désherbage, par exemple : c’est l’hygiène de la plante. Nos stagiaires ont un énorme manque d’estime d’eux-mêmes et donc, parfois, d’hygiène. Les apprentis font vite le parallèle avec la plante. La notion de soin est renversée dans le jardin, analyse Corine Lebaud, une ergothérapeute grenobloise. Le jardin est une entité vivante qui devient une jachère s’il n’est pas entretenu. Un effet miroir qui valorise en outre le jardinier : lorsqu’il fait bien son travail, il constate que la nature le récompense en lui offrant ses fruits. Il réalise que sa présence et son activité ont une incidence réelle, poursuit la spécialiste en hortithérapie.

Le jardin, c’est aussi tenir compte de facteurs tels que l’espace et le temps, mis à mal par la société des écrans et de l’immédiateté. C’est l’acceptation de règles immuables, comme la météo ou les saisons. Si on repique un plant de tomates en septembre, cela ne donnera rien. Et un concombre ne mûrit pas sur un clic de souris ! conclut Corine Lebaud. Autant d’effets canalisateurs et apaisants pour des personnes souvent instables.

Dans quelques jours, c'est les examens. Alors il faut répéter. Exercice de construction d'un massif de fleurs. Rémi Pain, le directeur, n'hésite pas à mouiller le t-shirt avec ses stagiaires. © Géraud Bosman-Delzons

Retrouver confiance et emploi

La Loire-Atlantique est un important département maraîcher, le septième en nombre d’exploitations certifiées bio, au cœur de la deuxième Région agricole du pays. En plus de sa vocation sociale, la formation répond donc à un fort besoin de main d’œuvre.

Pourtant, comme le rappelle le directeur de l’antenne Rémi Pain, l’insertion directe n’est pas la seule cible. À la sélection, il se montre particulièrement bienveillant pour les profils les plus naufragés : c’est notre spécialité. Tant pis si les résultats ne suivent pas. Plutôt que le nombre de CDI à la sortie, ce qui m’importe, c’est de mesurer l’évolution du degré de confiance en soi d’un jeune quand il entre et quand il sort. Cet indicateur qualitatif est difficilement mesurable.

Alexis savoure le fruit... de son travail. © Géraud Bosman-Delzons

Cette année, la moitié des effectifs a abandonné en cours de route, dont les trois seules filles, pour de multiples raisons. Les autres ont décroché un contrat ou sont en bonne voie. En 150 ans, la Fondation d’Auteuil a produit de belles success stories. Alors, malgré le coût très élevé, 14 000 euros par apprenti, couverts pour un tiers seulement par l’État, patience et confiance restent les maitres mots.

Depuis notre rencontre, Alexis Rolland a obtenu sa certification. Il a énormément évolué, lâchent à l’unisson ses formateurs admiratifs, en le regardant s’éloigner. Il était introverti, puis il s’est complètement ouvert. Il y a six mois, il n’aurait jamais accepté d’être pris en photo !

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