La vie d'Adèle

Jour de tonte

Dans la bergerie, l’ambiance est surchauffée. Près de 600 brebis bêlent et suintent en attendant de passer à la coupe. Les tondeurs dégainent leurs peignes. Il y a trois hommes et Adèle. À 27 ans, la jeune Bretonne est l’une des rares femmes à exercer ce métier.

© Marylène Carre

Les herbus de la Baie du Mont Saint-Michel sortent de la brume. Il est à peine 8 heures quand les camionnettes des tondeurs s’engagent dans la cour de la ferme de Rébecca, à Roz-sur-Couesnon, côté breton. Deux éleveuses d’agneaux de prés-salés ont rassemblé leurs brebis : il y a 550 bêtes, à raser. L’agnelage terminé, elles ont pris du poids et du poil. Il va y avoir du rythme, sourit Adèle. Les tondeurs sortent leur matériel : un plancher de bois surmonté d’une potence en métal qui soutient le moteur de la tondeuse. Le mât d’Adèle exhibe quelques tâches roses. Un matin, elle a retrouvé tout son matériel peint. Une blague d’un tondeur parce que je suis une fille, s’amuse-t-elle. J’assume ma part de féminité dans ce boulot d’hommes. On compte en France près de 250 tondeurs professsionnels en activité quatre à six mois de l’année. Moins de 10 % sont des femmes.

© Marylène Carre

Adèle Lemercier vit à Rostrenen, dans les Côtes d’Armor. Durant la saison de tonte, de mars à août dans l’ouest de la France, elle vend ses services de fermes en fermes. Ce jour-là elle retrouve trois autres tondeurs bretons : Florian, la trentaine, tout en muscles et sourires, Dédé, 73 ans, qui continue tant qu’il a la forme, et Serge, 56 ans, qui se remet d’un AVC. Ce sont eux qui, les premiers, ont convaincu les éleveurs d’embaucher la grande et frêle Adèle à leurs côtés.

C’est un jeu de jambes, un enchaînement progressif de positions, pour limiter le nombre de passes et ne pas stresser ni blesser l’animal.

La petite communauté des jours de tonte est réunie : des éleveurs du voisinage, la famille, des amis et une classe de BTS du lycée agricole de Saint-Lô, dans la Manche. Une quinzaine de personnes, qui répèteront toute la journée des gestes transmis de génération en génération. Chacun a un rôle déterminé et indispensable pour le bon déroulement de la journée. Le coup d’envoi est donné ; les bêtes de 70 kilos sont attrapées par la patte arrière et trainées sur les fesses entre les talons du tondeur. Les moteurs vrombissent, les corps se plient.

© Marylène Carre

Dédé a sa propre technique ; Adèle et les autres utilisent la méthode Bowen, mise au point dans les années 1950 par un Néo-Zélandais, aujourd’hui la plus répandue dans le monde. Très cadencée et censée économiser l’énergie du tondeur, elle permet de récolter la toison en un seul morceau. C’est un jeu de jambes, un enchaînement progressif de positions, pour limiter le nombre de passes et ne pas stresser ni blesser l’animal, explique la jeune femme.

L’épreuve de force devient une danse. Sur le plancher de bois, Adèle enchaîne les pas en chaussons de feutre pour éviter de glisser et être bien en contact avec la brebis. Le peigne glisse sur la peau, déshabillant l’animal de son habit d’hiver. Le corps à corps dure deux minutes. La bête nue est libérée, Adèle se déplie et met son compteur à jour tandis qu’une autre brebis arrive. En une heure, elle tond 15 à 25 moutons. Une bonne moyenne, sourit Dédé.

© Marylène Carre

L’ingénieure devient tondeuse

Il y a trois ans, Adèle était ingénieure à l’INRA. Diplômée de l’Ecole Supérieure d’Agriculture d’Angers, elle se destinait à un travail de bureau comme conseillère agricole ou commerciale. Mais Adèle préfère le terrain. À la fin de ses études, elle part en Nouvelle-Zélande observer les systèmes d’élevage et trouve du travail comme trieuse de laine. La tâche s’effectue au pied du tondeur : Adèle découvre un art et une passion.

De retour à Rostrenen, elle contacte des tondeurs. Je cumule les handicaps : je suis une fille, et pas fille de tondeur, j’ai fait des études longues et le Centre Bretagne n’est pas le pays du mouton. J’ai trouvé plus de gens pour me décourager que pour me soutenir. Elle résiste et finit par dénicher un tondeur de Charente-Maritime qui s’est cassé la jambe en début de saison. Il m’a appris à tondre ma première centaine, c’était génial.

Après un nouvel hiver en Nouvelle-Zélande, Adèle se lance. Elle crée sa micro-entreprise agricole, choisit le rose pour éditer ses cartes professionnelles et multiplie les chantiers pour se former. Des tondeurs plus expérimentés la parrainent. Entre mecs, il y a souvent une course à la cadence. Avec moi, c’est différent, ils paternent. Passés la surprise de voir arriver une fille, les éleveurs jouent le jeu. Ils m’ont fait confiance pour déshabiller leurs brebis, remercie encore Adèle.

© Marylène Carre

« Une vie à vadrouiller »

À l’heure du déjeuner, la moitié du troupeau est tondue. Éleveurs, tondeurs et étudiants partagent le repas. On parle du prix de la laine qui baisse chaque année. Revendue en Chine, la toison sert d’isolant ou de bourrage de matelas : les filières de valorisation sont rares en France, où la sélection génétique est d’abord axée sur la viande. Pour l’éleveur, la revente ne couvre pas le prix de la tonte. Adèle est payée au nombre de bêtes tondues. Pour gagner sa vie, on dit qu’il faut raser 20 à 25 000 moutons par an, souffle la débutante. Son regard clair s’immobilise. Parfois, ça me fait peur cette vie à vadrouiller loin de ma famille. Je cherche l’équilibre financier et personnel. Il faut que ça reste un plaisir.

© Marylène Carre

En fin de journée, le compteur d’Adèle affiche 155 brebis. La tondeuse étoile étire son corps, range son matériel et reprend la route. Quand la saison s’achèvera en France, elle aimerait repartir en Nouvelle-Zélande avec l’espoir, un jour, de réaliser son rêve : tondre des Mérinos !

5 commentaires

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  1. Merci pour cet article, nous avons visité cet été Ardelaine en Ardèche qui rachète la laine au éleveurs au-dessus du prix du marché. Cette laine est valorisée en matelas couette ou fil à tricoter. Cette SCOPE ne cesse de grandir même si la tonte de Merinos n’est pas la majorité des tontes….
    Belle vie à Adèle !

  2. Bravo Adéle pour aller au bout de tes rêves !!!!
    Bravo Adèle de venir dans ce milieu d’homme !!!
    Bravo Adèle pour ton courage et ta ténacité !!!
    Continue ta route , je n’ai pas de Mérinos mais seulement 4 Ouessants qui te saluent depuis la Lorraine!!!
    J’espère que tu liras ce message et que tu sauras faire appel pour tes projets futurs si besoin
    Brigitte

  3. Bravo, reportage très réaliste, on s’y croirait, chapeau Adèle !
    Pour les amoureux de belle laine, laine Mérinos, il y a maintenant Fleurs de Laine en Alsace. Écheveaux, pelotes, ruban peigné … en pure laine Mérinos, et bientôt beaucoup plus d’articles à découvrir sur http://www.FleursDeLaine.FR. Laine naturelle et locale de brebis « Est à Laine Mérinos ».
    Courage Adèle !!!, on te réserve quelques Mérinos Alsaciens (et une bonne bière) si jamais tu passe dans le coin !
    ( Courage aussi les bergers, ce n’est pas un métier facile que vous faites. )

  4. Ardelaine en Ardèche valorise la filière laine et a réintroduit les moutons dans cette région de France. C’est une SCOP qui a choisi de travailler localement et qui propose matelas en laine et vêtements. Ils ont un restaurant et un musée de la laine. Si vous êtes dans la région à Saint Pierreville, la visite vaut vraiment le détour !!
    Merci pour ce super reportage.

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