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Lavande, la plante de leur vie

Au cœur de la Drôme provençale, les producteurs de lavande Jacqueline Boyer et Jean-Pierre Bompard s’activent au pied de l’alambic pour le dernier jour des distillations. Dans ce couple, chacun possède sa ferme mais le travail de l’essence ancestrale les réunit.

Texte : Maud Dugrand
Photo : Anne-Lore Mesnage

Cela fait quarante ans que Jacqueline Boyer vend sa lavande, ses hydrolats et ses savons sur le marché de Crest, dans la Drôme. Sa ferme des Tonils se situe sur la montagne de Couspeau, au-dessus de Bourdeaux. Elle est en polyculture-élevage : culture de lavande mais aussi de noix et d’arbres de Noël, distillation, fabrication de savons, cueillette de plantes sauvages aromatiques et de champignons, élevage de ruches et d’ânes. La paysanne a perdu son mari en 1987 et s’est retrouvée avec quatre enfants, dont l’un travaille désormais à ses côtés.

Jacqueline fait partie de ces êtres hors du commun que l’on appelle des passeuses. Une conteuse cultivée, férue d’histoire. Lavande, du latin lavandaria, signifie linge à laver. Pourquoi ? Pendant les conquêtes romaines du sud de la Gaule, les Romains ne connaissaient pas cette petite fleur bleue ou violette car elle ne poussait pas chez eux. Adeptes des thermes, ils la glissèrent dans l’eau de leur bain et dans l’eau des lavoirs, raconte-t-elle.

Bien plus au sud, à deux pas de la Motte-Chalancon à la frontière de la Drôme et des Hautes-Alpes, il y a la ferme de Jean-Pierre Bompard, le compagnon de Jacqueline. Lui aussi cultive et distille la lavande. Jean-Pierre est né là. À 10 ans, il coupait la lavande à la pierre tranchante, avant que la faucille ne la remplace (aujourd’hui, il utilise une récolteuse, un engin mécanisé qui va beaucoup plus vite). Dans son hameau constitué de plusieurs bâtisses, il ne reste que lui. Une vingtaine de personnes y vivaient jusqu’au milieu de XXᵉ siècle. Jacqueline lui donne un coup de main par intermittence, en plus de son travail sur sa propre ferme. Jean-Pierre n’a pas de descendant.

C’est le dernier jour de la période de distillation, qui dure huit jours. La période de coupe qui la précède s’échelonne généralement, selon l’altitude, entre mi-juillet et mi-août. Jean-Pierre est alors aidé par son voisin pour cette tâche. Cette année, la récolte a été retardée de trois semaines par les fortes pluies du mois de juillet. Au bord d’une toute petite route longée par un cours d’eau, la fumée de l’alambic indique que la saison parfumée touche à sa fin.

Une fois que la lavande est cueillie, elle est séchée pendant trois jours avant d’être distillée, pour perdre une partie de son eau qui altérerait la qualité de l’huile finale. Avec 300 kilos de lavande récoltés en moyenne chaque année, Jean-Pierre produit 3 litres d’essence de lavande vraie (ou fine), la lavande sauvage originelle.

Son alambic, dit simple à feu nu fixe, date des années 1960. Jean-Pierre perpétue des gestes transmis par ses parents. Ainsi, il poursuit une méthode ancestrale au feu de bois et à la paille de lavande (issue du broyage des gerbes ou du vert de la paille de lavande après distillation) et non pas au gaz comme c’est plus souvent le cas aujourd’hui. Avec cette sorte de long toboggan blanc, il recueille la précieuse huile essentielle.

Toutes les trois minutes, il enfourne de la paille dans le foyer, sous l’alambic. La cuve contient de l’eau au fond ; et au-dessus, sur une grille de séparation, les tiges et fleurs tassées. La température de l’eau grimpe à 100 degrés, la vapeur qui s’en dégage passe à travers la lavande puis…

… cette vapeur d’eau désormais chargée de l’huile essentielle de lavande est refroidie dans un tuyau en serpentin entourée d’eau froide. La vapeur revient à l’état liquide.

Après deux à trois heures dans le circuit, le liquide en question rejoint l’essencier, un petit réservoir situé en bout de course, dans lequel il décante. C’est là que l’eau de distillation – l’hydrolat –, et l’huile se séparent. Grâce à une différence de densité, l’huile, plus légère, sort d’un robinet en hauteur, tandis que l’hydrolat s’extrait par un deuxième robinet plus bas. Jean-Pierre récupère 100 fois plus d’eau florale que d’huile essentielle.

Un peu d’huile résiduelle, non miscible, surnage à la surface de l’hydrolat. Ce dernier servira pour l’hygiène du corps en après-rasage, pour les bobos, les brûlures, les piqûres, propose Jacqueline qui donne un coup de main à son ami, elle-même ayant terminé sa saison. C’est un anti-inflammatoire pour le corps, un anti-stress pour l’esprit, un antibiotique comme le thym et l’origan en aromathérapie. C’est une plante de vie.

De la cuve de 1500 litres, après la distillation, il faut encore retirer le ballot en le soulevant grâce à la grille qui le supporte, et sous laquelle la vapeur exerçait son charme. Cette paille permettra d’alimenter le foyer pour une nouvelle distillation.

Une nouvelle réglementation à l’étude dans le Pacte Vert européen inquiète les producteurs de lavande français. Elle est destinée à classer les produits dangereux, pour favoriser un environnement exempt de substances toxiques. Or l’huile essentielle de lavande contient du linalol, qui devient allergène quand il est de synthèse et qu’il s’oxyde, ce qui n’est pas le cas dans la plante à l’état naturel. Sans distinction, l’huile essentielle contenant du linalol pourrait rejoindre la liste noire des produits pénalisés. On ne pourra pas nous rayer d’un trait de plume pour une essence connue et reconnue depuis l’Antiquité, s’accroche Jacqueline. Une catégorie spécifique ou une dérogation pour la lavande sont déjà envisagées par la Commission européenne. 

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8 commentaires

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  1. Très belle histoire de vie. Quel courage à ces 2 personnes. J espère que la culture et distillation de la lavande continuera après eux. Ces savoir-faire sont précieux.

  2. Dommage qu’il n’y ait pas plus de photos. C’est un sujet très intéressant et je suis assez déçue que vous n’ayez que survolé le sujet, .. moi qui adore la lavande et l’utilise pour maintes choses de la vie quotidienne : impossible de m’en passer depuis près d’une 20aine; son parfum est aphrodisiaque. Longue vie aux artisans de la Terre mère. Merci pour ce partage .

  3. Bonjour
    je suis masseuse sur La Rochelle
    Je me procure habituellement de l’huile essentielle de lavande chez Bio coop ou Rayon vert ou encore en pharmacie !
    Je cherche depuis longtemps un producteur chez qui l’acheter directement
    Est ce possible d’en commander quelques flacons, et dans quel contenant, 10ml , 20ml?
    je vous remercie par avance
    Je vous remercie pour votre reportage fort interessant en image et commentaires
    J’y ai appris beaucoup de choses, la production naturelle de Jean-Pierre me donne très envie de sentir ce nectar précieux oh combien introuvable dans le commerce de distribution
    Très cordialement
    Maryse

  4. Si j’en crois les photos, elle a des chèvres et qui dit chèvres en pays de Dieulefit, dit Picodon.
    Vous devriez retourner la voir pour parler avec elle de ce sublime fromage…
    A remarquer également que la commune est limitrophe de Rochefourchat bien connue pour sa célèbre fanfare..😊

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