Vis ma vie en abattoir

« Steak Machine », 40 jours dans l’enfer des abattoirs industriels

Comment vivent les employés des abattoirs industriels ? Le journaliste Geoffrey Le Guilcher s’est immergé dans cet univers sanglant, pour les bêtes, comme pour les hommes.

En France, plus de 34 millions d’animaux de boucherie sont tués chaque année. La filière embauche beaucoup de gens, près de 40 000 employés, dont on entend très – trop – rarement parler. Parfois, ils se rappellent à nous dans des vidéos atroces, tournées par des lanceurs d’alertes comme L214, où l’on voit ces hommes en blouse blanche maltraiter des animaux.

Pour mieux connaître ces forçats de la viande, le journaliste indépendant Geoffrey Le Guilcher s’est infiltré pendant quarante jours dans un abattoir industriel de Bretagne. « Les vidéos de L214 ont levé un premier tabou sur les abattoirs, à savoir la souffrance animale. J’avais l’impression qu’il manquait quelque chose, qu’il y avait un autre tabou. Tous les gens qui travaillent dans les abattoirs ne peuvent pas être simplement sadiques. J’ai eu envie de me mettre à leur place », explique le journaliste. Il a tiré de cette expérience un récit édifiant, Steak Machine, publié le 2 février aux éditions Goutte d’Or.

 

 

D’abord, il lui a fallu se faire embaucher. Le plus dur était de s’inventer une nouvelle identité et un nouveau C.V., pour ne pas être reconnu. Pour le reste, il suffit de supporter la vue du sang et de la mort à l’échelle industrielle pour intégrer ces établissements qui manquent terriblement de personnel. La visite sanglante de la chaîne fait office d’entretien d’embauche. La formation se fait sur le tas, couteau à la main. « Il y a en permanence entre 30 et 40 % d’intérimaires qui sont peu formés, voire pas du tout formés », estime le journaliste.

L'un s'est donné un coup de couteau sur le nez, l'autre a failli être écrasé par une carcasse qui s'est décrochée.

Geoffrey est affecté au parage, c’est-à-dire qu’il découpe les graisses sur les carcasses des bovins. Les cadences sont infernales : une vache meurt chaque minute sur sa chaîne. Dès les premières heures, la chaleur, le stress et le management violent l’agressent. Jour après jour, la fatigue et la souffrance s’emparent peu à peu de son corps. Il se lie d’amitié avec les autres salariés, qui lui confient leurs blessures physiques et mentales. L’un s’est donné un coup de couteau sur le nez, l’autre a failli être écrasé par une carcasse qui s’est décrochée. Surtout, presque tous ont les articulations usées et douloureuses. Ils souffrent quand ils se tiennent debout, assis, couchés, voire les trois à la fois. Pour compenser, certains se droguent ou font la fête des week-ends entiers.

À ce récit rare s’ajoute un gros travail d’enquête sur les abattoirs français. Le livre contient son lot de révélations. Ainsi, on apprend qu’un rapport – appelé rapport Stivab pour Santé et travail dans l’industrie de la viande – commandé en 2005 pour faire le point sur les problèmes de santé posés par l’organisation du travail dans les abattoirs, a tout simplement été passé sous silence. Les Caisses bretonnes de la MSA avaient pourtant fait réaliser une enquête dont les conclusions sont terribles. Notamment, elle révélait que la majorité des salariés des abattoirs souffrent des troubles musculo-squelettiques. En cause : les cadences infernales et les méthodes managériales. Des conclusions insupportables pour les dirigeants des abattoirs qui ont enterré ce rapport.

Sur la chaîne, tu es tout le temps à la bourre. L'animal lui, il a peur, il comprend ce qui lui arrive, il résiste, il ralentit les salariés qui sont chargés de le manipuler ou de le tuer le plus rapidement possible.

Entre les lignes, une évidence s’impose : on ne peut résoudre le problème de la souffrance animale dans les abattoirs sans tenir compte de la souffrance humaine. Geoffrey Le Guilcher analyse : « Sur la chaîne, tu es tout le temps à la bourre. L’animal lui, il a peur, il comprend ce qui lui arrive, il résiste, il ralentit les salariés qui sont chargés de le manipuler ou de le tuer le plus rapidement possible. Donc pendant huit heures par jour, le salarié doit lutter contre l’animal. S’ils se comportent comme des ennemis des animaux, ce n’est pas parce qu’ils sont sadiques, c’est parce que leur travail est organisé comme ça. »

Depuis son immersion, le journaliste et ex « viandard » dit réduire progressivement sa consommation de viande. À la lecture de son livre, vous risquez vous aussi de vous détourner de la viande industrielle.

2 commentaires

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  1. Le film SAIGNEURS que j’ai co réalisé avec vincent Gaullier montre exactement la même chose. Comme le rapport de la commission parlementaire Falorni. Il faut absolument réduire la production industrielle – Avec peut être des abattoirs mobiles – et améliorer le sort des ouvriers en abattoir. Un meilleur salaire, moins de cadence, une retraite anticipée, une formation continue. Cela ne doit pas durer.

  2. Peut-on continuer à manger une viande qui provient de telles conditions? évidemment, non. Quelle tristesse…

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