On en parle ?

Un autre abattoir est possible

Dans les abattoirs, c’est la crise. Une crise économique. Une crise éthique. Et quand des petits producteurs se battent pour élever leurs animaux avec les meilleurs soins, ils voient trop souvent leur travail saccagé en fin de course. Il existe cependant des solutions pour abattre les animaux plus dignement. On s’y met quand ?

Concentration, privatisation, industrialisation. Le secteur des abattoirs connaît bien ce refrain. On a créé les premiers, qui étaient des services publics municipaux, à la fin du 19ème siècle dans les grandes villes. Et au début des années 70, on dénombrait 1200 abattoirs dits « de boucherie » (pour les bœufs, mouton, chevaux et chèvres). En 2014, ils ne sont plus que 270, dont seulement un tiers reste public*. Et trois mastodontes privés règnent sur les deux tiers du marché**.

Plus concentrés, donc plus costauds ? Même pas. De grandes entreprises comme Gad, Tilly-Sabco, Les Abattoirs industriels de la Manche (AIM) font la une des journaux, ces deux dernières années, à la rubrique dépôt de bilan. Quant aux petites structures, elles ferment en silence.

Pas brillant comme modèle économique. D’autant que les scandales se multiplient. Ce sont des asticots dans la viande hachée, des services vétérinaires corrompus que dénonce Pierre Hinard*** — ancien responsable qualité dans l’entreprise Castel Viandes — dans son livre Omerta sur la viande. Dans Bon Appétit !****, la journaliste Anne de Loisy souligne, elle, la généralisation de l’abattage halal, la pénurie de contrôle vétérinaire, la souffrance aussi des ouvriers… Alors, pour ne pas être complice de ce système devenu fou, on peut devenir végétarien. On peut aussi proposer de relocaliser l’abattage, d’y réintroduire du sens. Voilà quelques pistes pour repenser le secteur.

Mailler le territoire avec des petits abattoirs

« L’abattoir le plus proche est à 140 km. Hier, j’y ai envoyé une vache de réforme. Le camion est venu chez moi puis est passé dans d’autres fermes. Au final, ma vache a parcouru près de 400 km pour arriver à l’abattoir », raconte un éleveur des Yvelines qui préfère rester anonyme. Pierre Bouchez, lui a plus de chance. Il produit avec son fils Les Viandes du Châteauneuf, dans le Pas-de-Calais, et mène ses bêtes à l’abattoir de Fruges, à une douzaine de kilomètres de l’exploitation. Ses veaux nourris à l’herbe et au lin ne passent pas des heures interminables entassées dans un camion.

« J’emmène les bêtes, raconte-t-il, elles montent aussitôt sur la rampe. Un quart d’heure plus tard, c’est fini. C’est artisanal. » Impossible de proposer de la viande de qualité, d’accompagner les bêtes jusqu’au bout dans de bonnes conditions, de vendre véritablement en circuit court, sans rétablir des abattoirs artisanaux, partout en France. Une vraie mission de service public dont devrait s’emparer de nouveau les politiques.

Les abattoirs collectifs

Ici ou là, des producteurs, des bouchers se relèvent les manches et investissent ensemble, pour créer des abattoirs collectifs. Cela peut-être laborieux. Pierre Bouchez a tenté le coup plusieurs fois, sans succès jusque-là. « Avec 5 millions d’euros, on pourrait y arriver, explique-t-il. Les pouvoirs publics pourraient en financer la moitié, les producteurs le reste. Mais aucun d’entre nous ne peut prendre le risque d’investir, notre situation est trop précaire. »

D’autres fois, ça marche. Dans le Beaufortain (Alpes), 36 éleveurs se sont regroupés en 1996 pour que les vaches de race Tarine du coin soient abattues sur place. Aujourd’hui, leur société d’intérêt collectif agricole (SICA) produit 300 tonnes de viande par an, travaille avec quatre restaurateurs et valorise les carcasses 1 € du kilo au dessus du prix du marché.

L’abattage en unité mobile

« Aucun abattoir mobile ne circule officiellement en France, en dehors des périodes d’abattage rituel, bien que différentes recherches et propositions de prototypes aient été réalisées et qu’un camion abattoir ait circulé dans certains pays européens (en Autriche par exemple) », peut-on lire dans Le Livre Blanc pour une mort digne des animaux, très bel ouvrage collectif***** qui donne la parole aux éleveurs et explore les solutions d’abattage alternatives pour soulager leur détresse et celle des animaux. Ces camions abattoirs se déplaceraient sur les fermes, supprimeraient le transport des animaux, réduiraient leur stress, permettraient aux éleveurs de rester proches de leurs bêtes jusqu’au bout.

L’abattage à la ferme

« Faire venir à la ferme un tueur professionnel, s’assurer de la collaboration d’un boucher pour le traitement de la carcasse et la découpe, vendre soi-même la viande ainsi produite, tout cela est interdit et lourdement sanctionné, insiste Le Livre Blanc pour une mort digne des animaux. Pourtant, ainsi que le soulignent les éleveurs, cela permet d’éviter tout stress aux animaux (puisqu’ils restent chez eux), de les tuer dans les meilleures conditions de proximité, de temps et d’attention. »

Le retour du rituel ?

Les sociétés primitives, en accord avec la nature, les pratiquaient. Transposés au XXIème siècle, les rituels permettraient de redonner du sens à notre consommation. « Ce qui compte, ce n’est pas la procédure religieuse, normalisée, désincarnée, mais le fait de disposer de temps, pour penser, pour accompagner les animaux, dire adieu, pour réfléchir à ce qu’on est en train de faire et l’accepter, peut-on lire dans Le Livre Blanc. »

________________

Sources

  • * Selon le ministère de l’agriculture
  • ** Les groupes Bigard-Socopa-Soviba-Charal, Elivia-Terrena et SVA-Jean Rozé, filiale d’Intermarché
  • *** Paru en novembre 2014, chez Grasset
  • **** Paru en février 2015 aux Presses de la Cité
  • ***** Paru aux Editions du Palais, 2014

23 commentaires

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  1. je suis végétalienne parce que je ne supporte pas qu’on enlève la vie à des êtres qui ont le droit de vivre autant que nous….. les animaux ont un instinct très fort et savent qu’ils vont mourir …. un abattoir local n’empêchera pas les animaux de stresser juste d’éviter quelques heures de transport mais le final est le même…

  2. Nous avons un troupeau bovin. Nos animaux vivent toute l’année en liberté sur des grandes surfaces. Jusqu’à l’abattoir, nous avons deux heures de route à faire. Le transport est le plus grand stress que nos animaux devront subir dans leur vie. Un stress qu’on pourra enlever avec un abattoir mobile, ou, comme en Allemagne et en Suisse déjà pratiqué, l’abattage sur champs à l’aide d’une box mobile pour pouvoir transporté l’animal tué sur champ jusqu’à la découpe : http://2014.uria.de/?page_id=151

  3. Tout comme Céline, je trouve cela dommage de lire des propos extrêmes dès qu’une solution alternative qui ne soit pas « devenir végétarien » est proposée. J’envisage sérieusement de devenir végétarienne et pourtant je ne peux m’empêcher de penser que l’agressivité de certaines réponses ne font que décourager ceux qui ont envie de changement et desservent même parfois la cause ! Les personnes qui sont sur ce site ont résolument envie de mieux consommer et chacun le fait à son niveau en fonction de ses possibilités.

  4. Dommage que les derniers commentaires soient si extrêmes dans leur refus que certains consomment de la viande… Je trouve pourtant, Emmanuelle Vibert, que votre article donne des pistes de réflexion très intéressantes.

  5. Rien ne justifie l’exploitation d’une espèce par une autre. Ce type d’article est insupportable, et « La Ruche qui dit oui au greenwashing » en fait de plus en plus. Une alimentation normale est possible sans faire souffrir. Si vous pensez qu’il est difficile de se passer de produit d’origine animale, pensez à quel point ça l’est pour les animaux non humains, qui auront servi à un vil plaisir gustatif de courte durée.

  6. […] Dans "Bon Appétit !", la journaliste Anne de Loisy souligne, elle, la généralisation de l’abattage halal, la pénurie de contrôle vétérinaire, la souffrance aussi des ouvriers…Alors, pour ne pas être complice de ce système devenu fou, on peut devenir végétarien. On peut aussi proposer de relocaliser l’abattage, d’y réintroduire du sens. Voilà quelques pistes pour repenser le secteur.  […]

  7. « Et quand des petits producteurs se battent pour élever leurs animaux avec les meilleurs soins, ils voient trop souvent leur travail saccagé en fin de course. Il existe cependant des solutions pour abattre les animaux plus dignement. »

    Dès le début, ça part fort !

    Un travail saccagé en fin de course : oui, tuer un être vivant, c’est violent, surtout quand cet être ne veut pas mourir ! L’éleveur n’a pas de bonnes intentions si la finalité est la mort des animaux qu’il « élève » (quelle élévation en effet, on atteint de ces hauteurs).

    « abattre les animaux plus dignement » : alors là, je pense que soit la rédactrice ne s’est pas relue (c’est une boulette), soit c’est un énorme troll, ou bien c’est du pur foutage de gueule. Il n’y a rien de digne à abattre un être vivant sentient, la mort n’est pas digne enfin !

    1. « Il existe cependant des solutions pour abattre les animaux plus dignement. »

      Tuer de façon digne… c’est un concept surprenant! Peut-on tuer un être vivant de façon digne? … a méditer

  8. Votre conclusion sur l’abattage rituel est idéaliste, irréaliste et dénouée de sens. Oui, ce serait l’idéal que le consommateur de viande assiste à l’abattage de l’animal avant de le manger. Des millions de nouveaux végétariens du jour au lendemain 🙂

    Mais aujourd’hui, l’abattage rituel, c’est un cruel égorgement sans étourdissement dans un sinistre abattoir.

    1. Je ne suis même pas sur que vous sachiez ce qu’est l’abattage rituel il faut savoir que l’animal est égorgé avec un cerveau en bon état ce qui fait que le saignement ce fait rapidement et complètement ce qui donne une viande plus saine alors que le fait « étourdir » la bête comme vous dites consiste à lui détruire le cerveau avec un appareil appelé matador en fait une pointe de métal qui perce le cerveau et ensuite la bête est égorgé mais le sang coule beaucoup moins vite et à tendance à rester dans la viande car le cerveau n’est plus là pour faire fonctionner le coeur et pour avoir assisté au deux types d’abattage je peux vous dire que la bête remue beaucoup plus longtemps avec la deuxième façon de procéder

    2. Je sis d’accord, c’est l’organisation autour qui pose problème, pas le fait d’égorger rapidement un animal, qui effectivement meurt très vite. Et quant aux normes d’hygiène … bien sûr il en faut mais pourquoi les gens sont ils prêts à « acheter » ou « échanger » des plats avec leurs voisins ou des inconnus sur certains sites internet ? alors que ces fameuses normes qui rendent le prix et le processus prohibitifs sont souvent appliquées sans aucune intelligence ?

    3. Bonjour, je ne suis pas du tout d’accord avec votre commentaire sur l’abattage rituel. Je suis étudiante vétérinaire et je peux vous dire que le coeur est un organe autonome qui n’a absolument pas besoin de stimulation venant du cerveau pour battre. Eventuellement le stress causé par l’égorgement peut accélérer le coeur et oui permettre une « vidange » plus rapide, mais a quel prix pour l’animal? Un bovin adulte peut mettre plus 5 minutes pour mourrir lors d’un abattage rituel…
      Pour ce qui est des animaux qui « remuent » il s’agit uniquement de mouvement réflexes (qui peuvent effectivement surprendre la première fois). On retrouvera exactement les meme mouvements chez un animal euthanasié chez le vétérinaire.
      Pour finir il n’y a aucune preuves scientifiques qui permettre de privilégier l’abattage rituel au niveau du gout ou de la qualité de la viande.
      Cette pratique avait sa place lorsque le fermier sacrifiait son animal, en le remerciant de part sa vie de nourrir sa famille. Mais dans notre société actuelle, les animaux sont abattus a la chaine sans aucun respect pour la religion.
      1 seul critère religieux est respecté : celui de ne pas étourdir l’animal…

    4. Pour avoir également assisté régulièrement aux 2 types d’abattage, l’abattage rituel est une aberration, tant d’un point de vue de la protection animale (l’animal est toujours conscient lorsque, la gorge tranchée, il râle et essaye à maintes reprises de se relever…ce qui au passage est très dangereux pour l’opérateur dont le travail consiste à mettre une chaîne autour des postérieurs des bovins pour pouvoir les suspendre), que d’un point de vue sanitaire, puisque l’œsophage, contrairement à l’abattage conventionnel, n’est pas ligaturé et que le contenu de l’estomac peut donc venir salir la carcasse une fois suspendue. Faut il rappeler les conséquences de la bactérie E.Coli ???
      Également, les saisies pour cause de purpura d’abattage (petites tâches de sang dans les muscles) sont plus fréquentes en cas d’abattage rituel. Le stress est une des causes d’apparition du purpura d’abattage….

  9. Bonjour à tous
    Il faut aussi ajouter que lorsqu’un animal élevé selon les principes de la biodynamie, l’éleveur risque fort de voir la carcasse échangée par un bucher contre une carcasse tout venant. Il lui est en effet généralement interdit de suivre son animal ! Les règlements « sanitaires » ne permettent pas à un non-professionnel de pénétrer dans ces locaux, interdits au public.
    L’ancien procédé de la « saint-cochon » chez l’éleveur était une fête gastronomique interdit au nom de l’hygiène. Il y aurait encore beaucoup à dire sur les abattages dits rituels » .
    Bonne faim de semaine.
    Jacques

  10. Depuis plusieurs années, en me référant à la liste qu’une association publie sur Internet, je n’achète de la viande que lorsqu’elle est française et vient d’un abattoir qui tue suivant les normes européennes. C’est sur que je ne mange plus de la viande comme par le passé, mais tant pis. Pas d’abattage rituel pour moi. Non pas par problème religieux, mais par soucis pour les bêtes.

    1. Bonjour, serait-il possible de savoir ou trouver cette liste? Je suis très intéressée pour pouvoir consommer plus intelligemment. Merci

  11. Fort intéressant, cet article… Ceux qui se battent pour trouver des solutions ne sont pas suffisamment soutenus et aidés . J’ai des amis éleveurs; ils aiment leurs bêtes . Et si nous redevenions tout simplement humains ! Marie-Thé

    1. Pas d’élevage sans abattage; moi aussi je préférerais de loin que mes animaux soient abattus sur la ferme. On a le droit de le faire pour sa consommations personnelle. ce n’est jamais un moment joyeux mais au moins c’est vite fait, sans faire stresser l’animal.

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