L'agriculture expliquée à ma tante

Quatre questions pour comprendre la crise du lait

Depuis plusieurs semaines, la guerre du lait est déclarée en France. On vous explique les causes du conflit et on vous propose même quelques solutions.

Pourquoi la crise frappe la filière lait ?

Depuis (au moins) 2009, la filière est en plein marasme, avec des crises régulières. Au cœur du problème : les prix trop bas et la surproduction. Le prix d’achat du lait aux éleveurs est largement inférieur au coût de production. On estime que produire une tonne de lait coûte entre 300 et 350 euros à un éleveur, or ceux-ci vendent leur lait entre 255 et 290 euros la tonne, avec une moyenne nationale inférieure à 278 euros la tonne. Une différence pas toujours couverte pas les aides agricoles perçues par les éleveurs.

On estime que le taux de cessation d’activité devrait encore doubler cette année pour avoisiner les 9 %.

Résultat : les résultats économiques des fermes sont catastrophiques et les faillites se multiplient. Ainsi, un quart des exploitations ont eu des résultats négatifs en 2015. Le nombre de producteurs est en baisse constante : 200 000 exploitations étaient recensées en 1990, 130 000 en 1998 puis seulement 60 000 aujourd’hui. On estime que le taux de cessation d’activité devrait encore doubler cette année pour avoisiner les 9 %.

Pour justifier ces prix bas, les transformateurs (ceux qui achètent le lait aux éleveurs et en font des briques UHT, des yaourts…) et les distributeurs mettent en avant la surproduction de lait en Europe. Celle-ci s’est aggravée depuis la fin des quotas laitiers en avril 2015 mais aussi depuis l’embargo sur nos produits par les Russes depuis 2014. Pour lutter contre ces excédents, Bruxelles a débloqué 500 millions d’euros, notamment pour rémunérer des éleveurs pour les litres de lait non produits.

©Thomas Louapre

Pourquoi Lactalis était la cible numéro 1 de la colère ?

D’abord, parce que c’est l’industriel qui achète le plus de lait en France mais aussi celui qui paye le moins bien ses éleveurs. Un producteur sur cinq en France travaille pour Lactalis, qui les rémunère moins de 257 euros la tonne.

Par ailleurs, les éleveurs se disaient « humiliés par [l’]arrogance » et « meurtris par [l’incapacité] du groupe à sortir d’une relation moyenâgeuse entre un seigneur et ses serfs » selon un communiqué publié par plusieurs syndicats agricoles. Le gouvernement a nommé un médiateur pour tenter un compromis, sans succès. Lactalis a d’abord proposé de remonter ses prix à 271 euros, tandis que le médiateur proposait lui 280 euros. Un accord a finalement été trouvé le 30 août, il prévoit explique Liberation une augmentation de 5 euros du prix des 1000 litres tous les mois jusqu’à la fin 2016, soit 280 euros en août pour arriver à 300 euros en décembre. Un accord qui satisfait une partie des éleveurs même si certains rappellent que ce prix d’achat ne permet pas de rémunérer les agriculteurs.

La solution est-elle dans le pré ?

Pour beaucoup d’observateurs, la faiblesse des prix d’achats est une stratégie volontaire des industriels visant à rendre le lait français plus compétitif à l’export. C’est par exemple ce que dénonçait récemment Karl Laske, journaliste d’investigation à Mediapart, dans Reporterre :

« La responsabilité sociale des industriels est énorme. Depuis plusieurs années, ils orientent la filière laitière vers l’exportation. Pour eux, la fin des quotas laitiers en 2015 ouvre la voie à l’exportation. Mais pour conquérir le marché mondial, chinois par exemple, il faut augmenter la production. Et donc restructurer, moderniser les fermes françaises. Ils poussent ainsi les éleveurs à investir – pour agrandir leurs troupeaux, leurs bâtiments – quitte à s’endetter lourdement. Sauf que depuis avril, le lait coule à flot, son prix est en chute libre… et ces paysans endettés ne peuvent plus faire face. Il est donc urgent de les protéger.»

 

©Thomas Louapre

Sauf qu’une autre stratégie, très souvent moins risquée et plus rémunératrice, est possible. Ainsi, les agriculteurs qui font le choix de petits volumes et d’une plus grande qualité, du bio ou des AOP et IGP (Appellations d’origine et indications géographiques protégées) s’en sortent mieux. Voilà qui donne raison au Cedepa (Centre d’études pour un développement agricole plus autonome), un organisme breton qui milite à la fin des années 1970 pour défendre une méthode agricole peu gourmande en intrants, en énergie et en capitaux.

Elle adopte une philosophie totalement différente du système actuel puisqu’elle invite à produire moins de lait, avec des vaches nourries principalement à l’herbe et avec des légumineuses produites sur la ferme. Un système dit « herbager économe » qui est plus respectueux de l’environnement mais aussi plus équitable puisqu’il permet de réduire les dépenses des producteurs et de mieux les rémunérer. Le lait produit dans le millier d’exploitations qui respecte ce cahier des charges est de meilleure qualité, notamment au niveau des omégas 3 et les exploitations sont plus rentables.

©Thomas Cochini

Que peut-faire le consommateur ?

Sur ce graphique, on peut voir qui reçoit quoi quand vous payez votre litre de lait :

Ce partage est-il juste ? À vous de juger. Il est bon de rappeler que les transformateurs ne mettent pas la clé sous la porte, eux. C’est ce que faisait Thierry Cotillard, patron des enseignes des Mousquetaires, dans Libération il y a quelques mois : « Danone a annoncé 1,2 milliard de bénéfices en 2015 au niveau européen. Ces bénéfices ont été engendrés grâce à la baisse à l’achat du prix du lait. Là, c’est clairement la marge des producteurs qui a été rognée ».

Si vous estimez que la situation est injuste, des solutions existent. D’abord, évitez les produits transformés, un conseil que l’on vous donne souvent ici et qui est tout aussi adapté à la question du lait. Méfiez-vous également des coups marketing, comme les vrai/faux lait de ma région ou le lait d’ici. Préférez l’achat direct auprès des petits producteurs. Et optez pour les bons labels, notamment Bleu-Blanc-Cœur, qui récompense les éleveurs qui nourrissent leur troupeau avec du lin ou des protéagineux, ces aliments riches en protéines et oméga-3 qui réduisent les pets des vaches et donc les émissions de méthane.

 

Autre marque à suivre à partir de l’automne : « C’est qui le patron ». Jusqu’au 10 septembre, les consommateurs peuvent répondre à un QCM pour définir le cahier des charges du futur produit. Exemple, sur la rémunération du producteur vous avez le choix entre « alignement sur le cours mondial (non rentable) », « rémunération qui permet au producteur de ne pas perdre d’argent », « rémunération qui permet au producteur de se payer convenablement », « rémunération qui permet au producteur de se faire remplacer et de profiter de temps libre ». À chaque fois, le consommateur constate l’augmentation ou la baisse du prix correspondant à ses choix. Au final, un litre de lait de vaches « mises au pâturage 3 à 6 mois dans l’année », « nourries sans OGM avec des fourrages locaux » et « un apport en luzerne dans l’alimentation favorisant les oméga-3 dans le lait» et qui, en prime, permet de payer correctement le producteur, vous coûtera 1,04 euro. Soit 34 centimes de plus qu’un lait qui n’apporte aucune de ces garanties. À vous de choisir.

13 commentaires

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  1. Chers collègues éleveurs laitiers, calculez vos coûts de production en tenant compte de votre temps de travail et supprimer tous vos débouchés qui ne satisfont pas à vos prétentions pour en trouver ou créer d’autres. Çà commence par là d’être un bon gestionnaire d’entreprise et de ne pas se laisser manger tout cru! Arrêtez de laisser votre comptable décider à votre place! Ooh! Les chambres d’agriculture et d’autres organismes proposent des formations pour gagner en autonomie de gestion, qu’est-ce-que vous attendez pour vous y inscrire? Le déluge!

  2. depuis la crise du lait en 2009 ,la greve du lait,ses nombreuses manifs ,épandages de lait ,les cations a bruxelles pour influer la politique europeenne ,seul moyen concret d arranger la situation future…
    un groupe d eleveurs français ,a la suite de leurs homologues belges « fairebel » ont créé « fairefrance » http://www.fairefrance.fr/cms/
    un lait equitable qui ramene 10 cts par litre vendu aux producteurs engagés dans la demarche ,pour cela ils font decouvrir le lait (apres avoir demarché les gms) aux consommateurs ,en animation magasin …
    les choix des consommateurs d aujourd hui feront l agriculture de demain .

  3. Sanbot : j’achète 1 litre de lait par semaine pour les céréales (avoine bio) des enfants je suis prête à le payer 34centimes (et meme 50) de plus si il est plein de bons oméga 3, exempt d’antibiotiques, que la vache a vu le pré et que le paysan qui l’a produit peut nourrir ses enfants. On parle quand même de la santé de mes enfants, je trouverai l’argent dans un autre budget : celui des sucettes, des nuggets, du pain blanc et des sodas par exemple voir celui des cadeaux de Noël ultra gadget ..

  4. Si on ne transformais pas le lait déjà !!! Au lieu de faire des produits à zero pour cent ce serai déjà un grand pas ,et bon pour la santé

  5. qui est prêt à donner 34 cts voir 20cts pour du lait qui remunere bien le paysan .Il faudrait plutôt penser à reduire les marges des intermédiaires de 20 cts afin de vendre au meme prix un lait qui remunere mieux l’eleveur
    Bravo à Sophie pour l’explication de la fumisterie bleu blanc cœur ou lin

  6. Depuis 1956 Mendes France à fait subventionner le lait de vache en France. Grâce à Mitterand son copain PDG de Danone a inondé là France de produits lactés quelque fois appelés yaourts!
    Or le lait de vache est fait pour alimenter et développer les veaux et non les humains. Il ne faut pas perdre de vue qu’un litre de lait contient 12 morceaux de sucre comme un demi litre de coca. Contre l’obésité endémique et le diabète il faut faire la guerre au coca. Mais que dire du lait?
    Je vous suggère simplement à vous poser les bonnes question et d’arrêter d’empoisonner la planète.

    1. Taux de sucre dans le coca: 100g/L. Taux de sucre dans le lait: 50g/L, soit 2 fois moins. De plus, les effets du lactose sur le métabolisme ne sont pas comparables avec ceux du saccharose. Je vous suggère de vous renseigner avant de diaboliser toute une filière.

  7. bonjour , c’est le consommateur qui a notre avenir entre ses mains et son portefeuille ;je fais de la vente directe de lait et de créme produit par des vaches normandes qui ne mangent que de l’herbe mais le consommateur s’en fou il préfére aller chez « édouard  » ou chez lidl
    quand nous aurons disparus ce sera trop tard !!!!!!
    éric paysan dans le sud manche

  8. Bravo pour cette explication qui a le mérite d’être claire, nette et précise et qui conclut sur la nécessité de modifier nos comportements de consommateur. Acheter chez le producteur local (pour ceux qui ont la chance de pouvoir le faire), ça n’est pas si compliqué. Dans le Nord, de plus en plus de cultivateurs-éleveurs l’ont bien compris : à nous de les soutenir !

  9. Pour info Bleu Blanc Coeur c’est une grosse connerie. J’explique.

    Plus haut vous parlez de système herbager, l’idéal à atteindre car en effet une vache est herbivore !!

    En système conventionnel, on nourrit les vache avec du maïs ensilé. C’est acide. C’est pas équilibré pour la ration de la vache. Pour rééquilibrer on ajoute du soja (d’amérique du sud, et of course OGM). Et là : bah on se rend compte que la vache herbivore n’est pas au top. Oui elle produit, mais à quel prix.
    Alors des super ingé ont découvert que si on leur donne du lin en plus, et bien ça rééquilibre. Soit.
    C’est quoi le problème ?
    Eh bien c’est un pansement ! Bleu blanc coeur ne peut exister que dans un système conventionnel. Vous commencez à comprendre le problème ?
    Réponse : méfiez vous de ce genre labels (comme vous l’avez dit plus haut !!) et soutenez l’élevage à l’herbe, moins couteux pour le producteur, mieux pour l’animal, mieux pour la planete.

  10. En Savoie, certains producteurs ont mis en place des distributeurs de lait. Pour 1 euros le litre, du bon lait en provenance directe de la ferme. On amène sa bouteille, on choisi la quantité que l’on souhaite, et meuh meuh, quelques instants plus tard on a le précieux liquide.
    Dommage que ce système reste encore marginal, car un des producteur ayant mis en place ce système nous a clairement expliqué que le revenue complémentaire que ça lui apporte lui permet de maintenir son exploitation à flot.

    1. Le lait actuel est poison! Demandez vous ce que mange les vaches? Pesticides etc……. même bio ! Avec dessus dessous dans la terre dans l air ? De plus en plus d allergies au lait , j aie été nourrie au lait de vache en les années 50 je peux vous dire que c etaitbien autre chose qu’ aujourd hui ! Lait de vache mauvais pour estomac ! Pour l arthrose ! Prenez de la chèvre plus facile a la digestion! Moi je dis ca je dis rien!!!!?

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