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Soigneur patient

Pour que l’abeille noire ne sombre pas

En Ardèche, un conservatoire de l’abeille noire fondé par l’apiculteur Vincent Canova tente de sauver cette espèce locale, la mieux adaptée au climat et aux floraisons de notre pays.

Vincent Canova est à l'initiative du Conservatoire de l'abeille noire des Boutières, dans les monts d'Ardèche. © Angela Bolis

Chapeau à voile et mains nues, Vincent Canova soulève délicatement un cadre grouillant d’abeilles sur des rayons jaune pâle. On a eu un printemps vigoureux, chaud et fleuri… Je n’ai jamais récolté autant de pollen !, s’étonne l’apiculteur. Dans son rucher des monts d’Ardèche, Vincent Canova récolte du pollen frais, et surtout du miel de châtaignier, qu’il vend sur les marchés ou en magasins bio. Mais ce n’est pas le produit de ses ruches qui fait tant vibrer cet apiculteur : c’est la couleur de ses abeilles. Surtout si elles arborent une robe sombre. Dans ce rucher conservatoire, l’homme tente en effet de préserver des abeilles noires, une espèce en voie de disparition.

L’abeille noire, Apis mellifera mellifera, est l’abeille à miel locale, qui évolue en Europe de l’Ouest, et notamment en France, depuis près d’un million d’années. Jusqu’à la fin du XXᵉ siècle, c’est essentiellement cette butineuse qui prodiguait son miel, sans que l’homme ne l’ait jamais vraiment domestiquée. Dans les années 1970, les parents de Vincent Canova s’installent en Ardèche et récupèrent, dans des troncs et d’anciennes ruches à l’abandon, des essaims de cette abeille sauvage, recueillant ainsi jusqu’à 500 colonies d’abeilles noires.

Les abeilles noires du rucher de Vincent Canova sont plus sombres que les espèces hybridées et importées, pour la plupart, du sud de l'Europe. © Angela Bolis

Une décennie plus tard, à partir de 1982, le varroa débarque en France. Cet acarien parasite, originaire d’Asie, décime les populations d’abeilles européennes. C’est à ce moment que l’apiculture a fait une erreur majeure : pour reconstituer rapidement les cheptels d’abeilles, elle s’est engouffrée dans les filières d’importation de reines, élevées en Italie, en Grèce, à Malte…, explique Vincent Canova. Résultat : les espèces d’abeilles importées, réputées plus productives, remplacent peu à peu l’abeille noire, délaissée. Plus encore, elles viennent hybrider les derniers spécimens de l’espèce locale en se reproduisant avec elle aux abords des ruchers.

C'est la seule abeille à miel sauvage de France, la seule qui soit adaptée finement à notre milieu.

Depuis quarante ans, le rucher des Canova ne fait pas exception et subit, lui aussi, de lourdes pertes. Pour autant, la famille d’apiculteurs prend le parti, radicalement opposé, de conserver ses colonies d’abeilles noires. C’est la seule abeille à miel sauvage de France, la seule qui soit adaptée finement à notre milieu, défend Vincent Canova. En 2015, l’apiculteur fonde le Conservatoire de l’abeille noire des Boutières, l’un des premiers de la Fédération européenne des conservatoires de l’abeille noire (FedCan), qui compte aujourd’hui une dizaine d’associations en France. Pour autant, ces conservatoires ne bénéficient d’aucune protection juridique. Rien n’empêche d’autres apiculteurs d’installer leurs abeilles exotiques à deux pas de ces ruchers, au risque d’hybrider leurs protégées…

Un tempérament différent

C’est pourquoi le conservatoire des Boutières compte malgré tout des abeilles hybrides. Le père et le fils Canova tentent de les trier, analyses génétiques à l’appui, et de regrouper au cœur du conservatoire les essaims les plus noirs, et en périphérie, les plus jaunes… Au-delà de leurs couleurs, ces espèces se distinguent par leur comportement. L’année dernière, le printemps a été très précoce. Nos abeilles hybrides ont énormément pondu, leur population a rapidement augmenté, et elles ont épuisé leurs réserves de miel. Dès qu’il y a eu un retour du froid, elles n’ont plus eu assez à manger… Elles seraient presque toutes mortes de faim si je ne les avais pas nourries. Les abeilles noires, elles, se sont multipliées plus tardivement, elles ont reconstitué leurs réserves dès qu’elles ont pu… Elles savent anticiper le climat d’ici et survivent de manière autonome, relate Vincent Canova.

Vincent Canova inspecte son rucher pour retirer des insectes parasites de ses ruches. © Angela Bolis

On fragilise l’espèce

Derrière l’importation de reines d’espèces exotiques, c’est toute une apiculture productiviste que Vincent Canova dénonce : le nourrissement généralisé des abeilles au sucre, la transhumance de ruchers en camion pour suivre certaines floraisons, le contrôle de la reproduction et la sélection des colonies les plus performantes… On ne laisse plus à l’abeille le temps de se reproduire ni de subir la sélection naturelle. On l’hybride, on la sélectionne, on lui fait perdre sa diversité génétique. Donc on fragilise l’espèce et on précipite son effondrement, s’alarme-t-il.

Sur une des ruches, une myriade d’abeilles se sont agglutinées à l’extérieur de leur abri en bois. Peut-être le départ d’un nouvel essaim ? S’il s’envole, Vincent Canova ira le cueillir pour l’installer dans une nouvelle ruche, laissant ainsi ses colonies se multiplier librement. Une démarche opposée aux pratiques de l’apiculture conventionnelle. Pour les amateurs de miel, néanmoins, difficile de faire la différence, car aucun label ne vient encore mettre en valeur les douceurs de notre abeille locale.

Des abeilles s'agglutinent à l'extérieur de leur ruche, possiblement pour former un nouvel essaim. © Angela Bolis

3 commentaires

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  1. bonjour,
    les abeilles que vous montrez sur la façade de la ruche ne sont pas du tout noires…mais bien hybridées.
    Les écarts entre le contenu de communication, les belles histoires et les réalités de la production laissent toujours songeurs…
    Opposer abeilles noires et abeilles hybridées est inutile, et « l’adaptation au milieu » des abeilles noires en ces temps de très rapide changement climatique n’est pas du tout évidente.
    Le travail de « conservation » est intéressant et nécessaire mais techniquement très compliqué.
    gardez svp un esprit vif et critique
    Angela

    1. Bonjour,
      En effet, certaines ruches de ce conservatoire sont en cours de tri, et cet essaim en particulier doit être écarté. Il est hybridé car, comme expliqué dans l’article, les conservatoires n’ont pas de protection juridique et rien n’empêche un apiculteur de mettre ses propres ruches à côté.
      Pour le reste, je citerai un entretien réalisé pour Le Monde en 2018, d’Yves Le Conte, directeur de l’unité « abeilles et environnement » à l’INRA : « une butineuse bien adaptée à son biotope sera davantage capable de résister aux divers stress comme le varroa, les pesticides, les virus… A priori, l’abeille noire est la mieux adaptée aujourd’hui en France. »
      Enfin, Vincent Canova me fait parvenir cette réponse : « techniquement, la conservation n’est pas compliquée, au contraire ; c’est plutôt humainement que les problèmes se posent, avec les apiculteurs de loisir et professionnels transhumants qui ne respectent pas les espaces de conservation, qui sont pourtant des confettis sur le territoire national. »
      Merci de votre intérêt
      Angela Bolis

  2. Bonjour, je suis vraiment heureuse (et rassurée!) qu’il y ait des personnes comme vous, Vincent Canova, qui prenez soin de nos abeilles autochtones ! Merci mille fois ! et continuez bien ! Je vous envoie mes meilleures pensées… Fabienne

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