Cheval trait d'union

Lire entre les vignes

Le sauternes de La Clotte-Cazalis, à Barsac, est sincère, frais, vivant à l’image de celle qui le façonne amoureusement. Chez Marie-Pierre, pas de mécanique, pas de maquillage, pas d’artifice. On travaille à l’ancienne, en fonction des constellations, des cycles lunaires, avec le soutien des plantes et de Taropa, le cheval de trait.

©Olivier Cochard

9 h 30. Les pieds de vigne baignent encore dans la brume. Les sabots de l’équidé dans la glaise. Marie-Pierre, chaussée de ses bottes de palefrenier, nous attend pour une visite guidée.

Descendante d’une longue lignée de viticulteurs, Marie-Pierre est la 13e génération à apposer son nom sur les étiquettes des bouteilles de sauternes de l’exploitation. Elle raconte : Tout a commencé en 1779, lorsque mon aïeul, charron (comprendre fabricant de roues en bois des véhicules de l’époque), fit l’acquisition d’une propriété dans le bordelais. L’exploitation est devenue viticole quelques années plus tard (fin XIXe). Quand ce fut au tour de mon grand-père de reprendre le flambeau, il tomba malheureusement malade. La production s’est arrêtée pendant cinquante ans et La Clotte-Cazalis a été mise en fermage. Consciente de ce potentiel inexploité, ma mère s’en est retournée sur les bancs de l’école pour suivre une formation agricole, pendant que je terminais mes études d’ingénieure agronome œnologue.

Marie-Pierre a officiellement repris le domaine familial en 2015 : 10 ha au cœur du Sauternais.
Une année de travail de patience aura néanmoins été nécessaire à la cavalière pour faire rentrer Taropa dans le rang. ©Olivier Cochard

10 h. Il est temps d’aller chercher Taropa, qui après une longue trêve hivernale, se doit de remettre le pied à l’étrier. Au programme de la matinée : la griffe de quelques entre-rangs de sarments septuagénaires. La viticultrice qui a fait ses classes chez son voisin le Château Guiraud harnache son canasson belge croisé auxois, avec douceur, force et méticulosité. Sur le dos de l’animal, elle pose une bride, un collier (d’une cinquantaine de kilos tout de même !), une ligne de trait, un palonnier, un amortisseur (qui préserve les épaules de notre laboureur) et enfin attache la charrue.

©Olivier Cochard

Attraction animale

Taropa obéit aux rênes et à l’oreille. 1 m 70 au garrot, 900 kilos, le moins que l’on puisse dire c’est que l’animal bien charpenté détonne au cœur du Sauternais.

Depuis désormais quatre ans, Marie-Paule chérit le sol de la doyenne des parcelles de son vignoble, soit 2 hectares, avec son compagnon de travail. Certaines mauvaises langues diront que la chose est anecdotique, certainement pas elle.

©Olivier Cochard
Les méthodes de travail de la viticultrice, très à cheval sur les principes biodynamiques, sont empiriques.

Si les bienfaits de la traction animale dans les vignes sont de nouveau légion en Bourgogne, la méthode n’a pas retrouvé ses lettres de noblesse dans le Sauternais. Avec le cheval, il n’y a pas de tassement de sol, et pour cause, il ne pose jamais ses sabots au même endroit. Il n’y a pas non plus de vibration du sarment. Et puis, le cheval permet un vrai retour à la nature, il est comme un « trait » d’union entre nous et la vigne, il permet de faire corps avec le sol. Sa traction lente (3 km/h environ) restaure l’équilibre ancestral des parcelles, et confère une certaine animalité au vin embouteillé. Sans compter que l’engrais maison enrichit gracieusement la terre !

©Olivier Cochard

Arbres alliés

11 h. Après l’effort, le réconfort. Taropa a droit à une petite séance d’étirements avant de regagner son pré. C’est à l’autre bout du vignoble que nous découvrons le nouveau cheval de bataille de Marie-Pierre : l’agroforesterie viticole. Dans le contexte actuel de réchauffement climatique et de restructuration du vignoble, les arbres ont la capacité de séquestrer du carbone et donc de limiter la quantité de gaz à effet de serre, tout en améliorant la biodiversité. Pommiers, abricotiers, pêchers, figuiers, cerisiers, cognassiers… j’ai ainsi planté 70 fruitiers, intercalés dans les 12 rangs de vigne, par ordre de ramassage, auxquels j’espère pouvoir bientôt ajouter des arbustes : framboisiers, groseilliers…. Enfin, le mulch (mélange de céréales) que je souhaiterais semer servira de paillage, une fois couché. Sur cette autre parcelle, j’ai planté une trentaine d’osiers, refuges de choix pour les oiseaux mais aussi attaches idéales pour la vigne sans abîmer les pieds.

La vigne doit faire descendre ses racines bien bas, pour exprimer le terroir, dans toute sa complexité. ©Olivier Cochard

La raison d’être de cette incroyable planification : la volonté farouche de Marie-Pierre de faire de son vignoble un refuge pour la faune et la flore. La présence de guildes protège les ceps du stress hydrique, tandis que la création de corridors écologiques favorise la lutte biologique, en guidant les volatiles insectivores, oiseaux et chauves-souris sur les différentes parcelles. Cette méthode alternative permet de lutter naturellement contre les parasites.

Quand Marie-Pierre a un coup de « moût », elle prend la mesure du chemin parcouru jusqu’alors, de la remise en état du vignoble avec sa mère, en passant par la conversion en bio et la distinction de Meilleur espoir du vin obtenue en 2003, accompagnant le succès galopant de son vin blanc. Enfin, les stages sur la biodiversité dans les vignes qu’elle coanime désormais et la campagne de crowdfunding Blue Bees pour investir dans un semoir pour Taropa. Au printemps 2018, plus que jamais, Marie-Pierre n’est pas prête de lâcher la grappe.

3 commentaires

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  1. On pourrai peut être éviter de mettre ce bout de ferraille dans la bouche !
    Le maître du cheval doit savoir que de plus en plus on voit des personnes qui ne leur en mette pas et quel bonheur pour l’animal qui est toujours dispo pour faire plaisir à son maître !

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