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L’homme qui cultivait à l’oreille des chevaux

Il cultive ses champs biologiques à la seule force de ses chevaux de trait. Dans le Rhône, Jean-Yves Point teste la culture du futur, celle de l’après-pétrole. Rencontre.

Tout en haut des monts du Lyonnais, une vraie grosse giboulée de février vient de délaver le ciel pour mieux l’assortir aux yeux de Jean-Yves, maraîcher bio fraîchement installé. Collines verdoyantes, ballots de paille, lumière rasante de fin de journée, la carte postale est à deux clics de l’objectif. Si l’on pouvait capter le son avec un Nikon, on y ajouterait un silence terriblement apaisant.

Le silence intense d'une exploitation sans moteur.
Le silence intense d’une exploitation sans moteur.

A Duerne Jean-Yves expérimente le maraîchage bio à traction animale. Nul moteur ne gronde sur les 4 hectares de son exploitation, ses deux alliés sont deux colosses magnifiques, comtois et croisé de leur état. Cuisse ferme, crinière blonde ou noir ébène, ils impressionnent par leur taille XXL. On se demande d’ailleurs un instant si ce n’est pas nous qui avons changé de dimension. Dans les champs, les bêtes savent tout faire : labourer, biner entre les rangs, arracher carottes et pommes de terre. En fait, il suffit qu’on leur harnache le bon matériel et qu’on les fasse filer doux et surtout, filer droit.

Jean-Yves et ses deux tracteurs.
Jean-Yves et ses deux tracteurs.

Le matériel de leurs exploits se trouve dans la petite serre en contrebas, celle qui sert de cabane à outils. Les noms des engins semblent tout droit sortir de réclames du XIXe siècle : piocheuse, brabant réversible, bucher, herse émousseuse, dégrameleuse. « J’ai chiné pendant des mois tout ce matériel, il me manque encore un traîneau pour pouvoir transporter plus facilement mes récoltes. » Chaque pièce a reçu un coup de peinture bleu azur maison loin du vermillon criard des machines à la Massey-Ferguson. Selon les besoins, Jean-Yves fixe l’un ou l’autre des engins au harnais de cuir de ses chevaux et s’en va fouler les champs.

 

Un outil avant relookage maison.
Un outil avant relookage maison.

Pourquoi la traction animale ? Quand vous posez la question à Jean-Yves, la réponse est multiple. Dans l’ordre, parce qu’à l’âge de deux ans, il montait déjà sur le percheron de ses grands-parents. Ensuite, pour des raisons agronomiques. L’ingénieur agro formé à l’Isara de Lyon, connaît les bienfaits de ce type de pratique sur la qualité des sols. « Les chevaux tassent moins les terres que les tracteurs, le sol respire. » Enfin, parce qu’avoir à cultiver sans une goutte de pétrole fait partie des scénarios possibles de demain, autant ne pas perdre les savoir faire. « Et puis vous avez déjà essayé de discuter avec un tracteur ?  Evidemment, quand on est passionné, on ne voit que les avantages », concède Jean-Yves.

 

La récolte des pommes de terre ou comment impressionner son voisin sans engin.
La récolte des pommes de terre à 900 mètres d’altitude ou comment impressionner son voisin sans engin.

Dans le coin, les agriculteurs voisins le prennent pour un joyeux illuminé mais viennent quand même régulièrement voir l’état des récoltes, au cas où ça marcherait. «Au moment de l’arrachage des patates, tous ont trouvé un prétexte fallacieux pour passer par là. J’étais plutôt fier, ma récolte était superbe. » Il faut dire que Jean-Yves n’en est pas à son premier coup d’essai. La traction animale, il l’a testée alors qu’il dirigeait les jardins d’Avenir, un jardin de Cocagne à deux foulées de percherons de là. « Travailler avec un animal est particulièrement intéressant avec des personnes en difficulté. On progresse rapidement dans l’art de les diriger. La réussite, c’est important en insertion. »

 

Cultiver sur la paille, une nouvelle expérience.
Cultiver sur la paille, une nouvelle expérience.

Tester de nouvelles façons de cultiver, Jean-Yves en bon ingénieur agronome, ne peut s’en empêcher. Dans un coin de ses champs, des ballots de foin pareils à de grosses pelotes qui auraient dévalé la pente sont déroulés sur les terres. Le maraîcher expérimente les travaux de Dominique Soltner, un ingénieur agronome qui a développé des méthodes de culture sans travail où les vers de terre et autres petites bêtes se chargent de préparer les sols. « En mai, je vais planter des courges directement dans la paille. On verra le résultat.» L’été dernier, il a aussi réhabilité une variété de tomate ancienne typique de la région dont les gènes étaient conservés en Amérique.

A Duerne, dans le silence des montages du Lyonnais, Jean-Yves est bien plus qu’un maraîcher, il appartient à ces passeurs de mémoire. Ceux qui préservent la connaissance d’hier pour mieux la transmettre demain.

 

Merci à Juliette Wirtz, membre de la Ruche lyonnaise de la Cordée (Lyon 02), pour ses photos estivales.

 

19 commentaires

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  1. Bravo pour cette initiative, en espérant que l’accueil à Duerne sera plus sympa qu’il y a 20 ans dans les villages alentours pour les néo-ruraux que nous étions. Avec tous mes sincères félicitations et mon soutien.

  2. […] Il cultive ses champs biologiques à la seule force de ses chevaux de trait. Dans le Rhône, Jean-Yves Point teste la culture du futur, celle de l'après-pétrole. Rencontre.Tout en haut des monts du Lyonnais, une vraie grosse giboulée de février vient de délaver le ciel pour mieux l  […]

  3. Il est 1heure du matin je ne parviens pas à dormir mais après ce merveilleux documentaire et ces magnifiques photos je vais pouvoir enfin dormir en rêvant d’un monde calme doux et propre cela change de ce monde de brut!! Félicitation pour cette belle récolte de notre bonne vieille patate, quel délice !!!! dommage quelles ne sont pas pour MOI !!! J ADORE LES POMMES DE TERRE et préparé n’importe comment il suffit de les voir et les sentir pour comprendre bien des choses!

  4. je suis agréablement surpris par cet article et je souhaite entrer en contact avec Jean-Yves afin de partager son expérience.

    Moi aussi je travaille la terre comme lui au Maroc où je viens de m’y installer après 45 ans de l’Europe.
    Les petits paysans souffrent terriblement de la concurrence des gros engins et de l’agriculture des milliardaires .

  5. à l’heure actuelle on peut respecter la terre même à une toute petite échelle, au quotidien même, si on possède un bout de jardin, terrain (sans les chevaux bien entendu…!) permaculture qui ne demande aucun engrais et surtout aucun travail de la terre, juste en épandant pendant la période d’hiver de la paille, feuilles mortes, tonte d’herbes, petit bois fragmenté, tous ces matériaux qui vont alimenter les petits vers de terre, de manière à créer un humus et au moment de planter les plants de pommes de terre, soulever, créer une sillon, recouvrir de la bonne terre existante jusqu’à ce que les premières feuilles de patates apparaissent, et ensuite recouvrir les pieds avec ce résidus de végétaux pour empêcher la lumière d’oxyder les futures patates !
    il n’y a que le premier geste qui compte, il est parfois dur, car les anciennes habitudes ont la vie dure !
    cette année je vais m’essayer avec l’aide de mon mari, à planter dans le sol recouvert de paille, des salades, potiron!

  6. En lisant cet article, je me retrouve 50 ans en arrière dans la ferme de mes grands-parents ! C’est que du bonheur
    et tout ça est tellement vrai, mais hélas, combien sont prêts à ce « retour en arrière » tant nécessaire pour sauver ce qui peut encore l’être ?
    j’espère encore pour nos enfants, mais je doute terriblement hélas……

  7. Bonjour Jean Yves, Nous sommes collègues. Je suis maraîcher bio en traction animale. Et j’utilise le bucher.
    Si cela te dit qu’on échange à ce sujet contacte moi par mail en allant sur mon site web.
    Et si tu as acheté un bucher récemment, il est possible que tu l’aie acheté non loin de Cisteron. Si tel est le cas alors j’ai une pièce de mon bucher qui pourrait t’intéresser et tu as une pièce de ton bucher qui pourrait m’intéresser. Je n’en dis pas plus. Contacte moi Eric Souffleux

  8. Magnifique!
    Cela fait chaud au cœur, et oui le travail de la terre avec cette philosophie est beaucoup respectueux pour la planète et pour toutes les espèces vivantes. Cela donne à méditer sur la question…
    Bonne continuation à tous.

  9. Bravo pour l’article, les photos. Enfin une agriculture raisonnée, c’est possible pour ceux qui veulent arrêter la course au profit en privilégiant la qualité des produits. Mon neveu utilise aussi des chevaux pour travailler ses vignobles dans le Vaucluse. Son vin est bio.

  10. Bonjour et merci pour ce voyage vers une terre pleine de promesses! C’est un magnifique métier, bravo à vous et merci pour votre savoir-faire.

  11. Quel courage, bon vent à Jean-Yves et ses magnifiques chevaux ; j’espère que cet exemple de « productivité » servira sachant qu’à l’heure actuelle le redemment en masse est la loi et que la plupart du temps les produits sont jetés.

  12. le retour aux vraies valeurs ; je dis bravo ; une initiative que d’autres devraient prendre ; pour rendre meilleur notre monde pour le futur.

  13. Quel bonheur que de découvrir l’article de Juliette Wirtz ! Et merci à Anne de la Ruche de Pertuis de ns l’avoir transmis. Bravo bravo à ces agriculteurs qui reprennent les méthodes de culture de leurs pères et grand pères en y ajoutant tout ce qui’ il faut d’idées et de grande connaissance de la terre afin d’en faire profiter les générations qui suivront. Merci encore à tous pour cet espoir, enfin !

  14. Bravo Jean Yves ! voilà qui est raisonner avec intelligence et par son coeur ….et la terre vous dit merci, et je vous dis merci. Colette

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