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Drôles de bêtes

Laurette, la liberté et les autruches

Près de La Rochelle, cette jeune femme élève ces curieux animaux depuis plus de vingt ans. De l’élevage à la transformation, de l’abattage à la vente, elle a souhaité dès le début et dans un souci de cohérence, construire un projet global implanté dans le territoire. Reportage.

Au centre du village, des ruelles étroites abritent quelques vieilles maisons en pierre. À leur pied, les roses trémières sont en fleurs. Un peu plus loin, place aux maisons neuves et aux lotissements récemment sortis de terre. Nous sommes à Marsilly, village typique de Charente-Maritime, à quelques kilomètres au nord de La Rochelle, au sud de la réserve naturelle de la baie de l’Aiguillon. Là, entre les habitations, les champs et l’océan, Laurette Durivaud élève des animaux hors du commun… des autruches ! 200 bêtes sur 7 hectares. Le tout entouré de 150 autres hectares de cultures céréalières familiales.

©Thomas Cochini

Quand elle se lance, en 1998, Laurette a 22 ans. « On élevait alors des vaches mais le prix du lait était en train de dégringoler, raconte-t-elle. J’ai voulu sortir du système et j’ai été attirée par le côté sauvage de ce curieux animal. Aujourd’hui, comme l’élevage d’autruches n’est pas reconnu (1), je n’ai pas d’aide, pas de subvention de la Politique agricole commune mais je suis libre ! » Libre, mais très occupée au quotidien. Dans un souci de diversification, la jeune femme a souhaité un projet global pour « jongler et faire des choses différentes chaque jour ».

S’ils voyaient ça, les éleveurs intensifs nous prendraient pour des dingues ! 

Ainsi, avec trois salariés, elle élève les animaux – nourris aux céréales de la ferme –, les tue, les transforme et les vend. Exclusivement en circuit court : dans des Ruches, des magasins de producteurs du coin et dans une petite boutique accolée à la ferme qui abrite aussi tout un tas de produits locaux et artisanaux, dont, en saison, des moules produites par son mari. « Sans oublier les visites que nous proposons puisque nous sommes par ailleurs une ferme pédagogique », précise-t-elle.

©Thomas Cochini

En ce mois de juin, le travail est particulièrement intense. Les autruches reproductrices pondent en moyenne un œuf tous les deux jours, d’avril à septembre. Ceux-ci sont placés dans l’écloserie, petit bâtiment à l’entrée de la ferme. « Je regarde d’abord s’ils sont bien fécondés, explique l’éleveuse en soulevant sa lampe halogène. Environ la moitié le sont. » Un bien faible chiffre comparé aux élevages industriels d’autres espèces. « Si les éleveurs intensifs voyaient ça, ils nous prendraient pour des dingues ! », lance Laurette, sourire en coin et regard franc.

Si l’œuf est fécondé, direction la couveuse, sorte de gros frigo blanc au ronronnement incessant. Les non fécondés, eux, s’imbriquent tant bien que mal dans des caisses en plastique à l’entrée de l’écloserie. Ils seront utilisés pour concocter des biscuits ou bien proposés tels quels, au prix de 25 euros. Prévoyez d’inviter au moins 8 à 10 convives si vous voulez faire une omelette. Si vous êtes patient, tentez l’œuf à la coque et ses quarante-cinq minutes de cuisson. Dans tous les cas, il faudra s’armer d’un marteau ou d’une scie pour l’ouvrir !

Mais revenons à nos autruches. Après quarante-deux jours en couveuse, les autruchons naissent. « Ils grandissent d’un centimètre par jour pendant les trois premiers mois. » Les animaux sont alors très fragiles et nécessitent une attention de tous les instants. Ils sont placés dans des « nurseries », « avec béton chauffé pour les plus petits ». « Ici, ils ont un jour », commente Laurette, pointant du doigt une vingtaine d’autruchons qui tentent de se faire la voix en poussant des grognements à peine audibles. La plupart semblent encore être dans leur œuf. Là, l’un ne parvient pas, malgré de multiples essais, à se tenir droit sur ses pattes. Ici, un autre tourne son cou dans tous les sens comme s’il essayait de casser sa coquille disparue.

Dès qu’ils sont un peu plus grands, les portes leur sont ouvertes sur l’extérieur. « Mais il faut les surveiller sans cesse, faire attention à ce qu’il n’y ait pas trop d’herbes ou de cailloux, tondre et ratisser, car ils sont gloutons, ne savent pas se rationner et risquent l’occlusion ! » Puis, à partir de trois mois, les oiseaux, beaucoup plus résistants, grandissent en toute liberté dans des abris ouverts avec vue sur la mer !

Elle fait son caïd pour ne pas que l’on rentre dans son enclos ! 

À quelques mètres de la nurserie, les autruches adultes, qui mesurent en moyenne deux mètres, sont bien plus sûres d’elles. À gauche, l’une est à terre, dans un large trou creusé dans le sol, certainement en train de pondre. À droite, une autre, plumage noir et cou dénudé, est en patrouille. Elle s’approche du grillage, bec en avant, pour défendre son territoire. Bien heureusement pour le visiteur, elle n’est pas capable de voler. « Elle fait son caïd, nous montre ses plumes pour ne pas que l’on rentre dans son enclos. Autant vous dire que lorsque l’on doit les attraper, c’est souvent le rodéo. »

Les autruches sont tuées entre douze et seize mois, dans un abattoir installé sur la ferme. « Même s’il a fallu remplir tout un tas de paperasses, il y a finalement beaucoup moins de risque à les tuer ici. C’est mieux à tous points de vue : bien-être de l’animal, sécurité et hygiène », insiste l’éleveuse. Au final, 40 kilos de viande sont valorisés sur une autruche qui pèse 100 kilos. La ferme commercialise des rôtis, pavés, steaks mais aussi des conserves (terrines, rillettes, émincés à l’exotique…). « Une viande pauvre en graisse et riche en protéines », précise fièrement Laurette qui veut que ses produits restent « inclassables. Ni viande rouge ni volaille ».

©Thomas Cochini

Mais dans un souci de projet global et implanté sur le territoire, la jeune femme ne voulait pas se focaliser uniquement sur la production de viande. Ainsi, la peau des oiseaux est valorisée en cuir par un artisan vendéen. Une fois triées, lavées et teintées, les plumes serviront de base à la création de bijoux. Quant aux graisses, elles sont fondues en huile et deviennent savons, crèmes pour les mains, baumes de massage. « Pour ces produits, je n’ai pas encore trouvé de partenaires locaux. Ils sont donc transformés en Belgique. » Pour le reste, Laurette a gagné son pari : la liberté !

 

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(1) En France, l’autruche n’a pas le statut d’animal d’élevage, mais celui d’animal sauvage ou d’espèce exotique protégée.

3 commentaires

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  1. J’ai découvert cet été en famille la ferme et ses élevages d’autruches. L’article est très bien fait et les photos sont magnifiques ; il correspond bien à la réalité que j’ai pu découvrir ; j’ai même observé un accouplement particulièrement impressionnant compte tenu de l’ampleur de ces oiseaux.
    J’ai acheté sur place de la terrine savoureuse, du steak, viande particulièrement tendre et maigre, et une crème de nuit pour le visage, délicatement parfumée et non grasse et un joli oeuf (d’où est sorti un poussin) avec de la terre et une petite plante…
    Pour renouveler mes achats quand je vais à La Rochelle, merci de m’indiquer, hors saison, les jours et heures d’ouverture. Bien à vous.
    Mamick

  2. Bonjour,
    Si l’élevage d’autruches n’est pas reconnu, est-il quand même autorisé?, ou simplement toléré? Dans quel statut vous inscrivez-vous, sachant que c’est une espèce protégée??
    Je dois avouer qu’il ne me viendrait pas à l’idée de manger de l’autruche, bien que je ne sois pas végétarienne ou -lienne (j’adore les oeufs et les poulets ).
    Cordialement
    Podesta

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