Sous les pavés, les chèvres

Ferme bio à Marseille nord : des fromages et des barres

C’est au pied des barres de la cité phocéenne que Marie a choisi de faire brouter ses chèvres. Rencontre avec une bergère plus bitume que fleur des champs.

© Géraud Bosman-Delzons

Ah, Marie ? Elle doit être aux fromages, là-bas… On vise le petit corps de ferme en contrebas, bâti à flanc de côte devant un champ de terre sèche. Sur la gauche, un troupeau de biquettes se fait la malle dans le pré adjacent. En levant les yeux à hauteur d’horizon, on change d’univers : les tours HLM du 14e arrondissement de Marseille s’élèvent dans l’harmonie de leur gris. La ferme de la Tour des pins est un impertinent bout de campagne, une clairière au milieu des forêts de béton armé des Flamants, de Sainte-Marthe, de la Busserine et du Merlan.

C’est une mini-tornade blonde platine qui passe une tête à travers le rideau anti-mouches qui ne leur fait plus obstacle depuis bien longtemps. On est intimidé devant le mètre soixante que l’on dérange en pleine activité. On n’avait pas rendez-vous l’après-midi ?, demande un peu plus tard Marie Maurage, voyant que la conversation marque le pas, interrompue par les incessants coups de téléphone, les va-et-vient et les consignes à Fadela, qu’elle houspille et taquine à la fois. Les dehors bourrus de la fermière cachent mal un authentique philanthropisme, trahi par un sourire malicieux et des yeux bleus vifs qui cherchent à vous connaître.

© Géraud Bosman-Delzons

Marie Maurage loue à la ville de Marseille 12 hectares d’exploitation, dont 6 de pâturage pour ses 40 chèvres, ses 20 brebis, les 2 vaches et les chevaux. Ce n’est pas un énorme cheptel, mais, avec une bonne valorisation du lait – c’est-à-dire que le prix payé au producteur est juste, environ 2,80 €/litre contre 60 centimes pour l’industrie – on peut embaucher. Pour l’assister, elle salarie deux temps plein et demi, enfin quasi trois. Bref, tout ça pour dire que l’agriculture bio, elle embauche…, disserte-t-elle, en tourbillonnant au milieu de ses laitages.

Le repas, un « genre d’essentiel »

Son quotidien paysan est rythmé le matin par la traite et la fabrication des produits : 200 fromages de chèvre par jour, 200 yaourts par semaine, des tommes de vache, des faisselles… L’après-midi est consacré principalement à l’administratif et aux livraisons. Ses principaux clients ? Des magasins bio, mais aussi des hôtels et des fromagers haut de gamme de la région. Ses bêtes, assure-t-elle, ne sont jamais malades. Pas de frais de véto, pas d’antibiotiques. Elle leur donne beaucoup de fibres et récupère de la drêche (résidu d’orge riche en protéine) auprès de brasseries bio. Le lait est un travail d’équilibre, dit la présidente de la Fédération régionale de l’agriculture biologique.

© Géraud Bosman-Delzons

Dans son contrat avec la Mairie, environ 15 heures hebdomadaires sont consacrées à l’accueil du public, dévolu à une animatrice. Les gens du coin et de plus loin viennent en famille, ou en classe, voir les animaux de la ferme. Ce lieu est aussi fait pour les enfants, rappelle-t-elle. Dans ma définition de ferme urbaine, il y a la notion de pédagogie, de vitrine du monde agricole.

Son combat éducatif, c’est l’alimentation, et cela commence, estime-t-elle, par un moment ultra important socialement : le repas, un moment de partage, où l’on cuisine ensemble, où l’on se raconte, où l’on évoque ses envies, en famille. Quand je relis Giono, qui a beaucoup écrit sur la campagne, je vois qu’il va à ce genre d’essentiel. Aujourd’hui, chacun est devant sa tablette…

La consommation de masse en prend aussi pour son grade. Les gens achètent des caddies entiers de merdes qui leur coûtent cher. Si on éduquait davantage à une meilleure alimentation, à la saisonnalité, à la quantité, à la qualité nutritive, cela coûterait moins cher en problème de santé. Il faut redonner leur juste valeur aux aliments. Quand c’est un peu plus cher, on ne gaspille pas…

À la ferme, on apprend aux écoliers et aux adultes à lire les étiquettes, à identifier les labels « produit de la ferme ». On va démarrer un projet de sensibilisation à l’éducation alimentaire pour les femmes des quartiers, poursuit-elle. On va créer un jardin ensemble et des ateliers de conservation des légumes, comme les fèves ou les poids qui poussent en hiver. Pour ne pas manger à contre-saison et leur donner l’envie de bien cuisiner.

© Géraud Bosman-Delzons

En contrat pour 7 ans, Marie Maurage est heureuse de cette moitié de chemin parcouru : la remise en état de la ferme qui était en déshérence, la pérennisation des activités, l’embauche, la construction d’une clientèle qui la fait vivre… Elle a toujours mille idées en tête. J’aime bien me mettre en danger pour me jauger, dit-elle pour justifier ce défi. Entreprendre, c’est risquer. La soixantaine tout juste entamée, elle parle d’expérience.

« On m’a ri au nez »

Le bagout de la dame n’est pas du cru. Native du Nord, à la frontière belge, elle a grandi dans une famille nombreuse et modeste. Dans sa jeunesse, l’étudiante en lettres modernes cultive son militantisme. Les ouvriers-paysans m’ont toujours interpellée : ils allaient travailler à l’usine, mais avaient gardé une petite ferme, généralement tenue par leur femme. Ça faisait le lien entre la ville et le monde rural.

Au milieu des années quatre-vingt-dix, l’intellectuelle se tourne finalement vers l’agriculture. Le bio est déjà une évidenceC’est un projet de vie davantage qu’un business. Ce n’est pas que l’alimentation. Elle écumera quatre banques avant d’obtenir la confiance et le gain. J’avais la totale : je suis une femme seule, avec trois enfants, chef d’entreprise, qui veut s’installer, et en bio ! On m’a ri au nez.

© Géraud Bosman-Delzons

Elle n’est pas au bout de ses peines car à Briançon, au creux des massifs des Hautes-Alpes, où elle s’expatrie, l’intégration ne s’est jamais faite. Ce sont des villages compliqués, où il ne se passe pas grand-chose. Jusqu’à l’incendie criminel de sa ferme, en 2002. Tout est parti en fumée, les animaux aussi. Marie reconstruit. Avec le temps néanmoins, elle réalise que, parfois, il ne faut pas insister. L’appel d’offre de la ville de Marseille en 2014 tombe à pic.

« Il regardait les chèvres depuis sa fenêtre »

Historiquement, les terres maraîchères des quartiers nord étaient un peu le ventre de Marseille. Elles appartenaient à la bastide de la famille Montgolfier. Marie habite dans la bâtisse accolée à la maison de maître, classée. Dans les années quatre-vingt, la Ville, administrée alors par Gaston Defferre, achète trois fermes pour faire de l’éducation à l’environnement (dont la Tour des pins, la plus grosse), qui ont fini par péricliter. C’était trop visionnaire pour l’époque, estime Marie Maurage. De récents tests ont montré que cette terre est riche en azote, grâce à l’élevage qui y a été quasi-permanent.

À l’entendre, son voisinage n’est pas craignos. Pas plus, en tout cas, que dans ses alpages briançonnais. L’image donnée des quartiers n’est pas la réalité, dit-elle, sans nier qu’il y ait des coups de kalach. Le ramassage régulier des sacs plastiques portés depuis les immeubles ne la ravit pas. Mais elle ne cache pas son attachement et aime raconter l’histoire d’amitié qui s’est tissée avec un enfant du quartier. Il regardait les chèvres paître depuis sa fenêtre. Puis il est venu me voir, régulièrement. Sa mère le foutait à la porte à 1 h du matin pour qu’il aille chez son père. Il en avait pour 2 heures de marche, il fallait traverser tous les quartiers. Mais il n’avait pas peur. Pour eux, c’est la sécurité ces ghettos. S’il a dépassé son horizon aujourd’hui, c’est grâce à la ferme et à Marie qui l’a pris en stage de 3e. Cette année, il rentre en lycée agricole, dans un autre département, et il a la boule au ventre de quitter sa cité.

8 commentaires

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  1. Magnifique portrait, de femme tout d’abord ! Je dirais aussi Marie Courage, son parcours est beau, elle vit selon ses convictions, ce qui lui a permis de trouver des personnes et un lieu pour se poser, merci à elle de nous montrer de l’humanité.

  2. Bravo pour cette initiative. J’avais déjà entendu parlé de cette ferme aux pieds des immeubles. C’est une très bonne idée. Vive la nature et le bio. Et surtout c’est super pour les biquettes. ENCORE BRAVO

  3. C’est génial ce projet qui crée de l’emploi et qui défie les representations qu’on peut aevoir sur la production du bio en zone urbaine ! Longue vie à votre projet !

  4. bravo, 3 fois bravo Marie pour ce projet qui englobe petits et grands, éducation et humanité.
    Le bio créateur d’emploi: ça fait son chemin et tant mieux.

  5. Magnifique exemple de lucidité sur notre société, de courage et de ténacité. Il faudrait qu’il y en ait beaucoup comme elle !

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