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Utopie chevrière

Des éleveuses font le pari du fromage « qui ne tue pas les chèvres »

Pour faire du fromage, il faut du lait, des chèvres en forme et beaucoup de chevreaux. Pour qu’une partie de ces retraités anticipés ne finisse pas à l’abattoir, deux éleveuses tentent d’autres manières de faire, même si l’équation ne semble pas payante…

Dans la plupart des élevages, on demande aux femelles de mettre bas chaque année, pour pouvoir produire du lait avec régularité. © Istock

Comme tous les mammifères, les chèvres ne produisent du lait qu’après avoir donné vie à des petits. Dans la plupart des élevages, on demande donc aux femelles de mettre bas chaque année, pour pouvoir produire le plus possible. Au bout de 5 ou 6 ans, les femelles trop fatiguées pour produire autant de lait que les plus jeunes seront réformées, c’est-à-dire finiront à l’abattoir. Les chevreaux sont eux retirés rapidement après leur naissance. Parmi ces derniers, quelques femelles pourront rejoindre le troupeau, les autres cabris seront engraissés puis finiront également à l’abattoir à l’âge de 6 ou 8 semaines. En 2019, 547 000 chevreaux et 135 000 chèvres de réforme ont ainsi été abattus en France.

En Côte-d'Or, le pâturage et l'abondance de végétation contribuent à une bonne traite : suffisamment pour compenser la baisse de production globale ? © Aline De Bast

Pour assurer une vie plus longue et plus reposante aux chèvres, en France, un éleveur et trois éleveuses explorent une autre façon de faire. Parmi eux, Alexandra Dupont qui a démarré il y a dix ans, après une reconversion professionnelle, un élevage de chèvres à la Ferme des Croq’Épines, en Indre-et-Loire.

Elle raconte : Avant mon installation, j’ai fait des stages chez des éleveurs caprins. J’ai découvert un métier génial et des animaux passionnants. Mais j’ai vu aussi que les chèvres pleurent énormément quand on leur retire les petits. Et quand on a envoyé à l’abattoir des chevreaux dont j’avais pris soin, que j’avais aidés à téter à la machine, ça a été une grosse claque, j’ai compris que ce n’était pas possible pour moi.

Une fois installée, elle décide donc de renoncer aux abattages des cabris et des chèvres réformées. À côté de sa ferme, elle créé une association, le Refuge des Croq’épines, qui récupère les animaux non productifs de sa ferme. Ils sont accueillis et soignés grâce à des dons, des parrainages et des bénévoles.

Sociabilisation chevrière

En Côte-d’Or, l’éleveuse Aline de Bast a eu un parcours similaire. Dès le démarrage de son exploitation — la Ferme du Cul de Sac créée en 2014 après une reconversion — elle s’est sentie incapable d’emmener ses animaux à l’abattoir. Elle détaille la démarche qu’elle a préféré adopter : Chez moi, quand ils naissent, les petits restent pendant huit jours tout le temps avec leur mère, qui leur donne du colostrum. Ça évite de les séparer et d’entendre le petit et la mère pleurer. Et puis les chèvres s’occupent tellement bien de leurs petits, elles méritent de les élever. Ensuite, je laisse les petits téter pendant deux mois. Petit à petit, la nuit, je retire les petits, donc je peux traire la chèvre le matin et donner du lait en poudre aux petits. Comme ça on peut reprendre la production et les petits sont sociabilisés à la fois avec leur mère et avec l’humain.

Ces méthodes sont sources de bien-être et de sens. Pour les animaux, bien sûr : les chèvres ont un bien meilleur moral, et les petits nourris par leur mère sont plus résistants, assure Alexandra Dupont. Pour l’éleveur, aussi : on sait qu’il est difficile pour beaucoup d’entre eux d’envoyer à l’abattoir les chèvres en bonne santé, surtout après avoir collaboré avec elles pendant plusieurs années. Cette méthode séduit aussi le consommateur : les éleveuses racontent que certains de leurs clients avaient cessé, pour des raisons éthiques, de manger du fromage de chèvre mais qu’ils se plaisent désormais à consommer ces fromages « sans abattage ».

Taille des troupeaux réduite, baisse de productivité : les revenus financiers ne suivent pas. © Istock

Productivité en berne

Le hic de cette méthode, c’est la productivité. D’abord parce qu’accueillir des animaux non productifs et laisser les petits téter le lait réduit mécaniquement la quantité moyenne produite par animal dans la ferme. Mais aussi parce que ces façons de travailler impliquent des élevages relativement réduits (une trentaine de chèvres productives chez Aline de Bast, une centaine chez Alexandra Dupont). Après dix ans d’activité, Alexandra Dupont constate : Je suis encore au RSA. Mais bon je ne m’en sors pas plus mal que beaucoup d’éleveurs. De toute façon, l’élevage est au bord du gouffre en France.

Pour trouver un modèle économique, les éleveuses misent sur la bonne valorisation de leurs produits. Aline de Bast explique par exemple : Chez moi, les chèvres pâturent dans un verger avec beaucoup de végétation, donc elles ont de bonnes valeurs de production. Dans ce verger, on récolte beaucoup de noix. On en a profité pour faire un fromage aux noix et au miel, avec un cœur coulant, qui demande beaucoup de manutention mais qu’on commercialise à un prix intéressant. Après, c’est sûr que c’est une autre vie, on consomme très peu, on se contente de peu.

Une des clés possibles ? La lactation longue : moins de naissances, moins de fatigue, moins de lait, mais tout au long de l'année sans interruption. © Istock

À votre écoute

Les éleveuses cherchent aussi d’autres solutions, notamment en ne tarissant pas les chèvres en hiver : on parle de lactation longue. C’est-à-dire que les chèvres continuent d’alimenter leurs petits pendant un à quatre ans, sans nouvelles naissances. Les chèvres peuvent donner du lait pendant plusieurs années avant que leur production s’arrête naturellement. On peut donc leur éviter d’aller au bouc pendant autant d’années, ce qui les fatigue moins, explique Alexandra Dupont, qui pratique cette méthode depuis plusieurs années. « Aller au bouc », c’est organiser chaque année une reproduction qui mène à une gestation de 5 mois et à des petits. Résultat, la production de lait est à son maximal chaque année, pendant 6 à 8 mois. C’est intensif et plus fatiguant pour la chèvre, abattue plus vite car plus vite improductive. La lactation longue pourrait permettre de prolonger ainsi leur durée de vie.

Mais financièrement, comment s’y retrouver ? Si la chèvre produit moins au jour le jour, elle ne connaît pas de pause de production liée à la gestation. La baisse de production ne serait que de 8,2 % selon une étude publiée dans le Journal of Dairy Science, il y a seize ans, en 2005. Aline de Bast, qui expérimente en ce moment cette technique, s’enthousiasme : Ce que j’aime, c’est qu’on apprend tout ça avec le vivant, en le vivant justement. On est très à l’écoute des chèvres, on se comprend et on cherche avec elles des solutions pour qu’elles subissent le moins possible. On est un peu à leur service, et je trouve ça bien.

42 commentaires

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  1. Et si on arrêtait tout simplement d’exploiter les animaux. Ils sont nos voisins sur terre et non des produits de consommation.
    Malheureusement, l’humain se croyant tellement supérieur n’arrêtera jamais cette tyrannie.

  2. Magnifiques histoires, j’apprécie beaucoup tout le travail et l’investissement de ces personnes. Leur approche est géniale , ça donne espoir !

  3. Dernière phrase du reportage, « on est un peu à leur service », mais les chèvres, vaches, n’ont jamais rien demandé à l’humain ! Surtout pas qu’on leur mette une éponge d’hormones dans le vagin pour provoquer les chaleurs artificielles, je qualifie ça de viol envers un animal. Tant mieux si cette productrice est un peu plus respectueuse mais l’animal est toujours au service de l’humain et un produit marchand.

  4. Oui, c’est important de respecter la vie des chèvres. La meilleure forme de respect ne serait-ce pas tout simplement de ne faire de l’élevage ? Je n’ai pas besoin de manger du fromage de chèvre pour manger bien. La notion de manger bien est culturelle. J’ai changé mes habitudes alimentaires et je me porte bien.

  5. Merci pour cette réflexion ! Se poser des questions, rechercher des solutions, bravo c’est une démarche honorable. De ce fait, le fromage m »apparait différemment …
    Bon courage et félicitation !

  6. Bravo pour la démarche ! Toutefois, s’il s’agit de nourrir les chevreaux avec du lait en poudre qui provient de vaches dont les veaux ont été envoyés à l’abattoir, est-ce vraiment une solution ? Pour ma part je préfère continuer à me passer de produits animaux.

  7. Beau débat David et les autres.
    Où peut on trouver ces fromages ?
    Bio ou pas bio ça ne change rien à la méthode ?
    Comment savoir quelle méthode est employée sans avoir à écrire à chaque producteur ?

  8. Bravo! Le jour où il y a un des fromages labellisés « sans abattage » même 50% plus cher j achète! Nous ne sommes plus obligés de faire souffrir les animaux pour nous nourrir 🤔. En Allemagne ils élèvent les petits des vaches laitières avec des femelles nounous choisies pour leur caractère très maternelle, elles en gèrent 2 ou 3. Pourvus que la nouvelle génération d éleveurs change les choses! 👍🏻

  9. Je suis également éleveur en Gironde et je pratique cette même technique depuis 10 ans. J’ai commencé par l’observation et la mise en application de démarches m’apparaissant les plus douces pour le bien être de tous. J’ai 34 chevres et je fais la traite matin et soir en suivant l’heure solaire.

    1. Bonjour Jean-Pierre,
      Je suis Alexandra, l’éleveuse de l’article. Est-ce que cela vous intéresserait que l’on se contacte : je pensais mettre sur mon site internet la liste des éleveurs qui travaillent dans cette éthique et j’ai eu des personnes de Bordeaux et sud-ouest qui cherchent des fromages « éthiques ». Je pourrai dès lors les renvoyer vers vous ? Cordialement, Alexandra

  10. Bonjour,
    Le projet est intéressant et je me demandais ce que faisaient ces éleveurs lorsque leurs chèvres à la retraite meurent ? Les enterrent-ils ?

  11. Très touchée par votre approche, je vous remercie infiniment.
    Où peut-on trouver vos fromages et comment peut-on vous aider?
    Bon courage et mille remerciements.
    J.F

    1. Bonjour Jocelyne,
      C’est Alexandra, l’éleveuse de l’article.
      Si vous voulez vous pouvez me contacter directement via le site internet de la ferme-refuge, cela sera plus facile pour vous envoyer les informations. http://www.lafermedescroqepines.com
      Bien cordialement,
      Alexandra

  12. Bravo et merci pour cette démarche! J’ai arrêté de manger du fromage de chèvre et de brebis à cause de l’abattage, précisément. Où trouver vos fromages?

    1. Eh bien oui. Plutôt que de chercher à rendre l’élevage moins violent, il vaut mieux ne plus manger de produits animaux. Le problème est ainsi résolu. Tout le reste est légèrement hypocrite.

  13. Aline est ma voisine et l’année dernière elle a même trouvé des adoptants pour ses chevreaux. Ses vieilles chèvres sont à la retraite dans leur étable et disposent de leur propre espace. Quant à ses fromages ils sont excellents et même si je réduis drastiquement ma consommation de produits d’origine animale je préfère manger de temps en temps ses productions que ceux du commerce traditionnel.

  14. Bravo pour cette démarche qui vous honore toutes les 2.
    Il y a quelques années on m’avait proposé de reprendre un élevage en bio de chèvres laitières (avec accompagnement très sérieux du paysan qui arrêtait), mais j’ai refusé car je bloquais sur ce point d’envoi de trop nombreux animaux à l’abattoir. Alors totalement OK pour vous aider et aussi permettre le développement de ces pratiques.

    1. Bonjour Corinne !
      Aux Croq’Epines, on accueille avec grand plaisir toutes les aides !! Si vous voulez participer à l’aventure avec nous, n’hésitez pas à nous contacter via notre site web, ce sera plus facile pour nos échanges : http://www.lafermedescroqepines.com
      Bien cordialement,
      Alexandra

  15. @Mousnier
    BEURK !!!! justement NON le cycle de la vie (que vous mentionnez) ce serait de laisser les animaux vivre tranquille, et que la chèvre donne 100% de son lait à son chevreau !!
    en quoi c’est le « cycle de la vie » d’exploiter et maltraiter des animaux ?? c’est facile à dire pour vous qui êtes du bon côté (le bourreau).
    Il est temps d’arrêter de prendre les animaux uniquement pour des sources de profits, et de les considérer comme des êtres à respecter. J’espère que cela deviendra un jour la normalité

    1. Sans leur « utilité » ces animaux n’existeraient plus. … Comme tous les animaux d’élevage. Nous sommes tous sur la même planète. Il faut chercher au maximum le bien être des animaux et limiter notre consommation pour la choisir de qualité.
      Mais attention à l’extrémiste quel qu’il soit.
      Si nous voulons des vaches, chèvres etc sur terre il faut qu’ils aient une utilité sinon ils ne seront plus élevés et disparaîtront…

    2. Le véganisme reste en effet le seul moyen de sauver ce qui reste de notre planète. Bravo David 🙂

  16. Je n’y connais rien en élevage ni en agriculture mais toutes ces chèvres ne pourraient-elles pas être reconverties pour débroussailler les terrains qui prennent feu chaque été parce qu’ils ne sont pas entretenus ? Moins de polluants pour faire tourner les machines, des biquettes qui finiraient tranquillement leur vie. Chacun y trouverait son compte…

  17. très belle démarche, BRAVO !!

    Par contre une phrase de l’article m’interpelle ….. : « ….donner du lait en poudre aux petits….. ». D’où vient ce lait en poudre ? d’une vache, ou d’une autre chèvre, qui a été sacrifiée par ailleurs pour donner son lait pour nourrir le chevreau de votre élevage ? N’est-ce pas déplacer le problème au final ? (en résumé, vous prenez le lait de votre chèvre, mais vous alimentez le chevreau avec le lait en poudre d’un autre animal. Ou alors j’ai pas bien compris)

    1. Bonjour, je me suis fait la même remarque au sujet du lait en poudre !

  18. Bravo pour cette initiative. Je fais partie des gens qui préfèrent ne pas acheter si consommer signifie traiter l’animal comme une chose à exploiter. Mais 100% partante pour de telles initiatives. J’achète déjà les oeufs poule house (qui ne tuent pas la poule) et suis prête à consommer les fromages qui ne tuent pas la chèvre. On signe où ?? :-))

  19. Oui l élevage c est difficile !!! Et oui on élève des animaux pour les abattre ensuite même en production laitière. J ai du mal à envoyer mes animaux à l abattoir moi aussi mais c est le cycle de la vie, et il faut que le sacrifice de ces animaux ne soit pas vain. C est à dire valorisé à un prix juste et sans être gaspillé. Enlevez vous de la tête qu un élevage se fasse sans abattage. C’est impossible et placer l’idéologie avant l’économie
    Vous laisse au Rsa…

    1. C’est tout sauf le cycle de la vie !! C’est le cycle de votre production! Le sacrifice ne doit pas être vain? Vain pour qui? Laissez le vivant tranquille et produisez de bons légumes qui nous garderont en bonne santé! Moi, j’ai arrêté de consommer des produits animaux depuis 5 ans et c’est la meilleure décision que j’ai prise pour ma santé, pour les animaux et pour l’environnement. Mais là, je salue l’initiative des ces éleveurs car cela va dans le bon sens !

    1. Exactement ! Cet article m’a fait penser à ce reportage passionnant que j’avais entendu sur France Culture. Écoutez!

  20. Bravo Mesdames, respect!
    Je ne mangerai plus de la même façon le fromage de chèvre que j’achète en coopérative locale! Je suis sûre qu’il aura un goût encore plus intense!!! Merci

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