VDM*: le maraîchage est un sport de combat

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Le maraîcher bio est un animal rampant. Une grande partie de l’année, il parcourt ses terres à genoux pour traquer la mauvaise herbe au plus près. Un week-end du 14 juillet, une armée de Parisiens est venue renforcer les rangs pour repousser l’envahisseur. Récit de la bataille de Verchocq.

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On entendait le bruit sourd et grondant des bottes…

Qu’on leur coupe la tête ! Dans les champs de Thomas, les chardons tremblent chaque année à l’approche du 14 juillet. « La destruction des chardons des champs est rendue obligatoire sur l’ensemble des terrains clos ou non clos du Pas-de-Calais, » précise l’arrêté préfectoral du 11 juin 2001. Et ce avant, que les Cirsium arvense n’aient le temps de fleurir. Chez les agriculteurs on la joue plutôt bon soldat car la sanction peut être salée : jusqu’à 6 mois de prison et 30 000 euros d’amende pour un pompon violet.

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Le champ de bataille.

Dans les champs, devant leurs congénères décapités, les chénopodes et autres mauvaises herbes tentent de se faire oublier mais il est trop tard. Leur fin approche à mesure que nos bottes progressent dans les flaques de gadoue. Le commando de Parigots est équipé : salopette de ski, guêtres-genouillères, treillis et cape de pluie. Ca va chier. Colonel Boonen livre les consignes : dézinguer tout ce qui se trouve entre les planches d’oignons protégées par un paillage noir pétrole. « Il faut redonner de l’air, les mauvaises herbes empêchent les légumes de respirer. »

 

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Tous en rang, et que rien ne dépasse.

Les bastos pour le combat ? Une paire de mains aiguisées, des ongles pré-noircis, un vaccin DT-Polio bien à jour.  Devant un rideau végétal plutôt dense, chacun évalue l’ampleur de la tâche et teste sa technique. Caporal Guilhem joue les rase-mottes et, ventre à terre, arrache des deux mains tout ce qu’il trouve sur son passage. Sergent Frédéric préfère le quatre pattes tout comme son chien Guizmo qui monte la garde. Les soldates Stéphanie et Perrine prennent ce petit monde de haut, jambes tendues et dos courbé.

Quant au troufion de mon espèce, il joue la carte de l’alternance et renonce définitivement à sa féminité. Les snipers progressent à pas lent, croisent ici et là lapins, lombrics et coccinelles. Il leur faut deux heures pour parvenir au bout du rang et retrouver le colonel plutôt fier de sa brigade volontaire. Derrière nous, l’ennemi gît sur le sol, bientôt réduit en miettes par une binette sur roulettes.

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Le repas du sniper de mauvaises herbes : échalote/datte.

Le 10e régiment d’infanterie est invité à sévir quelques mètres plus loin, au milieu des 30 000 plants de poireaux et se transforme illico en promotion d’esthéticiennes. Entre chaque pousse du légume, d’une dizaine de centimètres de haut seulement, des bébés mauvaises herbes sortent de terre. Il faut les épiler une à une. Version brésilien ou intégral ? Plus une touffe, telle est la consigne ! Commence alors un travail de patience ou de torture, selon l’état de son moi intérieur. Heureusement la terre est meuble et permet de retirer les herbes facilement.

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Le maraîchage version Vénus beauté.

Certains se remémorent une récente étude selon laquelle mettre les mains dans la terre rend heureux et intelligent, espèrent toucher mycobacterium vaccae la bactérie du bonheur, entrent en transe. D’autres se disent qu’il existe forcément un outil pour rationnaliser ce travail, dégainent leur smartphone pour étudier les prix des doigts Kress. Les forums sont plutôt encourageants. Formé de 12 dents métalliques et de 20 doigts souples capables de passer entre des rangs serrés (minimum 25 centimètres), l’outil travaille en moyenne à 7 km/h quand l’équipée parvient à peine à couvrir 50 mètres dans le même temps. « Trop cher, pas assez efficace », tance Thomas. OK, on remballe l’i-phone.

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Mettre les mains dans la terre rend intelligent et heureux : c’est la science qui le dit !

De retour sur le camp de base, devant la bière du combattant, l’équipe devise sur ce travail de titan. Philosophe sur l’équilibre possible entre poésie et efficacité, alchimie subtile du maraîcher biologique jusqu’à ce qu’un article du magazine Clés vienne jeter l’opprobre sur les discussions. Page 106, les découvertes du généticien Daniel Chamovitz annoncent que «  les plantes, sans cerveau ni neurones, sont capables d’interagir avec l’environnement à l’aide de sens identiques aux nôtres et de garder la mémoire des événements, ce qui les fait entrer dans la catégorie des êtres conscients. »

Dans le même papier, on apprend que les plants de tabac se souviennent du crépuscule, que les saules savent si leurs voisins ont été attaqués par des chenilles ou si leurs feuilles sont blessés. Et que dire des pousses de céleri qui ont assisté durant trois jours à notre lutte contre les adventices ? A cette heure-ci, elles doivent préparer leur vengeance. Et, vu notre ardeur, elle devrait être musclée. Damned, nous allons y passer ! Saint-Fiacre, priez pour nous…

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*VDM : vie de maraîcher

13 commentaires

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  1. D’où vient cette notion de « bonnes et/où mauvaises herbes » ? Qui a inventé ce diktat ? la nature ne produit rien de « mauvais ». Je pense que nous ne comprenons pas le rôle que jouent ces herbes dites « mauvaises », ainsi que leur position dans l’éco-système.
    Elles sont , d’après un article de Bio-Contact de l’année précédente (je dois rechercher le mois de parution) excellentes pour la santé et joueraient un rôle protecteur pour les autres plantes, fleurs etc … Alors devons-nous revoir nos certitudes ? sans doute.

  2. Quand je vois que certains pianotent pour tomber sur Kress et sa bineuse à doigts, je ne peux pas résister de vous évoquer le robot Oz de Naïo technologies .

  3. Bonjour,
    Très bon article, j’ai beaucoup ri.
    J’ai drôlement envie de faire moi aussi l’expérience d’un maraîchage !!!

  4. Bonjour,
    C’est un super article, j’aime le style un peu rigolo.
    Dans mon jardin, j’essaie de limiter les mauvaises herbes en couvrant le sol le plus possible, mais à certains moments, il y en a quand même en quantité, et l’arrachage est une vraie bataille…
    Jenny

  5. J’ai beaucoup ri, merci ! Je mène la même guerre très régulièrement, heureusement mon potager est beaucoup plus petit…

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