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Ramène ta graine again

La lentille de Saint-Flour, le nouvel or blond

Les dernières lentilles blondes de Saint-Flour n’avaient plus pointé le bout de leur tige depuis 1965. Une poignée de producteurs du Cantal a senti le filon et ressème la cousine oubliée de la verte du Puy, simple à cultiver et rentable.

L’agriculture laitière a éclipsé la lentille de la planèze. Les dernières ont été produites autour de 1965. ©Géraud Bosman-Delzons

L’histoire remonte à la fin de l’été 1997, dans le grenier de Gérard Cibiel, à l’orée du bourg cantalou de Cussac, non loin de Saint-Flour, dans le Cantal. Au fond à droite, un peu éclairé par les carreaux toilés, dort un trieur à lentilles du début du siècle, tout de bois et de métal (voir photo ci-dessus). L’hôte des lieux ne l’a pas oublié.

Le récit admis veut que ce soit après avoir lu l’annonce intitulée « SOS lentille blonde » sur le bulletin de l’abbé Boussuges que le paroissien Cibiel ait pris les jambes à son cou pour se rendre au seul endroit où un échantillon pouvait encore, éventuellement, reposer. D’autres susurrent, le coude levé et dans un rictus coquin, que c’est pour « jouer le jeu » du trésor et ne pas vexer le curé que le maire a accepté l’idée d’une annonce dans le journal paroissial, alors que les lentilles avaient déjà été localisées. Qu’importe, pour préserver la paix sociale, l’histoire retiendra que l’Église et la République se sont, poigne dans la poigne, mises ensemble en quête de la sainte légumineuse, bien décidées à la relancer.

L’éclat retrouvé

De sacré, le caviar du pauvre n’a d’ailleurs pas grand-chose. Les ans passant aident à fabriquer les mythes, bien pratiques pour le marketing contemporain, qui n’aime rien tant que surfer sur l’air du temps jadis. Les dernières lentilles ont été produites autour de 1965. Mes parents en cultivaient sur 13 hectares sur les 46 de l’exploitation, en plus des vaches et du blé, raconte Gérard Cibiel.

Las, l’agriculture laitière éclipsa la lentille de la planèze – 17 000 quintaux produits début XXᵉ — jusqu’à la faire disparaître des terroirs volcaniques pendant trois décennies. Jusqu’à cet épisode de 1997, quand une poignée de vieilles lentilles retrouva soudainement éclat et intérêt aux yeux de passionnés du cru.

Dépositaires de l’échantillon, les scientifiques de l’Inra prirent alors le relais et lancèrent des tests sur des micro-parcelles de producteurs volontaires. Quatre ans plus tard, à la festa del Pais de Saint-Flour, les 450 premiers kilos de flora (c’est le nom de cette variété) furent vendus en un claquement de doigts. L’idée folle devint alors plus réaliste.

Le cultivateur Henri Cairon dans sa parcelle de lentille blonde. ©Géraud Bosman-Delzons

L’association interprofessionnelle de la lentille blonde (AILB) fut mise sur pied. Elle compte aujourd’hui 39 membres producteurs, dont trois en bio et deux en conversion. Il y en a deux ou trois en plus chaque année. On fonctionne par parrainage car on veut des gens qui partagent la même philosophie que nous, qui essaient de planter d’abord sur 2 hectares, pas 30 direct. Sinon il peut mettre en péril son exploitation et le collectif, explique Serge Ramadier, gérant de la SARL la Lentille blonde, volet commercial de l’AILB, constitué de cinq associés. Cet ancien éleveur laitier a tout arrêté en 2007 pour se consacrer au nouvel or blond.

C'est simple à cultiver : en trois heures, tu as labouré et semé.

Le surnom doré n’est pas mal choisi : la culture s’avère rentable avec 1,2 tonne par hectare, à raison de 118 € par tonne actuellement. De surcroît, c’est simple à cultiver : en trois heures, tu as labouré et semé, explique Gérard Cibiel. Pour peu que la météo soit favorable.

La lentille blonde est récoltée mûre. Elle sèche naturellement sur pied, et reste donc plus longtemps en champ que d'autres variétés. À la clé, une plus grande qualité et moins de frais que par séchage mécanique. ©Géraud Bosman-Delzons

Ne craint ni la soif ni la chaleur

Nous sommes à présent sur le champ du cultivateur Henri Cairon. Là où s’est abattu, début juillet, un tombereau de grêlons. Les lentilles n’ont pas fait le poids. Pourtant, chiches qu’elles sont, elles sont parvenues à se redresser pour finalement refleurir fin juillet. Juste à temps pour la deuxième canicule de la saison ! La canicule de fin juillet a fait mal. La lentille ne craint pas l’absence d’eau ni les températures élevées. Elles rougissent au soleil, comme les Anglais. Mais les chaleurs extrêmes, c’est compliqué, admet Serge Ramadier.

En général, le gros de la récolte se fait avant le 10 août. Cette culture de 100 jours a été plantée en avril. Nous sommes le 27 août, et nous assistons à l’ultime moisson, très tardive donc. 2019 ne restera pas dans les annales : C’est l’une des pires années. La meilleure sera l’année prochaine !

Ultime moisson aoûtienne, très tardive en 2019, après une culture de cent jours. ©Géraud Bosman-Delzons

La récolte est finie. L’Auvergnat sort son testeur d’humidité. 14,4 %. C’est top. Il faut que ce soit inférieur à 16. Si le matricaire ou le chiendent peuvent étouffer la plante et requièrent, estiment les producteurs, un peu d’herbicide, la lentille est une plante en elle-même plutôt propre : elle n’a pas besoin d’azote (engrais) car, sur ses racines, on trouve des nodosités formées par l’action de bactéries qui choppent l’azote de l’air et le restituent à la plante. En échange, la plante apporte du carbone aux bactéries. C’est un fonctionnement symbiotique.

C’est pour cela, notamment, qu’il est aujourd’hui préconisé, dans le cadre d’une transition agroécologique, de planter des légumineuses : diversification, rotation des cultures et excellent bénéfice environnemental. Grâce à l’apport en azote dans le sol, ça vaut le coup de planter une céréale à la suite, comme le blé, ou le triticale qui donne beaucoup de paille. Nous sommes une région d’élevage…, complète Serge Ramadier.

Aucun ne vit de la lentille

Si aujourd’hui la récolte annuelle avoisine les 150 tonnes, elle reste loin de sa voisine verte du Puy, avec 4000 tonnes. Et avec 170 hectares cultivés par 39 membres, c’est une culture de complément, aucun n’en vit avec de si petites surfaces. Serge Ramadier admet qu’ils aimeraient faire plus de volume et se faire connaître tout en conservant l’esprit. D’où la difficulté, explique-t-il, de trouver de nouveaux producteurs.

La petite entreprise grossit à son rythme : de 30 000 euros de chiffre d’affaires en 2007, elle a a atteint les 350 000 en 2018. Mais pour l’instant, elle ne tire aucun bénéfice : tout est réinvesti. L’année dernière, elle s’est offerte un nouveau bâtiment de stockage et un trieuse optique.

Serge Ramadier dans la boutique du 10, rue Marchande, dans le vieux Saint-Flour. Le packaging est réalisé par des professionnels handicapés, à l'Esat. ©Géraud Bosman-Delzons

La lentille blonde de Saint-Flour aimerait maintenant se protéger, à l’ombre d’une AOP. Un dossier a été déposé le 30 avril. Le critères sont stricts : terroir bien défini (50 communes actuellement), pluviométrie, traçabilité, viabilité économique, etc.

Enfin, il faut surtout verser au pot : une demande coûte plus de 60 000 euros sur trois ans. En attendant de pouvoir mettre du beurre dans les épinards, une noisette dans les lentilles exhalera ses notes de fruits secs. De quoi susciter des vocations à coup sûr.

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  1. Vous avez oublié de mention que la lentille de st flour est sentinelle de slow food depuis de nombreuses annees.
    Serge ramadier connait bien slow foo your condo youd. Demandez lui

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