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Chaîne élémentaire

Épicerie fermière ambulante : le circuit court beau comme un camion

On n’est jamais mieux distribué que par soi-même. Pour assurer leurs débouchés en temps de crise, des producteurs d’Occitanie ont monté leur propre réseau. Leur chaîne de solidarité nourrie au bénévolat et à la débrouillardise entend bien court-circuiter la grande distribution.

À la fois fournisseurs et distributeurs : après avoir déchargé ses colis de viande, Anne-Céline, éleveuse de brebis, remplit de nouveau sa camionnette pour assurer la livraison des villages d’Espéraza et Puivert. © Aurélien Culat

Posé sur un rebord de fenêtre, un smartphone diffuse la matinale d’une radio publique, bricolée à partir d’interviews d’experts dans leur salon. Un rayon de soleil se faufile dans la fromagerie et illumine un mur habillé de bois clair. C’est tout neuf, on a ouvert il y a deux semaines, explique Denise, en emballant soigneusement un fromage frais sur le comptoir de l’espace de vente. L’éleveuse marque un temps d’arrêt : C’est fou, ça fait quatre ans qu’on se prépare, et au moment où on se lance, il n’y a plus de marché ! Le ton est étonnamment léger, et pour cause : le carnet de commandes posé devant elle est plein. Dès la deuxième semaine de confinement, une épicerie ambulante s’est mise en place pour relier producteurs et consommateurs de cette vallée du sud de l’Aude, au pied des Pyrénées. À l’initiative du syndicat agricole la Confédération paysanne, c’est tout une chaîne de solidarité qui s’est mise en place pour épauler les paysans ayant fait le choix des circuits courts.

Denise a ouvert sa fromagerie il y a deux semaines. Le confinement l’empêche de faire des marchés son débouché principal. © Aurélien Culat

Une nouvelle ère glacière

Pour Denise et son compagnon Cyril, ces commandes supplémentaires sont une bénédiction, alors que leurs 40 brebis corses sont en plein pic de lactation. L’épicerie représente la moitié des ventes, l’autre moitié de la production finissant sous les dents des habitants de Festes-et-Saint-André. C’est aussi une manière de se faire un nom en dehors du village, assure Denise. Après le confinement, quand on ira sur les marchés, les gens nous connaîtront. Effectivement, toute la vallée y passe : Voilà, j’ai terminé Quirbajou. Maintenant Sainte-Colombe ! souffle l’éleveuse, qui répartit les commandes par village. Je vais mettre une heure et demie pour emballer, mais je ne veux pas le faire la veille, pour que les fromages ne passent pas une nuit dans le papier. Ah, il y a Luc-sur-Aude aussi cette semaine ! La commande du jour contient 200 yaourts et 100 fromages frais, parfois saupoudrés de poivre ou d’herbes. Denise, sur le pont depuis la traite de 6 heures, accélère la cadence. Je ne sais même pas si j’aurai assez de glacières ! Et puis la semaine dernière, je n’ai pas fait d’erreur en emballant, mais là, je ne suis pas réveillée du tout…

Ce matin, 100 fromages de brebis partiront dans les paniers de l’épicerie ambulante. Et les commandes ne sont pas près de diminuer. © Aurélien Culat

9 h 52, la dernière glacière, pleine à craquer, est chargée dans la voiture. Direction Couiza, en fond de vallée, le point de ralliement des producteurs. Sous les cerisiers en fleur, le parking des Jardins de la Haute-Vallée est bondé. Olivier, le directeur de cet atelier coopératif de transformation, est à la manœuvre sur son chariot élévateur, entre les véhicules du boulanger, de l’éleveur bovin et de la vigneronne. Il met à disposition son hangar et prend sur son temps libre pour réceptionner et redistribuer la marchandise. Saucisses d’agneau, pots de miel ou chutneys d’oignon sont rassemblés par village et chargés dans les coffres de quelques producteurs, qui assureront eux-mêmes la livraison. Dans chaque village, des référents bénévoles se chargeront ensuite d’organiser la distribution des produits aux habitants, et de prendre les commandes de la semaine suivante. Le ballet des cagettes s’organise tant bien que mal. Le volume est deux fois plus important que la semaine précédente, lors de la première distribution. Il y a inévitablement quelques ratés. Merci de votre compréhension et de votre indulgence, lance Béatrice à quelques producteurs regroupés autour d’elle. Liste des commandes en main, la bénévole semble à bout de souffle. C’est nous qui vous remercions, la rassure Magali, la maraîchère. Vous faites déjà tellement pour nous.

On s’est retrouvés en pleine mer, accrochés à des planches, avec l’objectif de construire un bateau.

L’association de Béatrice, la Musette, s’est portée volontaire pour fournir le cadre légal et logistique à l’épicerie, forte de son expérience de groupement d’achat : Avec deux autres bénévoles, Fanette et Hélène, nous avons apporté des outils, dont des tableurs, pour simplifier les commandes. L’association centralise tout l’argent des livraisons, payées par chèque, et fera les premiers versements aux producteurs cette semaine. Ça va tellement vite ! assure Béatrice, pour qui la fatigue commence à se faire sentir. Je n’ai pas touché terre depuis trois semaines, on a tous mis nos vies de côté pour faire ça. On s’est retrouvés en pleine mer, accrochés à des planches, avec l’objectif de construire un bateau. En deuxième semaine, on commence à être sur un radeau un peu plus confortable, et à la fin on aura un beau bateau ! Avec comme cap un idéal dont personne ici n’osait rêver avant le confinement : On démontre que le circuit court de proximité est possible ! L’épicerie touche plein de gens, dans des villages reculés, qui n’auraient pas eu accès à ces produits en temps normaux.

Le règlement des produits se fait par chèque pour limiter les risques de transmission du virus par l’argent liquide. © Aurélien Culat

L’heure est pour le moment à la livraison. Le camion de Magali, après un crochet par deux villages, arrive vers midi à Limoux, à la limite nord de la vallée. Devant la Maison paysanne, qui rassemble les associations locales de soutien à l’agriculture durable, deux tables ont été dressées : une avec un flacon de gel hydroalcoolique, l’autre avec un grand tableau détaillant les 20 commandes du jour, et un présentoir pour déposer les chèques. Manu, salariée de Nature et Progrès et bénévole pour l’occasion, aide à décharger les caisses de légumes. On entend l’Aude frissonner dans son grand lit, le soleil est au zénith alors que les premiers Limouxins arrivent, panier en main. La queue se forme rapidement, il faut recomposer les commandes sur place, un travail de fourmi auquel s’attelle Christian, un autre bénévole. Dans la file, un monsieur, la cinquantaine, l’accent bien marqué, assure venir pour la première fois. Je ne connais pas les producteurs, ce sont des amis qui nous ont indiqué cette épicerie. Il va falloir changer nos habitudes de consommation, avec le corona on voit bien qu’on ne produit presque plus rien chez nous. Il repartira vingt minutes plus tard avec une botte d’asperges, une cagette de légumes et un pain complet sur le sachet duquel Maëva, la boulangère, a dessiné un petit cœur.

Toutes les commandes sont reportées dans des tableurs par les référents de chaque village. Le système commence à montrer ses limites à mesure que la demande augmente. © Aurélien Culat

Une ombre au tableur

À Saint-Polycarpe, j’ai trois commandes, mais comme partout, ça augmente, il y en aura davantage la semaine prochaine, explique Olivier, en chargeant son coffre devant la Maison paysanne pour approvisionner son village. Salarié de la Confédération paysanne de l’Aude, c’est lui qui a piloté l’installation de l’épicerie, sans imaginer qu’elle aurait un tel succès. On était partis sur 30 clients, et là il y a déjà plus de 100 foyers. On est passés de 3 000 euros de commandes, la première semaine, à plus de 7 000 euros ! On pense déjà à changer de modèle, car les tableurs de la Musette ne sont plus appropriés pour un tel volume. Pour prendre les commandes en ligne, l’équipe de coordination étudie la possibilité de passer par une application. Des gens nous ont dit : ce serait bien que ça se maintienne sur le long terme. Pour les producteurs de la vallée, l’odyssée ne fait que commencer.

9 commentaires

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  1. Super article merci Aurélien, merci pour ton talent merci de participer à faire connaître ce qui se passe dans la ruche de cette épicerie ambulante. Bien à toi. Nadine des Jardins de la Licorne.

  2. Bravo Aurélien, tu dresses ces portraits de gens admirables avec passion. Ça se sent. Respect pour ces producteurs qui prouvent de façon opportune qu’une autre voie est possible pour manger sain, local et permettre à nos agriculteurs et éleveurs de vivre décemment de leur travail.
    Merci à tous.

  3. Vous répondez jamais aux questions?
    En Ardèche du sud coté Aubenas, réveillez vous!!!!!!!!!!!!!!! Ya plus de marché où êtes vous?

  4. Comment s’appelle ce réseau de distribution?
    Comment se renseigner sur les possibilités offertes proches de chez nous?
    Merci!!

    1. Bonjour Manon,
      Il n’y a pas de nom, et c’est un réseau localisé dans une seule vallée. Pour trouver ce genre de distribution près de chez vous, consultez les sites locaux de la Confédération paysanne et du groupement des agriculteurs bio de votre departement, par exemple.

  5. Bravo ! Comme quoi, tant qu’on a pas essayé… merci au COVID19 d’accélérer ce processus pour le bien et l’avenir de tous !

  6. Bravo et très belle initiative qui donne naissance à un réel projet qui peut s’inscrire dans le long terme.
    Cette crise est une opportunité, celle de se recréer.
    Pour ma part, j’ai aussi choisi de m’orienter beaucoup plus vers du local et je souhaite que ces initiatives perdurent dans le temps.
    Autant pour les producteurs que pour les consomma(c)teurs.

  7. Cette crise va permettre de se réapproprier nos choix. Circuit court à la place du supermarché, lien social et économique pour faire vivre tous les territoires au plus près de chez soi en sachant que le travail du producteur est rémunéré directement par le consomm’acteur, sans intermédiaires qui laissent souvent les agriculteurs à genoux.
    Bravo à tous !
    Réinventons nos vies, soyons conscients de nos choix !

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