Sur le chemin des saint-jacques

En baie de Saint-Brieuc, la coquille Saint-Jacques est reine. C’est ici que se trouve le plus précieux gisement français du fruit de mer symbole des pèlerins de Compostelle. Pour préserver la ressource, la pêche est strictement réglementée. Olivier Regereau fait partie des rares coquilliers autorisés à y travailler. Il nous embarque à bord. Cap au large !

Textes : Émile Rabate

Photo : Thomas Louapre

Les goélands crient au-dessus de nos têtes tandis que le bateau quitte le port d’Erquy. Il est 9 heures. Un rayon de soleil se faufile entre les nuages. La mer est belle, observe Olivier en contournant la digue. Avec toutes les tempêtes qu’on a eues cet hiver, ça faisait un moment qu’on ne l’avait pas vue aussi calme. C’est bien pour nous. 

Patron de la Route du Rhum (le nom du bateau) depuis 1996 et marin-pêcheur depuis plus de trente ans, le gaillard rate rarement une occasion de sortir en mer. Surtout lorsqu’il s’agit de pêcher la saint-jacques : C’est la ressource principale des bateaux à Erquy. Pour moi, ça représente environ la moitié de mon chiffre annuel.

Ce n’est pourtant pas lui qui décide quand il peut y aller. Sur ce gisement particulier, les coquilliers se plient aux décisions du Comité départemental des pêches maritimes et des élevages marins (CDPMEM) des Côtes-d’Armor. Les conditions sont strictes : 45 minutes de pêches, deux fois par semaine, entre début octobre et fin mars pour ne pas perturber la reproduction des saint-jacques.

En cette journée de la mi-mars, le CDPMEM a ouvert un créneau entre 11 h 30 et 12 h 15.

Deux jeunes hommes s’activent sur le pont arrière. Yoann, 23 ans, est le fils d’Olivier. Emmitouflé dans sa combinaison jaune, il aide son père depuis plusieurs années tout en apprenant le métier. Il espère bientôt se mettre à son compte.

Tout comme Jordan, 22 ans, dont déjà trois passés comme matelot embarqué, qui livre son analyse : C’est difficile de se lancer. Il faut un bon apport financier pour acheter un bateau. Et en plus, il faut être sûr de récupérer la licence, parce que le nombre est limité. 

Seulement 225 bateaux ont le permis Saint-Jacques dans la baie. Le CDPMEM n’en délivre pas de nouveaux. Pour l’obtenir à leur tour, les jeunes doivent miser sur des départs à la retraite.

En route vers le gisement, Olivier en profite pour relever ses casiers. Quelques homards se sont pris au piège. Des tourteaux trop petits sont rejetés à l’eau. Faut pas s’en tenir qu’aux coquilles, sinon on a du mal à joindre les deux bouts. 

L’heure tourne. Bientôt 11 h 30. L’équipage mange un bout de fromage pour se donner des forces. Yoann et Jordan vérifient les deux dragues, ces grands filets métalliques qui vont racler le fond comme un gros râteau pour récolter les coquilles Saint-Jacques.

Leurs anneaux fonctionnent comme un premier filtre. Cette année, le CDPMEM a fixé leur diamètre à 97 mm, contre 92 mm les années passées, afin de limiter les prises trop petites.

Pendant ce temps, les autres coquilliers arrivent sur la zone. Ils viennent d’Erquy, Saint-Quay-Portrieux, Saint-Cast-le-Guido, Paimpol ou Saint-Malo.

A 11 h 30 pile, Olivier largue les dragues. Pas avant. Sinon on risque une amende. Si on dépasse d’une ou deux minutes, on risque des jours de suspension. Au-dessus de dix minutes, tu peux perdre ta licence. 

Les filets descendent à environ trente mètres, sur les fonds sablo-vaseux où grandissent les saint-jacques. Olivier les traînent derrière le bateau pendant cinq minutes avant de les remonter.

Chaque drague remonte gonflée de coquillages. Yoann et Jordan s’échinent à les faire tomber sur le pont dans un fracas assourdissant. Parfois des pierres et des poissons plats sortent dans le tas. Une petite lotte. On la mangera ce soir.

Sitôt vides, les filets sont remis à l’eau. Pas une minute à perdre. En 45 minutes, la Route du Rhum réalise cinq fois l’opération.

Entre chaque levée, Yoann et Jordan se mettent à genoux dans les coquillages et commencent à les trier à l’aide d’une toise. Les prises de moins de 10,2 cm de diamètre sont remises à l’eau. Il faut en général deux ou trois ans pour que les saint-jacques atteignent cette taille.

Les coquilles bonnes à ramener sont ensuite nettoyées, débarrassées de leurs algues, triées, rincées et mises en sacs.

Le bateau rentre au port sur les coups de 13 h. Olivier confie toute sa cargaison aux employés de la criée. Verdict : 450 kilos à la pesée. Moyen, grimace le patron. Normalement je fais plutôt autour de 700. Mais bon, on est en fin de saison. 

Le quota collectif pour l’ensemble des coquillers de la baie est plafonné à 3850 tonnes à l’année. Il est déterminé par l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) qui entretient et surveille le gisement.

Deux circuits de distribution s’ouvrent alors pour les coquilles Saint-Jacques d’Olivier. Il récupère une moitié chez lui, qu’il stocke dans des bassins à Pléneuf-Val-André, avant de les vendre le week-end au marché de la Roche-sur-Yon.

L’autre moitié part en vente à la criée. Fini le temps de la voix, les achats se font désormais par système informatique. Les grossistes viennent s’asseoir devant les écrans d’une petite salle à l’étage des entrepôts pour participer à la vente. Le lot d’Olivier est adjugé à 2,02 euros le kilo aux Viviers de Saint-Marc.

Par camion ou en direct, chez le poissonnier ou dans un restaurant, les coquilles Saint-Jacques auront toute la même destination : notre assiette. Celles de Saint-Brieuc sont réputées pour leur noix non coraillée, c’est-à-dire sans appendice orange. Un délice !

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3 commentaires

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  1. Article très intéressant
    Mais il manque un paragraphe de taille
    La menace du lendemain
    Connaissez vous :
    62 Éoliennes Offshores en baie de Saint Brieuc d’ici 2/3 ans implantées sur cette zone de pêche très protégée
    N’avez vous pas des «  choses » très très intéressantes à nous dire sur l’avenir très menacé De la biodiversité de notre baie de Saint Brieuc et sur l’impact de la pêche en baie de Saint Brieuc ?

  2. Ben y sont courageux ces p’tits gars, c’est pas eux qui s’en foutent plein les fouilles ! Quand on voit le prix à l’étal, on se demande ou passe la différence ! Faudrait revoir tout ça et rémunérer ses courageux pêcheurs selon leur peine !

  3. Superbe ce reportage sur les coquilles Sont-Jacques, comme si on y était !
    Merci de nous faire partager de façon aussi vivante le quotidien de ceux qui nous nourrissent. Et l’aventure des poissons et de ceux qui les pêchent m’enchante … faute de pouvoir les suivre en mer.
    Jane

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