À bout de souffle

Du bout de sa canne en inox, François Arnaud fait valser le verre en fusion. Dans son atelier de Sallertaine en Vendée (Piverre), il façonne verres, carafes et autres pièces en verre à la seule force de son souffle. Avec sa maîtrise de la technique ancestrale du roulage à la cuisse, il crée des pièces similaires à celles qu’utilisaient nos ancêtres, il y a des centaines d’années.

Textes : Hélène Bielak

Photos : Thomas Louapre

Ça fait 24 ans que ça me tient et c’est de la bonne. Le verre en fusion, voilà la drogue de François Arnaud, 39 ans. Pourtant, rien ne prédestinait ce natif du vignoble nantais à devenir souffleur de verre. C’est à 15 ans, en consultant les fiches métiers des classeurs d’orientation du CDI de son collège, qu’il découvre ce métier ancestral.

 

Pour apprendre le métier, il est parti à Moulins, dans l’Allier. La ville héberge l’une des trois écoles en France qui forme les souffleurs de verre. CAP en poche, il complète sa formation par un brevet des métiers d’art. À l’école, on apprend surtout à ne pas gaspiller la matière. Pour maîtriser la technique, il faut cinq à sept années supplémentaires, souligne l’artisan de sa voix posée.  

 

Par amour pour son art et pour parfaire sa maîtrise, François Arnaud s’est rendu aux quatre coins du globe : Canada, Afrique du Sud, Vietnam, Argentine, Italie, etc. C’est en Syrie qu’il a appris une technique ancestrale qu’il utilise aujourd’hui : le roulage à la cuisse. À l’aide d’un morceau de cuir avec une tige en métal attachée sur sa cuisse droite, il façonne ses pièces, sans bouger de son siège, face à son four. Une méthode qui limite les déplacements et permet de travailler le verre plus vite et de manière plus fluide, souligne-t-il.

 

D’après les historiens, le verre serait apparu il y a 4 000 ans en Mésopotamie. Le verre soufflé date quant à lui de la fin du Ier siècle avant J-C. En fusion, cette matière a l’aspect du miel liquide. Avec une différence de taille : elle ne colle pas à la surface.  

Le sable, sa matière première, vient de Fontainebleau, dont les sols sont réputés pour la pureté de son or blanc. Pour fabriquer du verre, il utilise un mélange déjà préparé sous forme de nuggets, combinant le sable avec d’autres matières, comme du carbonate de calcium et de potassium, ou encore de l’oxyde d’antimoine. Le verre se recyclant à l’infini, l’artisan ne produit pas de déchets : toutes ses chutes sont refondues pour produire de nouvelles pièces.   

François Arnaud manie sa canne tel un bâton de majorette, dans une chorégraphie parfaitement maîtrisée. L’artisan utilise la force centrifuge pour dompter la matière en fusion, collée au bout de son cylindre en inox. Pour façonner la pièce qu’il désire, il doit être en mouvement permanent. Ses gestes sont vifs, précis, rapides. Pour sculpter une carafe d’eau, seulement une petite dizaine de minutes lui suffisent. La verrerie, c’est une chorégraphie avec un rythme et un tempo particuliers, explique-t-il. Tout doit être hyper fluide. Et réalisé avec beaucoup de sang-froid. La sérénité affichée par l’artisan contraste d’ailleurs avec la rapidité de ses mouvements. Même s’il échange – et blague – avec ses visiteurs en plein travail, il reste toujours hyper concentré sur son ouvrage.

Pour allumer le four, trois jours et deux nuits sont nécessaires. Une fois qu’il a atteint la température de 1100 degrés, il reste allumé en permanence, 24h/24 et 7j/7. Conséquence : la facture énergétique est très lourde, puisque une tonne de gaz propane est nécessaire pour trois semaines de fonctionnement.

Pour sculpter sa matière, l’artisan utilise un nombre limité d’outils en métal et en bois, savamment disposés autour de lui. Une méticulosité qui a un objectif : ne pas perdre une seconde une fois le verre en fusion sur le bout de sa canne.

À côté de la création de pièces en verre qu’il vend aux particuliers dans sa boutique ou lors d’expositions, le trentenaire est un passionné d’archéologie expérimentale. Comprenez : il cherche à reproduire les mêmes objets en verre qu’utilisaient nos ancêtres, dans les mêmes conditions et avec les mêmes techniques. Un vrai défi où il avance à tâtons, la tête pleine de questions : dans quel type de verre buvaient les Romains ? Comment les artisans du Moyen Âge faisaient pour fabriquer des pièces très légères ? Quels étaient les motifs à la mode à l’époque mérovingienne ? Régulièrement, il retrouve d’autres explorateurs du passé comme lui lors d’évènements pour tenter d’exhumer des techniques tombées aux oubliettes… autour d’un four à bois, évidemment.

Ce verre est une copie d’une pièce de verrerie d’exception du XIVe siècle, baptisé verre des Augustins. L’original a été retrouvé miraculeusement dans une petite cavité de la nef du couvent des Augustins à Rouen, en 1949. Une pièce extrêmement fine et légère – seulement 46 grammes ! –, donc compliquée à reproduire. Après une centaine de tentatives, la ténacité de François Arnaud a payé : il a réussi à fabriquer une pièce s’approchant de la relique, pesant une petite cinquantaine de grammes.

En plus d’avoir des mains habiles, l’artisan a aussi une autre grande qualité : l’art de savoir transmettre. C’est un réel plaisir. Et puis je sais que lorsqu’une personne m’achète une pièce, elle le fait aussi bien pour le moment partagé ensemble que l’objet en lui-même, confie-t-il. Pendant la saison estivale, il propose aux novices des séances d’initiation. Face à Antoine, 14 ans, il prévient de sa voix posée : Il faut casser l’image du type qui souffle à fond dans sa canne et qui a les joues gonflées. Il faut y aller tranquillement. Devant la maîtrise impeccable de l’artisan, l’ado est médusé. Ça a l’air tellement simple quand on le voit faire, réagit Antoine, à chaud.  

En France, les souffleurs de verre ne seraient plus qu’une poignée : 80, selon François Arnaud. Partager son savoir-faire avec les plus jeunes, c’est donc aussi un moyen de faire perdurer un art millénaire en voie de disparition. Pour se faire, il propose au public de réaliser une boule de Noël, emprisonnant leur souffle pour l’éternité.

Son atelier est installé dans l’ancienne école de la petite commune de Sallertaine, en Vendée. Pendant les deux mois d’été, il ouvre ses portes aux visiteurs. Une fois la saison finie – et son four éteint – il repart souvent sur la route, pour continuer d’explorer l’histoire du verre… et contribuer à écrire son futur.

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  1. Pourquoi ne pas développer des sculptures de verre servant de réceptacle à bougies pour faire des éclairages modernes à la bougie? En ajoutant au verre par exemple de l’argent pour faire un effet miroir qui augmentera la puissance de la lumière.

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