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Les singes de la malbouffe

Les singes de la malbouffe
Les singes de la malbouffe

Robert Sapolsky est un neuro-endocrinologue et professeur de biologie à l’université de Stanford. Il se rend au Kenya tous les étés pour observer et décrire le comportement des babouins. Dans cet article, jusqu’à ce jour inédit en français, il nous raconte l’histoire touchante d’un groupe de singes devenus accrocs à la malbouffe…

Le Massaï Mara (Kenya)
Le Massaï Mara (Kenya)

Quand avez-vous pensé à Jean-Jacques Rousseau pour la dernière fois  ? Quand vous sont revenus à l’esprit son noble sauvage, sa vision idéale de l’humanité dans sa splendeur originelle en un temps où la vie était douce, innocente et naturelle ? La plupart d’entre nous ne rejetons pas sa pensée, mais nous sommes tellement pris dans l’agitation et les ambitions de génération « moi-je » déclinante, qu’il ne semble plus de bon ton de méditer sur une éventuelle supériorité morale de l’humanité originelle.

Pour ce qui est d’une éventuelle supériorité physique, et c’est cette fois un problème de taille, une certaine vision rousseauiste n’a rien perdu de son influence. Dans une société qui dépense des milliards de dollars pour les soins de santé, les clubs de gym et l’apparence physique, les questions qui nous taraudent sont les suivantes : quelle était la santé des humains originels ? Quels sont les secrets de leur alimentation, les exercices quotidiens qui leur ont permis de sculpter leurs beaux corps précivilisés ? Quel niveau de cholestérol avaient les habitants du jardin d’Eden ?

Nombreux sont ceux qui pensent que, dans certains domaines, les premiers humains s’en tiraient mieux que nous. Si l’on met de côté les accidents, les infections et les maladies infantiles dont ils étaient assaillis, le sort de nos ancêtres pourrait n’avoir été pas si mauvais. Dans un article de 1985, publié dans le New England Journal of Medicine, les médecins et anthropologues S. Boyd Eaton et Melvin Konner se sont attelés à l’ingénieuse tâche de reconstituer quel pouvait avoir été le régime alimentaire de nos ancêtres du Paléolithique, et ils en ont conclu qu’il y avait beaucoup à dire en faveur d’une alimentation riche en fibres et pauvre en sel et en matière grasse.

Des anthropologues étudiant les chasseurs-cueilleurs du désert de Kalahari, dont le mode de vie est resté proche de celui des premiers humains, sont arrivés à la même conclusion. Parmi la tribu des Klung certaines maladies, qui pour nous font partie du processus normal de vieillissement, n’apparaissent finalement pas inévitables : les Klung vieillissants ne perdent pas leur acuité auditive, leurs niveaux de cholestérol n’augmentent pas, pas plus que leur pression artérielle ; ils ne semblent pas être victimes de maladies dégénératives du cœur. Entourés comme nous sommes de nos ulcères, de notre hypertension, de nos artères obstruées, il nous est de plus en plus difficile d’écarter le soupçon selon lequel nous aurions été déchus d’une sorte de grâce métabolique.

Durant les dix dernières années, j’ai observé certains de nos plus proches parents alors qu’ils étaient en train de déchoir de leur grâce métabolique pour tomber dans un état ressemblant de près à notre propre décadence alimentaire. Mes sujets d’observation sont les Babouins olive, que j’étudie l’été dans la réserve nationale de Massai Mara dans la plaine du Serengeti au Kenya. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est la relation entre leur comportement social et leur place dans la hiérarchie de pouvoir, ainsi que le degré de stress social qu’ils ressentent, et la façon dont leurs corps y réagissent. Pour étudier les questions qui m’intéressent, je dois combiner des travaux d’observation comportementale extensive avec des recherches basiques en laboratoire : prélever le sang des animaux, mesurer leurs taux d’hormones, surveiller leur tension, et mener à bien d’autres examens cliniques afin de comprendre comment leurs corps se portent.

Et c’est dans ce contexte que le spectre inquiétant de Rousseau a refait son apparition.

"Massai Mara est un endroit merveilleux..."
« Massai Mara est un endroit merveilleux… »

Massai Mara est un endroit merveilleux où faire des recherches. Et c’est aussi un endroit idyllique où vivre pour un Babouin : un vaste paysage de savanes et de bois intacts, et l’un des derniers grands refuges pour les animaux sauvages sur terre. Des troupeaux de gnous parcourent des plaines à ciel ouvert, des lions paressent à l’ombre des acacias, des girafes et des zèbres s’abreuvent côte à côte au bord des plans d’eau. Inévitablement, Massai Mara est aussi devenu un endroit populaire auprès des touristes, et ces derniers ont apporté avec eux l’ensemble des problèmes liés à l’arrivée en masses d’individus dans des endroits auparavant sauvages et vierges.

L’un des principaux problèmes, qui se pose aussi dans nos parcs nationaux, est celui de savoir ce qu’il convient de faire des montagnes d’ordures générées. Jusqu’à présent, la solution a été de tout jeter dans de grandes fosses d’un mètre et demi de profondeur et de dix mètres de largeur, cachées par des arbres hors des zones de passage. Regorgeant de nourriture et de déchets en décomposition par 30 degrés, envahies de mouches et entourées de vautours et de hyènes, ces fosses ressemblent à des tableaux de Jérôme Bosch. Et il y a à peu près dix ans de cela, un des groupes de Babouins que j’étudie a vu un tel jardin de plaisirs terrestres atterrir en plein milieu de son territoire.

Pour les Babouins ce fut un vrai coup du destin, peut-être l’équivalent de gagner à la loterie pour un humain. L’un des principaux soucis de tout animal sauvage est toujours de se procurer de la nourriture, et un Babouin des plaines Serengeti passe en moyenne 30 à 40 % de sa journée à en chercher dans son environnement, grimpant aux arbres pour collecter des fruits et des feuilles, creusant laborieusement le sol pour dénicher des tubercules, parcourant de 8 à 15 kilomètres par jour pour atteindre des points d’approvisionnement. Leur régime alimentaire est frugal : des figues et des olives, de l’herbe et du jonc, des graines, des tubercules, et des cosses. Ils n’ont pas l’habitude de chasser, ni de dépouiller des carcasses, et la viande représente moins d’un pourcent de la nourriture qu’ils consomment. Par conséquent, l’alimentation habituelle des Babouins regorge de fibres, et est très pauvre en matière grasse, en sucre ainsi qu’en cholestérol.

 

"L’alimentation habituelle des Babouins regorge de fibres, et est très pauvre en matière grasse, en sucre ainsi qu’en cholestérol."
« L’alimentation habituelle des Babouins regorge de fibres, et est très pauvre en matière grasse, en sucre ainsi qu’en cholestérol. »

Pour les nouveaux riches du groupe qui avaient reçu en partage la fosse à déchets, la vie a changé du tout au tout. Quand j’ai commencé à les observer en 1978, ils venaient de découvrir la fosse à déchets, et s’y approvisionnaient de temps en temps. Dès 1980, l’entièreté du groupe de quatre-vingt individus, des bébés jusqu’aux adultes de 25 ans, avait déménagé pour s’installer dans les arbres qui entouraient la fosse à déchets. Au lieu de commencer à se mettre en mouvement à l’aurore, les Babouins restaient à présent dans les arbres à somnoler ou se toiletter mutuellement, et ne se levaient que vers neuf heures du matin pour accueillir le camion venant remplir la fosse à déchets. Le repas du jour se terminait après une demi-heure de frénésie commune autour des restes. Mais ce furent ces restes eux-mêmes qui furent la cause du principal bouleversement ayant secoué la vie des Babouins.

Un jour, par amour pour la science, j’ai revêtu des gants en plastique, retenu ma respiration, et, à la surprise du conducteur du camion, j’ai commencé à méthodiquement passer au crible ces déchets en putréfaction. Les ordures n’avaient certainement rien de commun avec les tubercules et les feuilles dont se nourrissaient habituellement les Babouins : on y trouvait des pilons frits ou une tranche de bœuf laissée par un touriste ayant eu les yeux plus gros que le ventre, une salade de fruits ayant un peu tourné, sans doute après avoir été laissée trop longtemps sur le buffet écrasé de soleil ; des morceaux de tartes et de gâteaux, ainsi que des cuillerées de crème d’un jaune inquiétant laissées de côté par un touriste au régime ; en somme : des sucres raffinés, de la graisse, de la viande rouge, et du cholestérol, les quatre cavaliers de l’apocalypse de notre modernité.

Robert Sapolsky, avec un ami babouin.
Robert Sapolsky, avec un ami babouin.

Et quelles en furent donc les conséquences physiologiques sur nos Babouins vivant en Utopie ? En premier lieu, une bonne nouvelle : les jeunes Babouins grandissaient plus vite, atteignant à un âge plus précoce des stades de développement tels que la puberté. Ces changements bénéfiques sont exactement ceux qu’on se serait attendu à observer chez des humains passant d’une maigre alimentation de subsistance au régime alimentaire occidental plus riche. Dans les pays occidentaux, l’âge moyen des premières menstruations est passé de quinze ans autour de 1800, selon les estimations, à une moyenne de 12 ans et demi aujourd’hui, et on considère que l’alimentation a joué un rôle primordial dans ce changement.

Cette tendance chez les Babouins a été particulièrement bien documentée par Jeanne Altman, une biologiste de l’université de Chicago étudiant dans un autre parc kenyan à la fois des groupes de Babouins recherchant de la nourriture dans leur environnement, et d’autres vivant des déchets des fosses. Chez les animaux qu’elle a observés, l’alimentation à base de déchets a fait tomber l’âge du déclenchement de la puberté de cinq ans à trois ans et demi. A présent, les femelles mettent coutumièrement au monde leur premier enfant à l’âge de cinq ans, soit un an et demi plus tôt qu’auparavant. En outre, étant donné que les bébés se développent plus vite, ils sont sevrés plus tôt, et par conséquent, les femelles recommencent à avoir leurs menstruations plus tôt, et, une fois qu’elles ont recommencé, elles conçoivent de nouveau plus tôt. De fait, par rapport à leurs cousins qui continuent à rechercher de la nourriture dans leur environnement, les Babouins mangeurs de déchets d’Altman ont connu une sorte de baby boom.

Un autre avantage procuré par une alimentation à base de déchets a fait jour durant la tragique sécheresse qui a touché l’Afrique de l’Est en 1984. Durant cette période, la vie a été particulièrement difficile pour les animaux sauvages. Les plus chanceux ont simplement passé plus de temps en quête de nourriture et parcouru de plus longues distances. Les moins chanceux sont morts de faim, ou de maladies auparavant contenues. Cependant, les touristes, eux, ne mourraient pas de faim, pas plus que les Babouins se nourrissant de leurs déchets.

Ainsi, au premier regard, du point de vue de l’évolution et de la capacité à se reproduire, quelques tartes à la crème quotidiennes semblent faire des miracles, accroissant les taux de reproduction et protégeant les animaux de la famine. Mais voici maintenant la mauvaise nouvelle : les mêmes changements délétères apparus chez les humains se nourrissant à l’occidentale sont aussi apparu chez les Babouins.

"Les Babouins mangeurs de déchets d’Altman ont connu une sorte de baby boom."
« Les Babouins mangeurs de déchets d’Altman ont connu une sorte de baby boom. »

Le Babouin sauvage moyen, avec son alimentation naturelle, exhibe des taux de cholestérol à faire rougir de honte l’athlète le plus ectomorphe. Le pathologiste Glen Mot de l’université du Texas et moi-même avons étudié un certain nombre de groupes de Babouins, et nous avons trouvé chez les adultes mâles un taux de cholestérol moyen très impressionnant de 66 milligrammes pour cent centimètres cube de sang. Et plus de la moitié du cholestérol total était composé de lipoprotéines de haute densité, celles du « bon » type. Chez les humains, des taux de cholestérol de moins de 150 milligrammes, dont un tiers de haute densité, seraient une raison de parader à la salle de gym.

Mais lorsque nous avons étudié les Babouins se nourrissant de détritus, une toute autre image est apparue. Les taux de cholestérol étaient plus élevés de presque un tiers, et la plus grande partie de cette augmentation était composée de lipoprotéines néfastes de faible densité, du type qui contribue à obstruer les artères. Joseph Kemnitz, un primatologue du centre régional de recherche sur les primates du Wisconsin, a étudié les prélèvements sanguins des Babouins et découvert que les taux d’insuline de ceux qui se nourrissaient des poubelles étaient plus de deux fois supérieurs à ceux des Babouins à l’alimentation naturelle. L’insuline est une hormone sécrétée par le pancréas en réponse à l’ingestion d’une nourriture riche en sucre, et sa fonction est de donner l’ordre aux cellules de stocker du glucose afin qu’il soit plus tard utilisé pour produire de l’énergie.

Si les taux d’insulines sont trop élevés, cependant, les cellules deviennent sourdes à ce message : au lieu de stocker le glucose, elles le laissent circuler dans le sang. C’est cet état de choses qui peut conduire au diabète de l’âge adulte, maladie typiquement occidentale. Puisque les Babouins qui se nourrissent des poubelles sont issus d’un groupe dont les gènes sont similaires à ceux des Babouins qui vivent de manière naturelle et cherchent la nourriture dans leur environnement, la génétique ne peut pas être la cause de leurs taux d’insuline beaucoup plus élevés. Les suspects les plus probables ne sont autres que leur alimentation à base de ‘junk food’, et leur relative inactivité.

 

"Au lieu de commencer à se mettre en mouvement à l’aurore, les Babouins restaient à présent dans les arbres à somnoler ou se toiletter mutuellement..."
« Au lieu de commencer à se mettre en mouvement à l’aurore, les Babouins restaient à présent dans les arbres à somnoler ou se toiletter mutuellement… »

Les Babouins fouilleurs de poubelles courent-ils donc le risque de développer du diabète et des maladies cardiaques, et sont-ils devenus des clients potentiels pour les régimes de célébrités et les pontages ? C’est difficile à dire : aucun cas de diabète à l’âge adulte n’a été répertorié chez les Babouins sauvages, mais cela dit, personne n’a essayé d’en trouver non plus. De manière surprenante, certains chercheurs ont observé le système cardiovasculaire des Babouins sauvages, et ont trouvé des dépôts graisseux dans leurs vaisseaux sanguins et leurs cœurs. Il est probable que les Babouins qui se nourrissent des poubelles encourent un risque accru de formation de dépôts graisseux dans les artères, mais la question de savoir si cela va affecter leur santé et leur espérance de vie reste ouverte. Un des impacts sur la santé des mangeurs de déchets, parmi les plus considérables, s’est malgré-tout manifesté de manière sinistre. Qui passe son temps autour de déchets humains va devoir être confronté à tout ce dont ces déchets sont infectés. Et si ces facteurs d’infections sont totalement nouveaux pour lui, la réponse du système immunologique de celui qui les approche a des chances de ne pas être très bonne.

Il y a quelques années, certains de mes mangeurs de déchets sont tombés dramatiquement malades. Ils maigrissaient à vue d’œil, crachaient du sang, perdaient l’usage de leurs membres. Trois vétérinaires de l’Institut de recherches en primatologie de Nairobi, Ross Tarara, Mbaruck Suleman et James Else, m’ont rejoint pour étudier le déclenchement de cette épidémie, et nous avons pu en trouver la source dans un virus de tuberculose bovine, probablement contractée par le biais de l’ingestion de viande contaminée. C’était la première fois que l’on rencontrait des cas de cette maladie chez des primates, et, lorsque l’épidémie a enfin cessé, elle avait décimé la moitié du groupe des mangeurs de déchets. Le dicton selon lequel tout a son prix ici-bas (y compris, donc, les déchets) s’est révélé vrai pour ces Babouins.

L’occidentalisation de leur alimentation s’est-elle, en fin de compte, révélée bonne ou mauvaise pour ces primates ? Poser cette question revient à nous interroger nous aussi sur les bénéfices de notre propre occidentalisation. Les déchets toxiques et les armes automatiques me semblent constituer de mauvaises innovations ; en revanche, les vaccins, les sous-vêtements thermiques et une espérance de vie de quatre-vingt ans semblent constituer de merveilleuses améliorations par rapport au Moyen-Age. Tout bien considéré, les bénéfices semblent l’emporter sur les coûts, au moins du point de vue de la santé.

"Poser cette question revient à nous interroger nous aussi sur les bénéfices de notre propre occidentalisation..."
« Poser cette question revient à nous interroger nous aussi sur les bénéfices de notre propre occidentalisation… »

Pour les Babouins aussi, la réponse doit être prudemment évaluée. Grossir n’est pas une bonne idée si on cherche à habiter dans les arbres, mais c’est une très bonne chose si on est confronté à une période de sécheresse. De la même manière, un bon morceau de viande est une bonne chose lors d’une famine, mais ce n’est pas forcément le cas si cette viande est contaminée.

C’est une platitude que de dire que le problème est complexe, mais il est clair que la vie des Babouins qui recherchent leur nourriture dans leur environnement n’est pas une vie de pure tranquillité rousseauiste, pas plus que celle des mangeurs de déchets n’est le récit d’un déclin univoque. Ce qui fait pencher la balance pour moi, c’est que la santé de ces derniers a dans l’ensemble souffert de leur découverte du trésor des poubelles. Mais ce qui me frappe également dans ces recherches, c’est qu’il y a aussi eu des bénéfices, et qu’il est donc difficile de porter un jugement sans appel. Il semble donc que les Babouins, comme les humains, ne disposent que de peu de règles univoques pour savoir quelle décision prendre face aux choix auxquels la vie nous confronte.

 

 

3 commentaires

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  1. Très intéressant comme article, mais je me demandais si la traduction de l’nglais « physician » ne devrait pas plutôt être médecin et non physicien ?

    1. Effectivement, petite coquille de traduction ! C’est désormais corrigé : merci pour votre attention.

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