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Vin des villes, nouveau champ

Du raisin dans le bunker

Ils vinifient du raisin issu des quatre coins de l’Hexagone dans un bunker en plein Bordeaux. Au cœur d’une région viticole dont la réputation a pris un sérieux coup dans l’aile, sacrilège ou provocation ultime, le projet des Chais du Port de la Lune nous montrent qu’il est possible de faire du vin autrement.

Un ancien blockhaus, transformé en chai urbain par Laurent Bordes. ©Laëtitia Prieur

Dans un quartier Bacalan aux faux airs de Sud-Brooklyn, il faut avoir doucement traversé la ville en tram et marché quelques mètres pour apercevoir le bunker recouvert de lierre des Chais du Port de la Lune. Un projet un peu fou porté par Laurent Bordes et Annica Landais-Haapa, qui vinifient les raisins de viticulteurs de toute la France. Voilà trois ans que le duo, qui s’est rencontré à Latour alors que Laurent était encore consultant-œnologue dans la région de Bordeaux, a lancé ce domaine un peu particulier.

Laurent et Annica, au milieu des fûts fraîchement remplis des jus de l’année. © Laëtitia Prieur

L’idée de départ ? J’avais 25 ans. J’étais technicien de vinification en Californie, en charge d’y faire des vins « à la française ». Je traversais l’Utah à l’arrière d’une voiture, et j’ai eu l’idée de cuvées uniques, dont les étiquettes seraient réalisées par des artistes, se souvient Laurent, sourire aux lèvres et mains recouvertes de moût de raisins. De retour, l’idée poursuit son chemin, et Laurent commence à vinifier de petites cuvées illégales dans son appartement. Mais comment monter un domaine, dans une région où la moindre parcelle coûte la peau du raisin ? — avec des prix commençant à 450 000 € par hectare, pouvant caracoler à 2 millions d’euros dans les appellations les plus prestigieuses du Bordelais.

J’ai réalisé qu’on pouvait acheter du raisin. Au départ, on était trois. Mais rapidement, je me suis retrouvé tout seul. Puis j’ai rencontré mon associée, Annica. D’origine finlandaise, diplômée en marketing international viticole, elle se passionne pour le vin en arrivant en France en 2007. L’univers du vin m’a attirée par son côté passionné, j’ai voulu appartenir à ce monde-là, confie-t-elle. Laurent lui propose de monter une entreprise. Quelques jours plus tard, l’aventure commence.

Les Chais du Port de la Lune, domaine bordelais sans vin de Bordeaux ! © Laëtitia Prieur

Il faut trouver un nom. « Les Chais du Port de la Lune » s’impose comme un pied de nez à l’interdiction qui leur est faite de voir le nom de Bordeaux s’afficher sur l’étiquette, absence d’appellation oblige. On voulait avoir un ancrage à Bordeaux, poursuit Annica. On a donc choisi le Port de la Lune, qui est le surnom de la ville, en forme de croissant.

On cherchait un lieu. En plein boom immobilier bordelais, tout était hors de prix. On commençait à comprendre qu’avec de petits volumes, il allait être difficile d’être rentable. Par un heureux alignement des astres, un bailleur social cherche des monteurs de projet en architecture urbaine afin de réhabiliter d’anciens blockhaus de la Seconde Guerre mondiale. Au début, l’endroit était dans un état pitoyable, se souvient Laurent. Location, travaux, matériel, tout était à leurs frais. On a gardé une marge de sécurité, avec seulement 2 000 bouteilles la première année. Si ça n’avait pas marché, on aurait tout vendu à la famille ! Mais le succès a été au rendez-vous. En 2018, le chai monte à 9 000 bouteilles. En 2019, il pousse les murs, avec 23 000 quilles.

Location, rénovation, achat de matériel… Le projet paraît fou, mais trois ans plus tard, le lieu tourne à plein régime © Laëtitia Prieur

Faire du vin, autrement

Ce jour-là, dans une frisquette ambiance automnale, on retrouve un Laurent très à l’aise au milieu de ses cuves. Elles s’appellent Marianne, Berthe, Simone. Une grosse jarre a été baptisée… Jean-Michel, évidemment. C’est quand même beaucoup plus drôle que Cuve 1, Cuve 2, s’amuse Laurent. Pas faux. D’autant qu’entre lui et ses jus, on sent une véritable affection. Aujourd’hui, il travaille avec 10 viticulteurs, en agriculture biologique ou en conversion, répartis sur 8 régions différentes. Ça n’a été qu’une histoire de rencontres. J’ai des envies de cépages, et je me laisse porter. Il s’agit souvent de jeunes viticulteurs qui s’installent, et veulent sortir du système des coopératives. En achetant leurs raisins, je les accompagne, on se tire mutuellement vers le haut.

Une fois pressés, les raisins forment un « gâteau » compact, qui sera vendu en distillerie pour être transformé en alcool ménager. Le panier en osier, c'est pour séparer les raisins de leur rafle en frottant contre la surface. © Laëtitia Prieur

Laurent tient à maîtriser le processus de bout en bout, vendangeant et embauchant ses propres vendangeurs sur place. Les blancs sont pressés sur place, car il est nécessaire d’utiliser des pressoirs à l’abri de l’oxygène. Les rouges sont transportés en grappes entières, et ramenés au bercail. Après un passage en fûts, rendez-vous en mars pour la délicate opération des assemblages. Je vinifie et élève tout séparément. Quand les vins se sont révélés, je crée mes assemblages avec l’identité de chacun. J’ai toujours des idées, et puis ça n’est jamais ça. Je déguste à l’aveugle et j’oublie le cépage. J’avance à l’instinct.

Commence alors un casse-tête à la Tétris, tous les jus devant être utilisés, mais jamais au détriment d’un équilibre qui doit être unique sur chaque cuvée. Je passe généralement une semaine non-stop à goûter, de 10 h à 18 h, sans manger. Carignan, gamay, pinot noir, des cépages familiers auxquels viennent s’ajouter des inconnus au bataillon des néophytes tels que le colombard, le gros-manseng ou le loin-de-l’œil. Côté vinification, aucun intrant, sinon un peu de soufre à la mise en bouteille, histoire de garantir une certaine stabilité.

Des rouges puissants aux blancs délicats, un seul fil rouge : le sixième sens de Laurent pour trouver l’équilibre parfait. © Laëtitia Prieur

Œnologue de formation, la précision d’orfèvre avec laquelle Laurent compose ses vins se matérialise aussi dans un véritable souci esthétique. J’ai toujours pensé qu’un vigneron et un artiste, c’était la même chose, s’amuse-t-il. Au départ, trouver de belles signatures n’a pas été facile. Les artistes que je sollicitais étaient craintifs à l’idée de dessiner une étiquette de bouteille et de voir leurs œuvres exposées en supermarché ! Aujourd’hui, de nombreux artistes ont déjà eu l’honneur de faire figurer leurs dessins sur une cuvée. On y retrouve des signatures locales, ou même celle d’une petite fille… de 10 ans ! La dimension artistique s’invite aussi dans les noms de cuvées, toutes rattachées à l’univers de la musique : Prélude, Cadence, Souffle, Canon, Fréquence… Dans le verre, l’émotion est là, avec une vraie cohérence, malgré le métissage des cuvées. Le fil conducteur, ce n’est ni la parcelle, ni le raisin, mais bel et bien Laurent.

Les cinq cuvées 2019, aux étiquettes dessinées par différents artistes. © Laëtitia Prieur

4 commentaires

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  1. Quelle audace! je vous souhaite une grande réussite. Souvent décue par les Bordeaux, et après de nombreuses années à chercher un qui me plairait et ne serait pas hors de prix j’avais abandonné.
    Ma question est la même que celle de mes prédécesseur, ou peut on trouver votre production?

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