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La Ruche fait de l'éco'

Théorie et pratique du revenu de base

La Finlande est en train de l’expérimenter, de même que la ville d’Ultrech aux Pays-Bas, quand à l’Alaska, il l’a déjà mis en place avec succès. Petit à petit, ce qu’on appelle communément le « revenu de base » se fraye un chemin sur la scène médiatique et politique. On parle parfois aussi de revenu inconditionnel, de salaire à vie, d’allocation universelle… Chaque terme renvoie à un concept bien particulier et les visions du monde que l’on met derrière sont parfois très éloignées les unes des autres. Petit tour d’horizon des idées reçues et des différents courants.

 

La définition du revenu de base, la voici : « Le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement. » 1 En gros, ça veut dire qu’à partir du moment ou vous pointez le bout de votre nez, vous avez un chèque qui tombe tous les mois sans que vous n’ayez à justifier de quoi que ce soit.

 

Et là, vous vous dites : Ça ne marchera jamais, les gens arrêteraient forcément de travailler, l’économie serait en faillite, tout ça, tout ça.

Et vous, vous arrêteriez de bosser si vous aviez un revenu de base ? La plupart d’entre nous répondent non.2 Dans le film de Daniel Häni et Enno Schmidt, Le revenu de base, 60 % des personnes interrogées affirment qu’elles ne changeraient rien à leur activité professionnelle, 30 % qu’elles réduiraient leur temps de travail. Car, même si le réveil sonne toujours trop tôt, aller au boulot, ça permet de se sentir utile socialement, d’acquérir de la reconnaissance, de créer du lien social. L’épanouissement passe en partie par notre emploi pour beaucoup d’entre nous.

Évidemment, parfois, ce n’est pas le cas : les conditions de travail sont difficiles, les cadences sont trop élevées, les tâches effectuées sont pénibles et portent atteinte à notre santé physique et mentale. La récente mobilisation autour du hashtag #onvautmieuxqueça3 en est un symptôme. Avec un revenu garanti, ceux-là quitteraient probablement leur emploi.

Mais s’arrêteraient-ils de travailler ? Il faut bien distinguer la notion de travail de celle d’emploi.

Quand je fais le ménage chez moi, je travaille ? Vous allez me répondre que non. Mais quand c’est un employé de ménage qui récure vos toilettes, il travaille ? Oui, c’est son boulot, il est payé pour ça, il cotise et fabrique des points de PIB. Sauf qu’au final, on a fait exactement la même chose.

Dans les deux cas, ne peut-on pas parler de travail ? Certainement que si. Sauf que dans le second cas, la personne est employée. Il faut donc bien distinguer la notion de travail que l’on peut définir en tant qu’activité, et celle d’emploi, auquel cas, je loue ma force de travail en échange d’un salaire.

Du travail hors du marché de l’emploi, il y en a plein. Regardez les retraités : ils n’ont pas d’emploi mais alors, qu’est ce qu’ils travaillent ! Ils sont bénévoles dans les asso, gardent leurs petits-enfants, s’adonnent à des activités culturelles, intellectuelles, sportives… Regardez les femmes qui assument aujourd’hui encore 80 % des tâches domestiques sans percevoir de salaire. Que se passerait-il si elles s’arrêtaient de travailler ?

 

C’est bien beau tout ça, mais du coup, plus personne ne va vouloir faire les boulots pénibles !

Qui ramassera les crottes des chiens dans la rue ? Qui passera quatre heures dans le froid pour distribuer des coupons de réduction du fast-food ? En effet, si on n’est pas obligé d’être dans l’emploi pour subvenir à ses besoins, on n’acceptera pas n’importe quel job.

Et si la bonne question était plutôt : comment fait-on pour que ce ne soient pas toujours les mêmes qui exercent les tâches pénibles ? 4 Actuellement, ce sont les mêmes emplois qui cumulent une bonne partie des désavantages : tâches absurdes, répétitives et/ou sans intérêt, position sociale dominée, bas salaire, manque de reconnaissance, épanouissement intellectuel limité…

Si plus personne ne veut de ces emplois, l’ensemble de la société devra aller dans le sens du progrès social afin d’imaginer comment gérer collectivement ces tâches pénibles. Il paraît qu’on est très fort en recherche et développement, peut-être pourrait-on réfléchir à comment les supprimer ou diminuer leur pénibilité.

Et si on se les partageait, ces boulots difficiles? Au lieu d’avoir un employé qui fait le ménage, on pourrait peut-être tous passer le balai. De nombreuses entreprises revoient leur organisation du travail sur ce modèle : les employés sont polyvalents et tout le monde met la main à la pâte, que ce soit pour les tâches gratifiantes ou celles plus désagréables 5. C’est un peu plus sympa que de filer les boulots ingrats à ceux qui n’ont pas pu se payer une grande école, non ?

 

On ne peut pas le financer !

Certains partisans du revenu de base sont pour un revenu de base minimal qui n’est finalement qu’une refonte des aides sociales qui existent déjà. « En effet, peut on lire sur le site revenudebase.info, la mise en place du revenu de base pourrait simplement s’effectuer en transférant les budgets sociaux actuels, diminuant au passage drastiquement la complexité des aides accordées, améliorant ainsi la lisibilité du système tout en diminuant la bureaucratie nécessaire pour le faire fonctionner. » 6

Rien de bien révolutionnaire dans cette vision : une simplification dans la forme mais, sur le fond, le paradigme reste grosso modo le même.

Le revenu de base peut être plus ambitieux. Il existe de multiples pistes pour financer un réel revenu de base : augmenter l’impôt sur le revenu sur les très hauts salaires, par exemple, ce qui aurait pour autre avantage de diminuer les inégalités. Selon Baptiste Mylondo, enseignant chercheur en économie et philosophie politique, la question du financement n’est pas le réel enjeu. Nos systèmes sont plus créateurs de richesses que jamais et de multiples pistes peuvent être envisagées pour que la richesse créée ne bénéficie pas à une minorité, comme l’a établi le récent rapport de l’Oxfam 7, mais soit redistribuée et serve l’intérêt général. 8

 

Au final, le revenu de base, ça regroupe tout un tas de pensées et de philosophies ?

Complètement. Comme nous l’avons vu, il existe différentes visions autour de la notion de revenu de base qui vont de la droite à la gauche de l’échiquier politique.

Les libéraux défendent un revenu de base minimal qui passe par une refonte des aides sociales existantes. Les conséquences concrètes, ce sont, d’une part, la sortie de la très grande pauvreté et, d’autre part, une simplification administrative. Pour certains d’entre eux, le revenu de base, appelé aussi « Liber », serait versé de façon dégressive selon les revenus de l’emploi et il ne serait en aucun cas suffisant pour s’en passer. La vision libérale du revenu de base trouve ses sources dans les années 60, via la pensée de l’économiste Milton Friedman. Il a pensé la notion d’impôt négatif, qui implique un revenu de base qui se module selon le salaire de notre emploi sous forme de crédit d’impôt (il est négatif quand on perçoit de l’argent de l’État lorsqu’on est hors de l’emploi, et devient positif lorsqu’on est dans l’emploi et que l’on paye cet impôt). Elle est actuellement portée par le think-tank Génération libre, fondé par Gaspard Koenig 9. ou encore par les Chrétiens démocrates de Christine Boutin.

 

Une version du revenu de base revendiquée de gauche est notamment défendue par Baptiste Mylondo, sous le nom de revenu inconditionnel. Le postulat philosophique est que nous exploitons collectivement la planète et que les fruits de cette exploitation doivent donc être redistribués à tous. Et selon lui, « Le montant de ce revenu doit être suffisant. Suffisant pour garantir à tous l’accès aux biens et services essentiels, et suffisant, par conséquent, pour permettre à chacun de se passer durablement de l’emploi. » 10 Le montant constitue un des principaux clivages entre les visions de gauche et de droite. Pour les premiers, on doit pouvoir se passer de l’emploi grâce au RDB, alors que, pour les seconds, il ne peut en aucun cas permettre de subvenir à la totalité de nos besoins : cette différence implique un changement de modèle fondamental.

La perspective de Mylondo est décroissante : nos écosystèmes ne supporteront plus longtemps notre mode de vie et il est urgent de ralentir notre consommation de biens illusoirement désirables et d’adopter un mode de vie soutenable. On produit trop, et quand on nous pose la question, la plupart d’entre nous souhaiterait travailler moins 11 : qu’est-ce qu’on attend pour ralentir ?

Ainsi, son modèle passe par un revenu de base modéré pour subvenir à nos besoins sans gaspiller les ressources. Ceux qui le voudraient pourraient continuer à travailler, mais les salaires seraient plafonnés afin de limiter les inégalités. Résultat : du temps libéré de l’emploi pour s’adonner à toutes sortes d’activités choisies, non aliénantes et créatrices de richesses comme s’occuper de ses proches, s’engager dans des associations, lire, voir ses amis… Un progrès écologique, mais aussi social et politique.

Dans un proche registre, vous avez peut-être entendu parler du salaire à vie, théorisé par Bernard Friot. Moins médiatisé, il mérite tout autant d’intérêt. Friot préfère parler de salaire plutôt que de revenu et ce n’est pas anodin : le salaire est versé car il reconnaît à chaque individu la production d’une valeur économique. Son modèle repose donc sur un salaire, versé à tous les individus à partir de leurs 18 ans quelque soit l’activité exercée. En effet, comme sur le modèle précédent, le travail n’est pas forcément lié à l’emploi. D’ailleurs, dans son modèle, plus d’emploi ! On n’est plus employé par des entreprises qui fixent nos rémunérations. Les salaires sont versés par des caisses de cotisations gérées par des collectifs de citoyens sur le modèle de la sécurité sociale. L’objectif de ces caisses : cerner les besoins économiques et sociaux et orienter les dépenses selon les besoins dans l’intérêt de tous. Actuellement, de grosses entreprises amassent du capital qui n’est pas forcément réinvesti pour le bien commun, alors qu’il est bien créé par l’ensemble des travailleurs. Avec le salaire à vie, la richesse créée par tous profite logiquement à tous.

Le salaire à vie est un projet de société global et repose sur d’autres piliers tel que la généralisation de la propriété d’usage, en opposition à la propriété lucrative : les individus seraient collectivement propriétaires de leurs moyens de production, un peu sur le modèle des coopératives.

Autre aspect, la rémunération selon la qualification personnelle et non pas selon le poste de travail comme dans la fonction publique. C’est confus ? Vous pouvez visionner la petite vidéo de Réseau salariat, qui explique en quelques minutes les tenants et les aboutissants de ce projet


Aujourd’hui, on parle de revenu de base comme d’un concept uniforme ; il faut bien voir que malgré quelques similitudes entre les différents porteurs de cette voie, de forts clivages existent entre les différents courants de pensée qui embrayent sur des projets politiques très différents les uns des autres : certains voient une sortie du capitalisme quand d’autres ont des visions très libérales. Et vous, vous le voyez comment votre revenu de base ?

 

Pour approfondir

Références

  1. Site internet du mouvement français pour le revenu de base : http://revenudebase.info/comprendre-le-revenu-de-base
  2. Daniel Häni et Enno Schmidt, Le revenu de base, 2008
  3. Ce hashtag est le « cri de ralliement » d’un mouvement lancé par un collectif de youtubeurs sur les réseaux suite à la récente proposition de loi El Khomri.
  4. Baptiste Mylondo, Un revenu pour tous ! Précis d’utopie réaliste, p 95 disponible en libre accès : http://revenudebase.info/wp-content/uploads/2012/07/Mylondo-Baptiste_precise-utopie-realiste.pdf
  5. C’est le cas de nombreuses SCOP, comme par exemple à Lyon pour le bar De l’Autre Coté du Pont : les salariés travaillent en rotation sur les différents postes, ce qui permet d’alterner travail de jour et travail de nuit, de minimiser l’enfermement et les routines de travail. Cela permet aussi à chacun de comprendre les contraintes des différents postes et d’améliorer le travail en équipe. http://www.delautrecotedupont.net/une-cooperative/
  6. http://revenudebase.info/2012/09/15/revenu-base-utopie-revolution-realite/
  7. https://www.oxfam.org/fr/rapports/une-economie-au-service-des-1
  8. Pour une approche plus technique du financement, voir la présentation de Baptiste Mylondo devant le sénat : « Le financement : faux problème, vraie question » https://www.youtube.com/watch?v=CLcrtIp3rEY ou l’article du Monde diplomatique : http://www.monde-diplomatique.fr/2013/05/MYLONDO/49066
  9. https://www.generationlibre.eu/
  10. Baptiste Mylondo, Pour un revenu sans condition, Edition Utopia, 2012, p44
  11. Baptiste Mylondo, http://www.rfi.fr/emission/20100711-revenu-tous-baptiste-mylondo, le terme « travailler » renvoyant ici à l’emploi.

Un commentaire

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  1. Article intéressant. Il peut y avoir une version libérale et une version sociale du revenu de base;
    Libérale : c’est le minimum pour que les personnes aisées ne se fassent pas attaquer dans la rue par d’autres qui ont faim. C’est la version moderne de l’aumône. La menue monnaie que l’on jette aux gueux bons à rien.
    sociale : reconnaitre que le chômage est une donnée économique actuelle et que les chômeurs doivent pour participer à la vie économique avoir un revenu suffisant pour vivre dignement. C’est remettre en question la valeur travail, mais vu les disparités actuelles entre les revenus, entre les salaires et vue la part qui revient aux actionnaires (qui pour les plus gros ne travaillent pas) cette valeur n’existe plus depuis longtemps.

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