L’étang des fées et des porcs

Les futurologues de jadis imaginaient que le 21e siècle serait celui des voitures volantes. Maintenant que nous y sommes, tout porte à croire que ce sera plutôt celui des cochons marchants – marchant beaucoup, en plein air et toute l’année. L’avenir appartient à la viande saine et goûteuse : c’est la prédiction de Charles et Lauriane, éleveurs sur la Ferme du Vieux Poirier en Alsace. Et pour que cette prédiction se réalise, ils travaillent d’arrache-pied.

Gruik gruik ! Curieux, les porcs de la ferme n'ont pas peur des hommes.
Gruik gruik ! Curieux, les porcs de la ferme n’ont pas peur des hommes.

 

« Je ne me voyais pas agricultrice, même si j’adorais La Petite Maison dans la Prairie ». Si Lauriane s’est retrouvée là, c’est donc un peu par amour, un peu par hasard, mais aussi un peu par naïveté. Car quand elle s’installe en 2011, l’agriculture française ne ressemble plus beaucoup à la série télévisée de son enfance. Au lieu de rencontrer des paysans qui communient avec la terre, elle découvre des exploitants qui la retournent, l’usent, et ne la voient que comme un outil de travail. De cette déception va naître l’idée d’une agriculture rénovée : « Plus je suis dans la nature, plus j’ai envie d’être en co-création avec elle. Si on se retrouve dans 20 ans, peut être que je serai devenue chasseuse-cueilleuse ! »

Sensible, à fleur de peau, Lauriane confie sans problème qu’elle croit à l’existence d’un monde invisible. Les faunes, les fées et les lutins ont toujours fait partie de son folklore personnel – tout comme les êtres élémentaires dont parle la biodynamie. C’est sa manière poétique d’exprimer son amour pour le vivant. Et quand on élève des animaux pour leur chair, un tel amour finit forcément par crever le cœur : « La première fois que j’ai tué un cochon, j’ai hésité à devenir végétarienne. Pendant trois semaines j’ai douté, puis j’ai fini par assumer le fait que j’aimais la viande. Une fleur, un fruit, un légume ou un animal, c’est une chose qui naît, qui grandit et dont on prend la vie. C’est tout un cycle. Il faut manger de tout, en conscience et en respect. »

Lauriane avec ses trois ânes.
Lauriane avec ses trois ânes.

 

Sur la ferme, les cochons vivent bien une vie de conte enchanté. Ils bénéficient d’une surface cinq fois supérieur et d’une existence deux fois plus longue que ne le préconise le cahier des charges biologique. Pour se fortifier, ils mangent des feuilles de consoude de Russie. En prévention des parasites, ils trouveront des pépins de courge dans leur auge ainsi qu’un peu de vinaigre dans leur eau. Le reste de l’alimentation est bio, bien sûr, et produit en totalité dans la région (la moitié vient de la ferme). A l’arrivée ces cochons bien gras seront préparés dans le laboratoire, sur la ferme et par Charles lui-même. C’est lui qui découpe et conditionne les viandes fraîches, fume et sale les charcuteries avant qu’elles ne soient vendues en direct à des particuliers ou à des restaurants dans un rayon de 30 km seulement. Parfois quand même, il se fait aider. L’autre jour, ses deux enfants ont insisté pour jouer aux grands, alors il a confié l’étiqueteuse à Achille (6 ans), tandis que Marius (4 ans) emballait 160 barquettes de steak. L’admiration est encore palpable quand les parents racontent cette après-midi de famille : « Ils étaient à fond en plus ! Ils bossaient mieux que certains de nos stagiaires. »

L’élevage a désormais atteint son rythme de croisière : cent porcs sortent de la ferme chaque année, il n’est pas question d’augmenter la cadence. Le grand projet de Charles et Lauriane se trouve ailleurs, et trouve sa source dans un problème d’inondation.

Achille se fait chatouiller par les groins.
Achille se fait chatouiller par les groins.

 

Le terrain de Charles et Lauriane est très humide. Ils le comprirent l’hiver dernier, après une semaine de fortes pluies, quand ils ouvrirent le hangar des animaux et découvrirent que celui-ci était complètement noyé. Le problème serait récurrent, et pouvait se régler de deux manières : soit par des grands travaux d’assainissement, soit par la création d’une pisciculture de porcs amphibies. Qu’a donc choisi donc le couple ? Ni l’une, ni l’autre. Ils préfèrent tracer leur troisième voie, retourner la situation à leur avantage et composer en harmonie avec la nature. Ils ont décidé de creuser un grand étang sur la ferme. En quête de conseils, ils partirent en Autriche l’été dernier pour rencontrer Sepp Holzer, porte-parole international d’une agriculture naturelle où les productions végétales et animales se renforcent positivement, autour d’étangs nombreux dont le rôle est prépondérant dans l’équilibre des écosystèmes. Alliant des pratiques à la fois innovantes et traditionnelles, le modèle de Sepp Holzer est réputé pour être l’un des plus efficaces au monde – il serait même capable de faire pousser des citrons à 1500 mètres d’altitude, grâce des sols rocheux habilement exposés plein Sud.

L’étang que Charles et Lauriane imaginent sera donc le point de départ d’un biotope hyper riche. Ils y ré-introduiront le brochet d’Alsace (une espèce en voie de disparition), ainsi qu’un élevage d’écrevisses. Ces dernières, entièrement végétariennes, se nourriront notamment des feuilles que les arbres plantés tout autour de l’eau perdront chaque année. Ces arbres fourniront des noix et des fruits, mais aussi de bonnes fleurs pour l’alimentation des abeilles – car oui, il est prévu d’installer plusieurs ruches. Sur les troncs humides, Lauriane entend bien développer une production de cèpes et de shiitakés pour en récolter jusqu’à 400 kilos par ans. Difficile d’imaginer une agriculture plus intensive (au mètre carré) : poissons, crustacés, champignons, fruits, noix, huiles et miel, le tout en bio, et sur une surface dérisoire !

Ce jour là sur la ferme, les enfants étaient déguisés. Sûrement pour impressionner les filles.
Ce jour là sur la ferme, les enfants étaient déguisés. Sûrement pour impressionner les filles.

 

Charles a bien conscience du caractère précurseur de son projet. Il connait le monde agricole puisque ses parents étaient éleveurs bovins dans la région, et que lui-même vient d’une formation classique en la matière. Il s’y sentait à part, d’ailleurs, quand les professeurs expliquaient que les seuls modèles viables commençaient au minimum avec une exploitation de cent hectares, et qu’ils dénigraient tout ce qui pouvaient ressembler à de l’agriculture biologique. Alors avec Lauriane ils ont décidé de prendre les choses en main. Ils ont déjà commencé le tournage d’un petit documentaire racontant leur histoire, entièrement auto-financé, filmé par un ami, qui leur permettra de diffuser leur message dans les écoles, sur Internet et dans les réseaux alternatifs. Sortie prévue pour fin 2017.

Charles fait l'andouille quand il funambulise au dessus des porcs.
Charles fait l’andouille quand il funambulise au dessus des porcs.

 

La crise du porc, ça ne les touche pas. Malgré tout, le couple a de la sympathie pour tous ceux qui ont mis le doigt dans le mauvais engrenage, sont pris à la gorge par les dettes et par un quotidien dévorant, et n’ont plus le temps de se poser pour avoir la vision d’ensemble nécessaire à un changement de cap. « C’est un système qui parait facile mais qui ne l’est pas », dit Lauriane. « On t’achète toute ta production sauf que tu ne fais pas ton prix. Tu peux imaginer une entreprise qui ne fixe pas son prix ? Cela ne peut pas marcher. » Elle rappelle aussi la part de responsabilité du gouvernement, puisque la crise du porc fût aggravée par l’embargo Russe, qui était une réponse aux sanctions économiques imposées par l’Union Européenne. Ah, elle est bien finie l’époque où les pays émergents tendaient l’autre joue !

Lauriane résume l’absurdité de l’agroalimentaire : « En France on a les surfaces nécessaires pour tous se nourrir. Il faudrait juste qu’on le fasse vraiment. C’est dommage de produire pour exporter, et d’importer des aliments par ailleurs. »

Les porcs n'ont pas peur des fantômes non plus. C'est qu'ils manquent d'imagination.
Les porcs n’ont pas peur des fantômes non plus. C’est qu’ils manquent d’imagination.

 

Charles et Lauriane sont sereins. L’avenir ne leur fait pas peur. « Les deux grands problèmes seront ceux de l’énergie et de la nourriture ; nous, on sera autonomes sur ces deux points. » Lauriane qui habite pour le moment dans le village voisin rêve de venir un jour s’installer sur la ferme pour y couler des jours heureux avec le reste de sa famille. Sobrement. Se nourrir de ses produits, se chauffer avec son bois. Une petite maison dans la prairie, enfin.

 

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Pour découvrir le projet en images, c’est par ici…

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2 commentaires

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  1. Bonjour,

    Très intéressants ces articles. J’aime les cochons surtout de les voir en plein air. Félicitations, il y a encore des bons
    fermiers, cela fait plaisir.
    Salutations

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