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Le dilemme des éleveurs de chèvres

Pas facile d’être éleveur de chèvres quand la biquette fait la grève du lait pendant plusieurs mois l’hiver. Depuis quelques années, certains ont choisi de forcer un peu la nature. Ca s’appelle la désaisonnalisation. On vous explique ?

Qu’on se le dise, la situation des élevages caprins n’est pas au mieux. La collecte de lait de chèvre est en baisse croissante depuis quelques années d’après les chiffres publiés par France Agrimer. 13% des exploitations caprines ont mis la clé sous la porte en 2013 et 25% sont au bord de la faillite selon l’interprofession du lait de chèvre du Poitou Charentes et Pays de Loire, qui concentre 70% de la production fromagère industrielle du pays.

©Thomas Louapre
©Thomas Louapre

Il faut dire que l’équilibre économique des exploitations caprines est particulièrement fragile. Comme tous les marchés, lorsque le prix du lait est bas comme depuis plusieurs années, c’est difficile. A cela s’ajoute le fait que la chèvre ne produit pas de lait de mi-décembre à mi-mars et que pendant ce temps-là les charges ne s’arrêtent pas. Il faut bien les nourrir même si l’argent ne rentre pas.

Alors, la faute à qui ? La faute à la biquette qui ne produit du lait toute l’année et tarit sa source en plein mois de décembre quand on veut en consommer le plus ? La faute à ceux qui font baisser les prix ou importent le lait pour satisfaire la demande de fromages de chèvre 1er prix par les consommateurs ? La faute à d’autres « bouc-émissaires » ?

On pourrait évidemment tenter de culpabiliser le consommateur pour sa recherche frénétique d’une alimentation la moins chère possible, accabler la grande distribution de tirer les prix au-delà du raisonnable pour satisfaire ses consommateurs et prendre de la part de marché sur ses concurrents ou encore accuser la mondialisation d’être la source des difficultés de notre économie et nos difficultés agricoles. On y trouverait une somme d’arguments expliquant les problèmes rencontrés par nos producteurs de lait chèvres, mais pas forcément de solutions.

©Thomas Louapre
©Thomas Louapre

On ne va pas chercher non plus à assommer cette pauvre chèvre dont le cycle naturel ne lui permet pas de produire de lait l’hiver, nous obligeant à adopter une consommation responsable (ça rime mal avec genre-humain, au moins à grande échelle), à adopter des techniques permettant d’optimiser la production de lait (dans quelques conditions ?) ou à se tourner vers d’autres latitudes pour satisfaire notre demande l’hiver.

Une technique cependant permet de produire du lait l’hiver et d’augmenter la production sur le pic du mois de décembre où la consommation est la plus forte. Manipulation génétique ? Non. Insémination artificielle ? Non plus. Lait de chèvre de synthèse ? Encore moins.

Cette technique s’appelle le désaisonnement ! En quoi cela consiste-t-il ? A faire en sorte de mettre une partie du troupeau de chèvres en chaleur à une période où cela ne se serait pas produit naturellement. Le troupeau d’été issu du cycle naturel est en chaleur en septembre-octobre, pour une mise-bas en mars et un pic de lait en mai-juin. Le troupeau d’hiver issu du désaisonnement est mis en chaleur en mars-avril, pour une mise-bas en octobre et un pic de production du lait début décembre. On comble ainsi l’absence de lait de la période de janvier à mars et on a le pic de lait en décembre, au moment où la demande est la plus forte.

Cela parait être une bonne solution sur le papier à condition de ne pas jouer les apprentis sorciers et de faire des choses qui restent raisonnables. J’ai voulu aller vérifier tout ça dans la chèvrerie de Christelle et Laurent qui pratiquent cette technique et fournissent plusieurs Ruches du Nord et de Belgique.

©Thomas Louapre
©Thomas Louapre

Comment ça marche ? La sexualité de la chèvre est directement liée aux jours qui rallongent. Alors on éclaire la chèvrerie dans lequel se trouve le troupeau d’hiver entre le 1er janvier et le 15 mars, de 06h00 au lever du jour et du coucher du soleil jusqu’à 22h. Une consommation électrique supplémentaire, mais raisonnable : 200€ par an pour une exploitation comme celle de Laurent et Christelle (94 chèvres).

La mise en chaleur de la chèvre est stimulée par la diffusion d’une hormone. Je me suis procuré la notice accompagnant la Melovine®  pour vérifier ce qu’elle contient, comment elle est administrée et si elle produit des effets secondaires. « La mélatonine, principe actif de la Melovine, est une hormone naturellement produite par la glande pinéale. Elle est le messager informant l’organisme de la variation de la longueur des jours. Effets indésirables : non connus. Posologie : à administrer à la base de l’oreille par voie sous-cutanée ».

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Malgré un cheptel de moins de 100 chèvres, Christelle et Laurent réussissent à vivre à deux de leur exploitation, en valorisant 100% de leur production en vente directe, principalement sur les marchés et les ruches. Le fait d’avoir une production de lait ininterrompue leur permet de maintenir un revenu les mois creux, de ne pas perdre leur clientèle entre janvier et mars,  et de satisfaire une demande très importante à l’approche des fêtes de Noël. Même si l’activité nécessite une présence sur l’exploitation 365 jours par an avec 2 traites par jour et que le mois de décembre est un peu rockandroll, Christelle et Laurent n’échangeraient pas leur vie contre une autre. Ils adorent leur vie. Ils adorent leurs chèvres.

***

Ils ont fait le choix du 100% nature
Frédéric et Perrine, chevriers à Aveize dans le Rhône, ont quant à eux choisis de ne pas désaisonner. C’est une question de convictions ! ils préfèrent respecter le cycle naturel de leurs animaux.
Néanmoins, Frédéric souligne la difficulté économique provoquée par cette période creuse. « Une absence sur un marché pendant quelques mois, ce sont des rentrées d’argent en moins et surtout des clients qui vont aller voir ailleurs et oublier de revenir ! C’est ce qui s’est passé l’année dernière. » Il espère que ce printemps sera plus propice…

Malgré tout, les deux chevriers ne souhaitent pas recourir aux hormones de synthèse. Pour eux, ce sont autant de substances que l’on retrouve dans nos assiettes ou dans les nappes phréatiques. Néanmoins, ils envisagent peut-être une conduite de leur troupeau en lactation longue. Késako ? Cela consiste à sélectionner des chèvres qui ne seront pas fécondées et qui produiront donc du lait pendant l’hiver. Mais cela a un coût. Il faut en effet diviser les chèvres en deux troupeaux : celles qui connaîtront les plaisirs de la chair et les autres. Qui dit deux troupeaux dit deux bâtiments et plus de boulot, cela demande un certain investissement humain et financier. En plus, toutes les chèvres ne sont pas aptes à la lactation longue.

« La période de tarissement nous permet de faire les petits travaux qui n’ont pas pu être réalisés le reste de l’année et de prendre quelques jours de vacances afin de souffler un peu, » conclue le chevrier

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