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Quand la sève monte

À Cérans-Foulletourte, Patrick Romagné, que tout le monde appelle Aldo, se félicite d’être le premier bétuliculteur de la Sarthe. Quand le printemps s’annonce, il récolte la sève de ses 135 bouleaux qu’il vend pure, fraîche et crue.

Textes : Hélène Binet – Photos : Thomas Louapre

Merci, lance Aldo en flattant l’arbre d’une caresse qu’on réserve habituellement aux animaux. Betula alba n°68 vient de lui livrer un bon litre de sève montante, celle qui fait pousser les bourgeons au printemps. Il y a aussi des jours où les arbres ne me donnent pas grand chose, je leur parle aussi, pour les encourager. Je sais bien qu’ils ne vont pas me répondre, je suis pas complètement perché – enfin quoique. Parler aux arbres, c’est naturel pour moi.

Comme tous les après-midi depuis le mois de février, Aldo se rend dans sa forêt avec son chariot électrique dans lequel il a calé 144 bouteilles de verre. Le bouleau, c’est son boulot. Il vient récolter la sève brute qui puise l’eau et les minéraux dans le sol pour assurer la croissance de l’arbre. À ne pas confondre avec la sève élaborée qui, elle, descend et redistribue les substances nutritives produites par la photosynthèse, explique Aldo qui maîtrise son sujet.

Chaque jour, la traite de son troupeau de 135 arbres dure près de deux heures. Chaque individu livre son précieux sérum grâce à un ingénieux système qui rappelle les poches à perfusion des couloirs d’hôpital. Un petit tuyau est placé dans l’aubier, cette partie tendre qui se forme chaque année entre le bois dur et l’écorce de l’arbre et laisse couler la sève dans la bouteille à laquelle il est relié. Si on perce mal, ça edagotte, rappelle Aldo qui aime jouer avec le patois sarthois. Une fois sur place, il suffit de relever les bouteilles plus ou moins remplies.

Avant-hier, la lune était au périgée, c’est-à-dire au plus près de la terre, raconte le passionné. C’est fou la baisse de production que l’on a eue. En fait, je n’aime pas dire production parce que je n’exploite pas mes arbres, je prends ce qu’ils me donnent, c’est différent.

Aldo rappelle dans la foulée que l’arbre produit environ 150 litres de sève dans une journée, c’est donc un don d’1 % de sa capacité, l’arbre n’est pas du tout mis en danger, prévient-il comme pour s’excuser. D’ailleurs dans les boulaies où l’on récolte la sève, les arbres sont plus vigoureux. Aldo explique également que le bouleau est l’un des seuls arbres à se vider complètement de sa sève l’hiver. C’est pour ça qu’on en trouve au cercle polaire, ils ne peuvent pas geler.

Si Aldo s’intéresse à la sève de bouleau, c’est à cause de son pote Pierrot qui travaillait avec lui dans l’Éducation nationale, un des 36000 métiers qu’il a pratiqué. C’est lui qui m’a fait goûter la sève de bouleau et m’a raconté tous ses bienfaits. Au début ça m’a intrigué, je ne voyais pas comment boire de la flotte ça pouvait agir sur le transit, la peau, les articulations. L’électricien passe alors des heures sur internet, devient accro à la sève de bouleau et lui aussi, progressivement, voit ses douleurs disparaître et dort nettement mieux.

Depuis 2016, Aldo vend alors sa sève de bouleau crue, composée à 98 % d’eau, chargée en minéraux et vitamines. Tous mes clients me disent que les effets sont multipliés par dix. La sève crue, c’est comme l’ouvrier qui arrive avec tous ses outils, pas celui qui les pique aux voisins, c’est pas mal ça comme image, non ?

Pour ceux qui manqueraient la métaphore électrique, Aldo veut dire que sa sève de bouleau est directement puisée dans l’arbre sans aucune intervention. Pas de pasteurisation, nanofiltration, conservateurs, ni ajouts en tout genre, la sève d’Aldo est vendue brute. C’est pour cela qu’une fois la bouteille ouverte, elle doit être bue rapidement.

Quand on lui demande combien de litres de sève il vend par an, l’homme à chapeau a bien du mal à répondre. Dans sa forêt qui a poussé naturellement après que les dernières bêtes et cultures aient tiré leur révérence en 1956, 135 arbres sont équipés pour offrir leur élixir. Sachant qu’il y a des jours avec et des jours sans, que certains arbres offrent un quart de bouteille, d’autres le triple, disons qu’en 2018 j’ai produit 5000 litres…

Aujourd’hui, en plus de la sève qui régénère, Aldo fabrique également de la sève qui pétille. L’idée, là encore est venue d’une discussion sur un marché avec un ancien. Un jour, un gars me raconte que grâce à la sève, il n’a plus mal aux quiolles. Les quiolles, ce sont les jambes, à ne pas confondre avec la quiôle, un chien qui ressemble à rien, s’amuse-t-il. En fin de conversation, il me parle du champagne de bouleau et me jette les bribes d’une recette.

Aldo teste la recette du petit père et la décline avec plus ou moins de sucre, plus ou moins de fruits secs, met en bouteille son breuvage et le soumet à l’aveugle. Il y avait des trucs immondes, gras comme de la bave de limace et des choses bien plus intéressantes. J’ai noté ce qui me convenait et commencé ma première production. N’espérez pas obtenir la recette, elle est secrète. Sachez seulement que les bulles au bouleau présentées pour la première fois cette année au Salon de l’agriculture pourraient bien un jour se retrouver à la carte d’un grand restau. Foi d’Aldo !

Retrouvez la sève de la Maussonnière ici.

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