L’île aux vaches

Il n’y a pas que les vacanciers ou les millionnaires qui choisissent des îles pour passer la belle saison. À quelques brasses de Saint-Nazaire, les vaches de la ferme de Mareil transhument chaque année jusqu’à l’île Chevalier, petit paradis ligérien.

Textes : Hélène Binet
Photos : Thomas Louapre

Le rendez-vous est donné ce samedi 8 avril aux aurores à la ferme de Mareil dans l’embouchure de la Loire. 250 volontaires se retrouvent sous le barnum pour un café-brioche. Ils ont de la chance, tous les intéressés n’ont pas pu s’inscrire. Pour que la transhumance se passe bien, nous sommes obligés de limiter les places, explique l’éleveur Guillaume Douaud. Cette année, nous avons refusé beaucoup de monde.

©Thomas Louapre

La transhumance organisée depuis 2007, d’abord avec les copains, puis avec le public, consiste à faire voyager à pied 300 vaches Limousines ou Angus de l’étable jusqu’à l’île Chevalier située à une quinzaine kilomètres de là, une zone marécageuse propriété du Conservatoire du littoral. Là bas, pendant 8 mois, nos bêtes ont pour mission de brouter et d’entretenir le paysage. C’est donc un contrat gagnant-gagnant avec le Conservatoire du littoral qui, en contrepartie d’un faible loyer, fait entretenir le territoire à moindre frais pour la collectivité. Et puis cette île offre aux animaux un pâturage inégalable grâce aux apports réguliers des marées. 

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Certes les vaches auraient pu être conduites en bétaillère, l’île Chevalier étant devenue avec le temps une presqu’île mais Guillaume aime faire revivre les traditions. En 1949, année de grande sécheresse, mon grand-père, propriétaire de la ferme, y a conduit ses vaches pour leur offrir à brouter. Il a poursuivi en invitant chaque année de nouveaux voisins à partager cette zone de pâture inédite. Il y a 70 ans, les bêtes y allaient à la nage.

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Aujourd’hui, l’itinéraire a un peu changé, les vaches empruntent un parcours plus terrestre flanqué néanmoins de nombreuses flaques. Pour rejoindre l’île, telles des marathoniennes, les bêtes sont encadrées par les 250 volontaires qui balisent le parcours, barrent les accès non désirés, font en sorte qu’elles prennent le droit chemin.

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Tout ce dispositif humain n’a rien d’une coquetterie ni d’une opération marketing. Il faut du monde pour encadrer la transhumance. C’est pourquoi, avant de partir, Guillaume rappelle les directives aux participants, répartit les rôles, donne les consignes de sécurité. Et pour créer du lien homme-animal fait monter les volontaires dans une grande bétaillère jusqu’au lieu de départ de la transhumance.

©Thomas Louapre

Les vaches sont encore dans leur enclos d’origine et piétinent déjà. Lorsque l’éleveur ouvre les barrières, elles s’élancent au galop, parce qu’elles savent que ça va être le paradis. Pendant quelques minutes c’est un peu le far west. Les vaches courent dans tous les sens, une s’engouffre dans une haie, ses congénères la suivent. Gabriel, le fils de Guillaume et William, salarié de la ferme trottinent à l’avant du troupeau. Le rythme est soutenu. Il fait chaud. Les bêtes ont soif. L’éleveur ordonne une pause pour tout le monde avant de repartir une heure après vers l’île convoitée.

©Thomas Louapre

Mes animaux, je les choisis en fonction de leur capacité à randonner, explique Guillaume. Il faut que mes vaches puissent marcher beaucoup, accéder à des endroits humides, galoper. Ces critères de sélection ne sont jamais enseignés à l’école. Si ma vache est capable de traverser un étier à la nage pour aller chercher de l’herbe, pour moi c’est la meilleure.

©Thomas Louapre

En effet, Guillaume ne cherche pas forcément les mêmes signes de performance que les éleveurs de sa région. Pour cet ancien cadre d’une grosse coopérative, l’objectif de son exploitation est non seulement de produire une viande biologique de qualité mais aussi de s’inscrire dans une dynamique de préservation des milieux naturels. Lorsque vous emmenez du public sur une zone sensible comme l’île Chevalier, vous la protégez d’une certaine manière. Les gens connaissent désormais le lieu et seront prêts à se mobiliser si un projet venait à la menacer.

©Thomas Louapre

Dans les propos de l’éleveur engagé, il est souvent question d’ouverture, des espaces comme des consciences. Ses bêtes se chargent du premier point en entretenant les paysages, lui s’attelle à faire connaître son métier, à faire comprendre ses enjeux. Il y a un vrai besoin de vulgariser l’agriculture, les urbains doivent se rendre compte que c’est difficile mais qu’on n’est pas pour autant des petits paysans qu’il faut aider à tout prix. J’ai toujours choisi la vente directe et suis incapable de vous donner le cours de la viande nationale. Je m’en sors bien à condition de garder ce lien direct avec les consommateurs.

©Thomas Louapre

Guillaume confie d’ailleurs qu’il ne troquerait pour rien au monde ses 300 hectares de terres pour celles de la Beauce beaucoup plus fertiles. Mon grand-père disait : je voudrais être une vache à Mareil. Lui a choisi d’y être éleveur.

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